Vive le chauffage au bois!
19 novembre 2008

poele-a-boisLorsqu’on dit qu’une mesure est avant-gardiste, on fait généralement référence au fait qu’elle est en avance sur son temps, qu’elle est à la tête des innovations, qu’elle représente le futur, le progrès, et qu’elle rompt avec un passé jugé désuet. Il faudrait alors qu’on m’explique en quoi le nouveau règlement municipal d’Hampstead sur l’interdiction du chauffage au bois, qu’on songe à généraliser sur l’île de Montréal, serait « avant-gardiste », selon LCN.

En effet, à mon sens interdire la plus vieille forme de chauffage naturel et qualifier cette mesure « d’avant-gardiste » constitue une aberration inqualifiable. Oui, le chauffage au bois peut contribuer au smog hivernal. Oui, ça peut être polluant. Mais soyons honnête: toute forme d’activité humaine pollue et avait-on besoin d’interdire complètement le chauffage au bois pour aider lors d’épisodes de smog? Ce règlement ressemble à un coup de bazooka pour tuer une mouche; n’aurait-il pas été plus simple et intelligent de simplement interdire le chauffage au bois lors d’alertes au smog, lorsque l’air est stagnant et que les résidus retombent vers le sol?

Par ailleurs, il est important de noter que le chauffage au bois ne contribue pas au réchauffement climatique. Le C02 libéré lors de la combustion du bois avait été préalablement capté dans l’atmosphère puis stocké par l’arbre, contrairement aux énergies fossiles qui retenaient ce gaz dans les profondeurs de la Terre.

Malgré tout, j’entends déjà une certaine catégorie de soi-disant écologistes applaudir une pareille mesure. À écouter ces gens-là, nous n’utiliserions plus d’électricité (le mercure dans les lacs!), plus de voiture (la pollution!), nous ne mangerions plus de viande (on peut nourrir des millions de gens en leur donnant de la luzerne!), nous ne consommerions plus d’énergie. Bref, nous serions assis dans le noir au froid à manger des racines et à attendre silencieusement la mort.

Je dis non à cette réduction de la vie. J’adore manger de la viande! Je raffole de rouler à voiture! J’apprécie avoir chaud l’hiver, j’ai un penchant pour les longues douches. Je veux continuer à chauffer au bois et je n’ai pas honte de le faire. Ça va être quoi la prochaine étape? On va me mettre un détecteur de méthane dans les culottes quand j’ai trop mangé et trop bu?

Sérieusement, il arrive un moment où il faut laisser les gens vivre un peu. Pour beaucoup de personnes – dont votre humble serviteur – le chauffage au bois constitue un excellent moyen d’économiser un peu d’argent l’hiver tout en agrémentant joyeusement les soirées. Il faut arrêter de constamment presser le citron et d’empêcher les honnêtes citoyens d’avoir un peu de plaisir dans la vie. S’il faut interdire le chauffage au bois en période de smog l’hiver, soit. Mais de l’interdire purement et simplement à la grandeur de l’île de Montréal, voilà qui serait exagéré et qui, encore une fois, augmenterait le fardeau financier des plus pauvres tout en leur enlevant cette petite parcelle de bonheur sans prix consistant à pouvoir s’étendre près d’un bon feu, les lumières fermées, une petite coupe de vin cheap à la main et se dire, pour un instant, que la vie est belle et que ça valait la peine de travailler dur pour un salaire si médiocre.

L’avant-gardisme, dans un monde calculateur et d’inégalités sociales, c’est aussi de se soucier du bonheur des gens ordinaires.

De l’utilité sociale de la pédophilie
28 octobre 2008

Je lisais cette nouvelle où on apprend qu’une fillette de sept ans a été enlevée, violée, puis ramenée simplement une heure plus tard à son école. J’entends déjà en sourdine l’écho plaintif des faiseurs d’opinions réclamant davantage de répression et la fin des sempiternelles « sentences-bonbons ». Et si la vérité était ailleurs. Pire, ou mieux, et si les pédophiles avaient une utilité sociale?

On s’entend, personne ici ne va approuver la pédophilie. S’en prendre à un être sans défense, qui commence dans la vie, et le handicaper durablement en lui faisant connaître ce qu’il est trop jeune pour avoir besoin de connaître, c’est purement mal. Mais le mal peut-il être utile?

Par exemple, si personne ne souhaite avoir un cancer, sans l’explosion des cas de cancer depuis plusieurs décennies on fumerait toujours la cigarette dans les écoles. Sans l’accroissement des crises cardiaques et de l’obésité morbide, on n’aurait pas commencé à limiter la malbouffe. Sans Tchernobyl, aurait-on entrepris de mieux sécuriser l’énergie nucléaire? Mais encore: sans les épidémies de pestes buboniques, aurait-on commencé à appliquer de meilleures règles d’hygiènes? Et sans nos ancêtres préhistoriques qui ont brûlé vifs lors d’un incendie de forêt, aurait-on découvert la maîtrise du feu?

Ce que je dis ici, c’est que de tout événement négatif naît la possibilité d’un résultat positif. L’événement négatif ne peut être blâmé sans cesse pour ce qu’il est, mais plutôt acclamé pour les changements qu’il nous force à apporter.

À quoi aurait-il donc servi à nos prédécesseurs de blâmer le feu qui les brûle ou plus tard la maladie qui les frappe, à sacrifier des moutons ou des sorcières pour apaiser les Dieux en furie et faire couler la pluie ou arrêter l’épidémie par chance? À rien. L’eau qui épuise l’incendie et le force en retraite n’empêche pas le feu de revenir, pas plus que la fin d’une épidémie ne conjure le retour d’une autre.

L’Homme doit apprendre à s’adapter et à changer ce qu’il le rend vulnérable aux périls.

Ainsi, la solution au problème de la pédophilie n’est peut-être simplement pas d’emprisonner les pédophiles. Il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Il faudrait possiblement comprendre en quoi nos enfants sont devenus plus vulnérables qu’ils ne l’étaient autrefois, si tel est effectivement le cas.

Par exemple, autrefois, dans nos campagnes, les enfants étaient beaucoup plus souvent à la maison ou chez des proches. Ils aidaient pour les travaux avec la famille, les garçons avec leur père, les fillettes avec leur mère, et les sorties étaient plus encadrées, ou du moins elles avaient lieu dans un univers moins spacieux, plus simple. Les enfants avaient leurs moments de liberté, mais celle-ci s’exprimait dans un contexte où les gens se connaissaient davantage.

Aujourd’hui, par contre, c’est l’époque de la clef dans le cou, de l’autobus jaune ou bleu, des inconnus hasardeux qu’on aperçoit subrepticement derrière une triste clôture argentée. Plus personne ne se connaît, plus personne ne se parle. Un inconnu peut arrêter sa voiture, embarquer une fillette de sept ans, lui mettre son pénis dans la bouche ou à d’autres endroits infâmes et la laisser partir une heure plus tard pour aller chez une amie en lui disant « salut ma lolotte oublie-pas de te laver la figure » et personne ne se rend compte de rien. Nous sommes étrangers les uns pour les autres. Et c’est grâce à notre désunion et notre indifférence que peuvent prospérer de telles violences.

Conséquemment, avant de réclamer des peines toujours plus sévères pour les pédophiles comme d’autres ont brûlé des sorcières contre la peste, il faudrait peut-être mieux se regarder soi-même, passer davantage de temps avec nos enfants et leur offrir un futur où ceux-ci puissent se sentir en confiance toute la journée.

Car on aura beau arroser le feu, le piétiner, lui lancer de la chaux, l’insulter, lui cracher dessus, mettre de la terre sur lui, l’isoler ou lui couper l’oxygène, il reviendra toujours. Le problème n’est pas la pédophilie, mais notre mode de vie. Et y a pas de peines plus sévères, de castration, de registre public ou d’affichage de photos qui pourront régler ça.

Se choquer et s’indigner devant l’inacceptable, c’est facile. Se remettre en question, et essayer de changer un quotidien un peu trop impersonnel et compliqué qui nous rend vulnérables, voilà un défi plus épineux.

Cachez ce piéton que je ne saurais voir…
2 septembre 2008

Contrairement aux craintes de certains, l’expérience de piétonnisation de la rue Sainte-Catherine a été un succès tant pour les résidents, qui ont pu s’oxygéner les poumons, que pour les commerçants, dont plusieurs ont vu leurs chiffres d’affaires augmenter de 25 à 50%, malgré le temps incertain. Et s’il n’en tient qu’au maire de l’arrondissement Ville-Marie, Benoît Labonté, on refera la même expérience l’été prochain.

Évidemment, de fermer à la circulation automobile une rue aussi importante que la Sainte-Catherine comporte des aspects négatifs, surtout dans les rues avoisinantes. Patrick Lagacé résume bien ces problèmes:

Ce qui me vexe, là-dedans, c’est qu’on fait semblant que l’auto n’existe pas, à Montréal, quand on ferme une artère majeure comme Sainte-Catherine, artère majeure pour accéder au pont Jacques-Cartier. Piétonniser cette rue, tout l’été, a amplifié les bouchons, grands et petits, autour du Village. Tant pis pour ceux qui sont pris dedans. Tant pis pour ceux qui vivent dans les coins où il y a du ressac.

Sans chercher à sous-estimer l’impact sur les résidents du ressac dont parle Lagacé, je m’y suis trouvé pris il y a quelques semaines quand j’ai voulu accéder au pont Jacques-Cartier, et cette expérience a eut la conséquence de me faire réfléchir sur la place de la voiture à Montréal. J’en suis venu à la conclusion qu’on doit cesser de penser la ville en fonction des désagréments pour les automobilistes et les résidents des rues passantes.

Dans le cas des premiers, ceux-ci doivent apprendre la leçon: on ne devrait utiliser la voiture à Montréal que lorsque celle-ci est indispensable. J’ai appris la leçon: la prochaine fois que je voudrai aller sur l’île Notre-Dame, je prendrai le métro. Si je n’avais pas été bloqué dans le trafic, je n’aurais pas fait cet apprentissage et j’aurais continué à utiliser mon véhicule pour m’y rendre. Bref, ces engorgements sont un ajustement qui doivent inciter les motoristes à revoir leurs actions. Comme toute éducation, celle-ci se fait parfois dans la douleur.

Pour ce qui est des résidents, ce sont des victimes collatérales. Évidemment qu’ils souffrent de la densification du trafic, mais ceux-ci ont fait le choix d’habiter des rues déjà passantes et si on ne peut sous-estimer ces désagréments il faut parfois faire des sacrifices pour le bien-être de tous. Peut-on enlever la tumeur d’un patient sans tout d’abord faire violence à sa peau avec un scalpel?

La véritable question soulevée par ce débat a été clairement posée par Le Suburbain Lucide:

[…]à qui appartient la rue? En urbanisme, on nous enseigne que la rue est d’abord et avant tout l’affaire des piétons et des résidents.

Oui, la rue est à nous. Nous habitons ici, nous achetons ici, nous nous promenons ici. Cette rue est la nôtre. De quel droit donnerions-nous le même accès à la rue à un étranger qui passe en coup de vent dans nos paisibles quartiers, mettant en danger nos familles, et tout ceci pour sauvr quelques minutes en évitant un boulevard plus passant?

Bien sûr, il existe des mesures d’atténuation. Sur la rue Prieur, dans Ahuntsic, par exemple, il y avait constamment du trafic en fin d’après-midi. Tous les Lavallois partant de l’ouest de Montréal et désirant prendre le pont Papineau contournaient les bouchons du boulevard Henri-Bourassa en prenant la rue parallèle, juste au nord. On a donc complètement reconfiguré les rues du secteur, bloquant la rue Prieur et changeant la direction des sens uniques pour nuire à la circulation de passage. C’est une bonne idée, mais c’est insuffisant.

À mon avis, il faut voir plus loin. Il faut cesser de considérer la rue comme un droit, mais plutôt comme un privilège. Quelle est l’utilité de toutes ces centaines de rues parallèles distantes de quelques centaines de mètres à Montréal? Ne serait-il pas possible d’en éliminer une sur deux, de la transformer en parc avec un sentier (pouvant occasionnellement servir aux véhicules d’urgence ou pour les déménagements), des arbres, et pourquoi pas des jardins communautaires? Et les automobilistes, ils se stationneraient plus loin, sur l’autre rue. Et s’il manque de place, cela les inciterait peut-être à reconsidérer leur utilisation de la voiture et à considérer celle-ci non plus comme un véhicule de récréation et de tous les déplacements, mais plutôt comme un plan B, quand il faut vraiment l’utiliser?

Ça prend parfois des coups de pieds dans le cul pour avancer. Et si on doit mettre les gens dans le trafic jusqu’à ce qu’ils en perdent patience pour les inciter à changer leurs habitudes, tant mieux. Qu’on ne se contente pas de piétonniser quelques rues pour quelques mois. Qu’on détruise ce bitume et qu’on y plante des arbres. Pour toujours.