La peur d’avancer
25 janvier 2011

Le Québec a peur d’avancer. Les individus, eux, bougent, s’expriment, donnent des coups dans le destin pour améliorer leur sort personnel. Chacun, individuellement, pense à son futur. Mais collectivement, tout est bloqué, toute notion d’amélioration du sort collectif des Québécois est de plus en plus évacuée du débat à grand renfort de soi-disant libertés individuelles, prônées par l’ultradroite, tous les Mathieu Bock-Côté et Éric Duhaime de ce monde, grands négationnistes des bienfaits de la Révolution tranquille. Le résultat? Il est de plus en plus difficile de prendre des décisions pour améliorer le bien-être collectif de la société québécoise et nous vivotons, sclérosés, dans l’incapacité d’adopter de nouvelles façons de protéger les valeurs qui nous sont chères.

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Par exemple, lorsque le Parti Québécois propose d’appliquer la Loi 101 au cégep, il le fait du bout des lèvres. Pas de fanfare, pas de trompettes, on en parle comme s’il s’agissait d’un changement mineur. Point 3.1f de la proposition principale du parti, au milieu d’un document faisant la vive promotion des institutions de la minorité anglophone. Même l’étude publiée aujourd’hui par Pierre Curzi – depuis quand les politiciens produisent des études; ne doit-on pas les élire pour qu’ils gouvernent? – parle de la nécessité de ne pas créer de « ghettos anglophones » dans les cégeps anglais en y augmentant l’homogénéité de leur clientèle et en s’assurant que les cégeps anglais soient véritablement destinés à la minorité anglophone historique du Québec. Autrement dit: nous appliquerons la Loi 101 au cégep, mais n’ayez crainte, les cégeps anglophones continueront d’intégrer les immigrants en anglais. Il ne faudrait tout de même pas modifier l’ordre des choses!

Ce type de pensée est tributaire d’une forme de paralysie de l’esprit propagée au sein des instances péquistes. Sous prétexte d’une realpolitik interdisant toute forme d’action affirmée pour la protection des valeurs collectives des Québécois – dont la langue française est sans aucun doute la principale – on dilue le discours jusqu’à faire de l’application de la Loi 101 au cégep une ballade dans le parc où anglophones et francophones se tiennent par la main et chantent des comptines. En voulant s’arrimer au discours ambiant propagé par une droite individualiste et désolidarisée, on fait de l’application de la Loi 101 au cégep une mesure sectorielle, avec quantité d’exceptions, et n’étant en mesure que de modifier très légèrement le rapport de force entre une langue francophone numériquement et intellectuellement déclinante et une langue anglaise s’imposant avec de plus en plus d’arrogance et de fermeté.

Pierre Dubuc explique bien les enjeux dans une véritable leçon politique qu’il a administré récemment à Jean-François Lisée:

D’un côté, il y a une politique linguistique qui découle de la Charte de la langue française et de ses deux principes fondamentaux : le français, langue officielle et le français, langue commune. De l’autre, il y a une politique linguistique qui origine de l’arrêt Ford de 1988 de la Cour suprême du Canada qui impose le principe de la « nette prédominance du français », en prenant pour référence la Charte canadienne des droits, la Charte de Trudeau.

Ce qu’explique Dubuc est très simple à comprendre: ou bien on fait véritablement du français la langue commune des Québécois, comme on le clame depuis presque trente-cinq ans, et on s’attaque réellement à ce qui permet aux anglophones de passer outre cette langue commune, ou bien on applique des mesures pusillanimes permettant de calmer les militants francophiles pendant qu’on saupoudre une généreuse quantité d’anglais un peu partout, réduisant à néant les fruits de l’application de la Loi 101 au cégep.

Il faut revenir à la base. Le jeu est celui de la survie des francophones en Amérique du Nord face à un ethnocide programmé permettant, sous prétexte d’un libre-choix faisant triompher le poids du nombre et la langue des affaires, la réduction constante du poids démographique des locuteurs de langue française en Amérique du Nord. Ou nous nous battons, ou nous disparaissons. Il ne s’agit pas d’une situation où tout le monde peut gagner ensemble. Si nous gagnons et si nous arrivons à mettre fin à la menace anglaise au Québec, les anglophones auront perdu. Et si nous perdons, c’est que les anglophones auront gagné. C’est aussi simple que cela.

Finissons-en avec le culte de la bonne-entente et des molles mesures prétendant protéger la langue française tout en respectant le « patrimoine institutionnel de la minorité anglophone ». Le patrimoine des francophones en Amérique du Nord a été maintes fois pillé, détruit, annihilé, anéanti, démoli, écrasé, pulvérisé et ruiné. De la déportation des Acadiens en 1755 jusqu’à la nuit des longs couteaux en 1982, en passant par l’interdiction des écoles françaises dans presque toutes les provinces canadiennes pendant un siècle, sans oublier l’union des deux Canada ou les crises de la conscription, les valeurs chères aux francophones ont été méprisées et foulées des pieds par ceux qui ont toujours considéré que nous n’étions dignes de vivre que dans la mesure où nous accomplissions nos tâches de laquais avec le brio de ceux qui n’ont d’autres espoirs que de plaire à leurs maîtres.

Les Québécois se sont pourtant levés à moitié dans les années soixante-dix. Ils ont tourné le dos à un libre-choix n’ayant de libre que le choix de 92,1% des allophones de choisir l’école anglaise en 1971. (( Commission Gendron, Les groupes ethniques, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1972, p. 218. )) Ils ont décidé que face au droit individuel d’anglophones ayant déjà assis leur pouvoir sur toute l’Amérique et s’étant assurés que leur langue était la seule digne d’être parlée dans les officines du pouvoir, il fallait imposer le droit collectif de la majorité francophone à pouvoir brimer en partie la liberté individuelle de certains pour le plus grand bien collectif.

Aujourd’hui, parce qu’on a peur, parce que tous nos médias nous enfoncent jour après jour les histoires désillusionnées d’individualités fragmentées se complaisant dans leur individualisme crasseux, nous avons perdu de vue cette vérité toute simple: il est parfois légitime de brimer la liberté d’autrui si cette liberté nuit à la collectivité. Depuis la présence de feux de circulation « brimant » les automobilistes jusqu’aux lois « brimant » les criminels, il est normal et souhaitable pour toute collectivité de briser l’inertie débilitante de ceux qui, parce qu’ils écoutent leurs désirs individuels profonds, nuisent au plus grand nombre.

Le Parti Québécois, en valorisant l’application de la Loi 101 au cégep, se situe donc dans la bonne voie pour faire primer les droits collectifs sur ceux d’individus nuisant aux valeurs de la collectivités. Cependant, en le faisant à reculons, en s’engageant plus fermement à défendre les institutions anglophones que la volonté des Québécois d’assurer la survie de leur langue, en en parlant comme d’un détail plutôt que d’une réappropriation des institutions de la toute-puissante minorité anglophone par la majorité francophone, il offre le flanc à toutes les critiques et à tous ceux qui, conscients de l’incapacité péquiste à assumer sa position jusqu’au bout, ne vont manquer d’utiliser la place publique pour clamer la sacro-sainte sainteté des droits individuels.

Un parti qui se tient debout, qui est réellement au service des Québécois, n’aurait pas peur d’assumer pleinement ses positions et s’engagerait à faire du Québec non pas une nation un peu moins colonisée et respectueuse de ses maîtres, mais plutôt une nation « normale », comme le disait Lévesque, c’est-à-dire une nation qui finance des institutions scolaires supérieures dans la langue nationale.

Le cégep français ne doit donc constituer qu’une première étape. La suivante doit consister à mettre fin au sur-financement des universités anglaises, elles qui siphonnent près de 27% des ressources universitaires pour une minorité anglophone historique de moins de 6% de la population totale.

Oui, il faut s’attaquer aux institutions anglophones. C’est le but: reprendre possession, institution par institution, de notre nation et en faire une nation aussi française que le Canada est devenu un pays anglais. Nos méthodes seront peut-être différentes, mais il s’agit de la seule finalité permettant d’offrir une chance de survie au français en Amérique du Nord. C’est notre but et nous devons l’affirmer aussi honnêtement que possible.

Cessons d’avoir peur. Cessons de ramper. Marchons la tête haute pour des institutions scolaires supérieures en français!

Le poids réel de la « minorité » historique anglaise
12 août 2010

Nous ne sommes pas des sauvages. Les anglophones font leur possible pour éliminer la présence française en Amérique du Nord, eux qui ont interdit tout enseignement français dans la plupart des provinces canadiennes pendant près d’un siècle, mais nous confirmons des droits à la « minorité anglaise historique » du Québec. Que ce soit en santé ou en éducation, nous sommes fiers – peut-être trop fiers – de leur offrir de généreux services dans leur langue. Mais quel est le poids réel de cette minorité historique? À quelle hauteur devrions-nous financer leurs institutions?

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J’ai souvent parlé, dans de nombreux billets, du fait que nous sur-financions les institutions anglophones. Me basant sur la simple observation qu’il y a 8,2% d’anglophones de langue maternelle au Québec, j’en concluais que les institutions anglophones étaient sur-financées. La situation est pire que cela.

En fait, c’est Pierre Serré qui m’a mis la puce à l’oreille, alors que je lui demandais une analyse critique d’un mémoire que je rédigeais pour la prochaine consultation sur la loi 103. Le chiffre 8,2% ne représente PAS la minorité historique anglophone du Québec; il s’agit simplement de ceux qui ont la langue anglaise comme langue maternelle, que ce soit des immigrants, des gens nés dans d’autres provinces canadiennes ou des résidants permanents. Les anglophones « de souche » sont encore moins nombreux.

J’ai fait les calculs. Les anglophones de langue maternelle nés au Québec représentent 5,4% de la population. En répartissant au prorata les réponses multiples, et selon le recensement de 2006 – ce qui ne serait sûrement plus possible si Harper allait de l’avant avec ses attaques contre le questionnaire long – ils ne sont que 401 526 personnes sur une population totale de 7 435 902 citoyens. Un gros 5,4%, le voilà le poids de la minorité historique anglaise. (( Les données brutes sont ici.))

Or, cette minorité jouit d’un réseau anglais de cégeps et d’universités publics engouffrant respectivement 19% et 27% du financement total et d’un méga-hôpital engloutissant 45,4% (1,5 milliards de dollars contre 1,8 milliards pour l’hôpital francophone) des ressources consacrées aux méga-hôpitaux. Tout ça, oui, pour 5,4% de la population.  Le colonialisme continue.

Soyons cohérents!

Le Québec est français. Article premier de la Charte de la langue française. Nous consentons des accommodements à la minorité historique anglophone. Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que nous leur donnons un financement juste et équitable en fonction de leur poids démographique mais que nous intégrons l’ensemble des autres citoyens à la société française constituant le cœur de cette nation. Si les anglophones « de souche » forment 5,4% de la population, cela signifie que 94,6% des citoyens doivent s’intégrer en français et que l’État doit faire tout son possible pour les y intégrer. Cela signifie que nous désirons intégrer les immigrants à l’école française et que tout citoyen n’appartenant pas à la minorité anglaise historique devra fréquenter des institutions lui permettant de s’intégrer en français.

Malheureusement, ce n’est pas le cas. Comment peut-on espérer intégrer près de 95% des citoyens du Québec en français alors que nos cégeps ne sont financés qu’à 81%, que nos universités ne le sont qu’à 73%, que notre méga-hôpital – dont la construction n’est même pas commencée – obtiendra à peine 54,5% du budget alloué pour les deux méga-hôpitaux? Ce sous-financement des institutions francophones ne peut qu’inciter davantage de citoyens à s’intégrer en anglais.

En fait, nous ne finançons plus seulement les institutions de la minorité anglophone historique, mais nous aidons l’intégration en anglais de tous les nouveaux arrivants, y compris ceux venant d’autres provinces, dont le nombre ne peut être sous-estimé. Sur un total de 291 040 citoyens étant nés dans une autre province canadienne, 37,4%, soit 108 992, ont l’anglais comme langue maternelle. Ces gens-là, plutôt que de les intégrer en français, nous leur donnons des services en anglais, dans leur langue maternelle. Nous sommes donc très loin de financer les institutions de la minorité historique; nous finançons plutôt les institutions de la majorité canadienne sur notre territoire; nous nous privons de ressources qui auraient pu servir à assurer une meilleur intégration à la langue commune et nationale du Québec.

Le déséquilibre du financement des institutions doit être au cœur des enjeux

Le problème du déséquilibre du financement – le sur-financement des institutions anglophones et le sous-financement des institutions francophones – ne peut plus être ignoré. À un moment aussi critique que le nôtre, alors que le pourcentage de citoyens de langue maternelle française a glissé sous 80% au Québec et sous 50% à Montréal pour la première fois depuis qu’on tient de telles statistiques, nos descendants nous jugeront cruellement si nous n’avons pas le courage d’agir.

Affirmer que le Québec est français, que la langue française constitue la langue d’inclusion et d’intégration des nouveaux arrivants, c’est bien. Cesser de sur-financer des institutions anglophones pour 5,4% de la population, c’est beaucoup mieux.

Le jour où nous financerons équitablement, en fonction de leur poids démographique, les institutions anglophones, sera le jour où le français deviendra réellement la langue commune et d’inclusion des Québécois.

En attendant, on pourra quantifier notre recul en silence. Jusqu’à ce qu’un gouvernement borné nous enlève ce dernier droit et nous empêche d’avoir accès jusqu’aux statistiques faisant état de notre déclin.

De toute façon, ces gens-là, ils n’ont pas été à l’UQAM ou à l’UdM, n’est-ce pas?

Le colonialisme continue
4 juillet 2010

« Dès son tout jeune âge, le Québécois apprend, souvent de ses parents mêmes, que sa langue maternelle est une langue déjà seconde, sans avenir, handicapée et même handicapante, et qu’il lui faudra coûte que coûte se mettre à l’anglais s’il veut se tailler une place sous le soleil boréal nord-américain. » C’est ce triste constat que dresse le professeur et chercheur Marc Chevrier à partir du film Les amours imaginaires du réalisateur Xavier Dolan. L’auteur, qui a également déjà publié une étude sur le sur-financement des universités anglophones du Québec, n’y va pas par quatre chemins: la domination séculaire des anglophones sur le Québec a entraîné la déréalisation du français et a permis à l’anglais de devenir, dans les faits, la seule langue normative au Québec.

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Pour appuyer sa thèse, Chevrier analyse des scènes courantes du film de Dolan. Pourquoi ce film? Parce qu’il est candide, qu’il représente librement la société québécoise. Parce qu’on y voit une photographie en temps réel du Québec d’aujourd’hui. Et ce Québec, c’est celui d’une population qui enfile le français comme une seconde paire de bas et qui conçoit déjà le monde qui l’entoure dans une langue étrangère.

Voici quelques-uns des exemples de déréalisation notés par Chevrier:

1- Le vocatif : « Eh Gang ! » (dans le parler adolescent) ou « man », on sollicite l’attention de ses amis par un appel en anglais, plus marquant, plus viscéral que le français. On entend aussi souvent entre hommes : « Eh! Les boys! »; au Québec, la virilité ne parle pas français.

2- L’apostrophe d’étonnement : « Oh boy! », placé en début d’une phrase, pour indiquer l’imprévu, le choc avec le réel, le retour dans la réalité après avoir séjourné en français dans l’idéal ou la naïveté. C’est devenu une interjection courante dont usent animateurs de radio, journalistes et même les universitaires dans leurs communications officielles avec le pouvoir…. Nouvelle expression exclamative à la mode chez les jeunes : « Oh my God!» .

3- Le transfert de plan : comme les « by the way », « anyway » (d’après La Presse, le prochain film de Dolan s’appellera Lawrence anyways), « never mind » qui entrecoupent une phrase pour signifier le changement de plan dans le rapport au réel, pour passer à autre chose, orienter la conversation vers son point central ou la conclure.

4- L’emphase itérative: après avoir dit quelque chose en français, le Québécois redit exactement la même chose en anglais, pour se faire comprendre, insister sur son message et sa bonne réception ; « You know what I mean ? ».

5- L’attache affective, sexuelle ou filiale : comme le fameux « chum » ou le « fuck friend » mieux à même de dire la « chose » que le français ; les jeunes parents Québécois se plaisent maintenant à nommer leurs enfants « kids » : j’ai trois kids. Les prénoms anglais sont aussi monnaie courante, surtout chez les garçons : William (prénom le plus populaire en 2007), Anthony, Jeremy, Dylan, Kevin, Steve….

6- L’expression de la colère ou de la frustration: les gros mots empruntés à l’anglais (fuck, shit) ont souvent plus d’effets que les anciens jurons blasphématoires (tabarnak, chriss) utilisés par les Québécois, en réaction contre l’emprise de l’église catholique.

7- L’expression du plaisir vrai : c’est « l’fun » ou c’est « cool » dit-on pour exprimer le plaisir que l’on trouve dans une occasion ou une activité.

8- L’accord phatique : le Québécois n’emploie pas le français pour exprimer son accord ou signifier qu’il écoute le propos de son interlocuteur. Il dit « o.k. » et plutôt que « d’accord » ou « entendu ».

9- Le renchérissement positif : dans certaines circonstances, souvent après une victoire, l’exaucement d’un souhait, le Québécois dit « Yes ! » ou « Yes Sir ! » en haussant la voix. L’anglais a plus de résonance pour annoncer un triomphe, la joie ou une grande satisfaction.

10- Le superlatif : l’anglais peut exprimer à lui seul le superlatif, comme dans l’expression « être en shape », qui fait plu s convaincant qu’être simplement en forme…

Les expressions peuvent varier dans le temps; quand j’étais jeune, on disait « hey man », mais aujourd’hui le « hey dude » semble avoir la cote. On disait également qu’une situation était « cool », alors que les jeunes d’aujourd’hui parleraient sûrement de « chill ». Les expressions changent, évoluent, mais une tendance demeure: elles sont toujours en anglais.

Pourquoi? Chevrier le dit dans son premier exemple: au Québec, la virilité ne parle pas français. Des siècles de colonialisme ont transformé la langue des Québécois en une sous-langue, qu’on parle en cachette, entre nous, pendant que la langue dominante était associée à la réussite sociale, au pouvoir, à la liberté individuelle. Parler français, d’accord, mais pas question de réellement « vivre » la langue; quand on vit une émotion extrême, quand on manifeste sa joie, quand on partage une franche camaraderie, c’est en anglais que ça se passe. On a intériorisé cette domination et il s’agit peut-être de la pire des violences qu’on a pu nous faire.

Une Loi 101 insuffisante

Le problème fondamental avec cette infériorisation acquise des francophones, c’est qu’elle ne peut se réparer par une seule loi. Personne ne peut contester les bienfaits de la Loi 101; sans la Charte de la langue française, et malgré ses nombreuses modifications qui l’ont affaiblie, il ne fait aucun doute que la situation du français serait pire qu’elle l’est présentement. Ceci dit, à de nombreux niveaux, la Loi 101 n’a fait qu’ajouter une couche de vernis sur du bois pourri depuis l’intérieur. On se donne une apparence française, on affiche en français, on parle français, mais on pense toujours en anglais, on se considère toujours d’une manière anglaise et on demeure résolument déconnecté de nos racines françaises.

Demandez à nos jeunes ce qu’ils savent de leur propre langue, de leur propre culture. Connaissent-ils les grands auteurs français? Ont-ils lu les classiques? Sont-ils seulement en mesure d’écrire correctement, sans faire une faute à tous les trois mots? Poser la question, c’est déjà souffrir de la réponse. Nos jeunes ne savent rien non pas parce qu’ils sont idiots, mais parce que même le système d’éducation a transformé le français en une langue utilitaire, facultative, qu’on peut massacrer à souhait. Ils ne savent pas bien écrire le français parce qu’ils ont compris, intérieurement, que la maîtrise de cette langue n’était pas nécessaire dans leur vie. Ils acceptent intuitivement l’idée que le français ne constitue qu’un voeu pieux qu’on agite au vent comme un drapeau avant de le laisser s’envoler à la moindre bourrasque de vent. Ils se résignent à la perception d’une langue inférieure et l’éducation publique renforce cette démission d’eux-mêmes.

Renforcer la Loi 101 en l’appliquant au cégep est inévitable. C’est une question de vie ou de mort. Ceci dit, il ne s’agit que d’une solution parmi d’autres. Il s’agit peut-être, en fait, de la solution la plus facile et la moins efficace. Un enduit supplémentaire sur la poutre qui nous soutient de plus en plus difficilement.

Ce qu’il faut, la seule façon de réellement protéger le français au Québec, consiste à s’attaquer jusqu’à la source de ce sentiment d’infériorité linguistique qui accable notre population et la rend si sensible aux sirènes d’une langue anglaise qu’elle a appris, intérieurement, à considérer comme la seule langue valable.

Cela passe non seulement par la fin du sur-financement des institutions anglophones – un sur-financement qui lance le message selon lequel l’anglais constituerait une langue supérieure au Québec – mais également par la création, à terme, d’un seul réseau d’éducation publique, entièrement en français (comme cela se fait dans les autres pays) de la maternelle à l’université. Il faut oser s’attaquer aux avantages indus d’une minorité anglophone qui, assis sur le poids de sa domination historique et actuelle, jouit d’écoles, d’hôpitaux et d’institutions sur-financées lui permettant de s’enraciner au sein de notre collectivité et d’angliciser nos jeunes.

Il est impératif, également, d’augmenter la sévérité des cours de français, d’histoire, et d’apprendre aux Québécois qu’ils ont un passé, un présent et un avenir collectifs et que leur langue, loin d’être une béquille devant se superposer à la pureté d’émotions se vivant en anglais, a le droit de s’exprimer partout, sur toutes les tribunes, et de permettre l’expression, en français, de toutes la gamme des sensations humaines.

Finalement, il faut permettre, plus que jamais, aux francophones d’avoir accès aux plus hautes sphères de la société. Ce n’est pas parce que les échanges commerciaux internationaux se passent souvent en anglais (quoi que d’autres langues y sont également présentes) qu’on doit imposer la connaissance de cette langue pour tous les emplois. Des traducteurs existent, et il n’est pas normal qu’un individu qui n’est pas directement en contact avec des personnes d’un pays anglophone (ou utilisant l’anglais dans ses communications) doive parler anglais. La langue commune et nationale, au Québec, est et doit demeurer le français.

Nous sommes en 2010, mais le colonialisme continue. Plus insidieux, mais tout aussi mortel.

Le jour où notre jeunesse exprimera ses plus vives passions en français, nous aurons peut-être gagné le droit de survivre encore quelques siècles. Le jour où nous aurons compris que nous ne serons jamais assez anglicisés pour ceux qui ne désirent que notre disparition, nous aurons peut-être mérité d’assurer notre survie définitive en Amérique du Nord.

En attendant, continuons le combat. Plantons fermement nos doigts dans cette terre d’Amérique et réclamons le droit d’exister.

Villes et régions, même combat!
4 octobre 2008

Je m’interroge fréquemment sur les différences politiques entre les régions rurales et urbaines, notamment Montréal. J’essaie de comprendre comment un parti comme le Parti Conservateur (PC) peut y être si populaire alors que ses mesures proposées (du moins, si on lit les déclarations de Stephen Harper; nous sommes au 26e jour d’une campagne de 35 jours et les Conservateurs n’ont toujours pas présenté de programme!) semblent si déconnectées de ce qui permettrait de mieux vivre ensemble.

J’y réfléchissais encore hier, en me rendant au chalet familial dans la magnifique région de Saint-Calixte, à la limite de Lanaudière et des Laurentides, en promenant mon regard entre la route, le paysage incendié de feuilles d’un rouge violent et les cabanes d’arrières-cours qu’on considérerait, par chez moi, comme des taudis semi-délabrés. Et j’ai trouvé: l’État. Ou plutôt: la différence entre la campagne et la ville semble tenir à la relation vis-à-vis de l’État et à la confiance qu’on met en ses institutions.

En effet, nous, en ville, sommes à même de constater les bénéfices d’un État fort: nous avons des universités, des transports en commun, une multitude de services sociaux, une police omniprésente s’occupant des voyous comme de la circulation, des pompiers à quelques minutes, des règlements municipaux empêchant notre voisin de laisser sa maison décrépir, des règlements pour limiter le bruit, et ainsi de suite. Nous vivons empilés les uns sur les autres, casés mathématiquement comme les pièces d’un meuble IKEA dans sa boîte et nous avons besoin d’un État fort pour nous organiser, pour nous structurer, pour empêcher que nos villes ne basculent dans le chaos et l’anarchie.

À la campagne, au contraire, il y a de l’espace pour tous et on ne voit pas toujours l’intérêt d’avoir un État qui se mêle de ses affaires. On s’arrange entre soi et personne ne se plaint si le gazon du voisin n’est pas coupé ou si sa remise à outils tombe en morceaux. On ne constate pas aussi clairement les avantages de la redistribution de la richesse via l’impôt et son utilisation notamment dans des services au citoyen dont on ne profite que très partiellement. On a davantage l’impression de se faire voler et cette impression constitue un terreau fertile pour le travail au noir, surtout dans un contexte où tout le monde se connaît. À quoi bon payer pour les cégeps, les universités, les hôpitaux? Il n’y en a pas ici. Et les taxes municipales? La municipalité n’offre que peu de services; beaucoup n’ont même pas l’eau courante. Et les taxes scolaires? Quoi, payer pour une école aux trois quarts vide et qui formera de futurs exilés vers la ville…

Voilà pourquoi, à mon avis, le discours anti-étatiste du Parti Conservateur trouve des échos dans nos régions rurales. « Le PC n’a pas de programme, pas vraiment de vision, ni même de plan, mais il veut nous laisser tranquille et nous laisser nous arranger entre nous », pourrait-on entendre. C’est ça qui plaît: « donnez-nous plus d’argent dans nos poches et qu’importe si les gens des villes ont moins de services! »

Le problème, c’est qu’en bout de compte il n’y a pas davantage d’argent dans les poches. Ce qui est donné d’une main est repris de l’autre, et même pire! Au lieu d’attaquer le PC de front, il faudrait plutôt viser le problème à sa source: convaincre les gens des régions de l’intérêt d’un État fort et qui redistribue la richesse. On doit leur expliquer les avantages d’une société cohérente et équitable qui permet à une classe moyenne, largement syndiquée et professionnelle, forte et prospère, de pouvoir se payer tous les légumes, meubles, et items divers qui sont fabriqués en région. Leur parler des touristes qui aimeraient avoir autre chose à faire que de se promener de ghettos en ghettos en espérant ne pas se faire voler, si les inégalités sociales continuent de s’accentuer. Mais surtout, réitérer l’importance de bâtir un Québec uni, où la campagne a un rôle à jouer et où les villes ne sont pas des ennemies, mais des partenaires économiques, sociaux et culturels. Où chacun se complémente l’un l’autre.

Bref, on doit faire accepter à des gens qui croient ne pas avoir besoin d’un État fort la nécessité de celui-ci pour le bien de tous.

Car l’État a un rôle à jouer. Si ce n’est pas aussi évident à la campagne qu’en ville, c’est tout aussi important et il devient plus que nécessaire de bloquer l’idéologie de droite de Harper avant de subir les affres d’une déréglementation qui, on le constate aux États-Unis, ne fonctionne pas.

Quand l’automne arrive et que les feuilles tombent et préparent un lit douillet pour les premières averses de neige, c’est pour tout le monde. Et quand une société ou un système s’écroule, c’est toute la population qui en paie la note, qu’on habite coin Saint-Denis et Mont-Royal ou sur la rue des Bouleaux à Sainte-Gertrude.