Louise Harel: la force de ses faiblesses
5 octobre 2009

« Mise sur tes forces et oublie tes faiblesses! » Voici grosso modo ce que me répétait ad nauseam mon professeur d’échecs. Il ne sert à rien de se concentrer à améliorer ses faiblesses; mieux vaut travailler sur ses avantages et les rendre tellement colossaux que l’adversaire n’aura de choix que de s’incliner. Voilà la leçon de base m’ayant servi le plus aux échecs et qui m’inspire, encore aujourd’hui, dans la vie. Une leçon qu’aurait grand avantage à suivre Louise Harel, au lieu de s’enliser dans ses principes de grandes amitiés anglophones et de « certification iso-diversité ».

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En effet, au lieu de servir de son unilinguisme francophone pour promouvoir la francité de la métropole québécoise, Harel a choisi de s’investir dans une campagne contre-productive intitulée Friends of Louise Harel (Les amis de Louise Harel). Ce site Internet, publié en anglais, vise principalement les anglophones et les allophones. Oui, les allophones. Dans le Montréal de Louise Harel, les allophones parlent anglais – y a-t-il un plus puissant aveu d’échec pour l’ancienne ministre péquiste?

Or, pourquoi Louise Harel ne prendrait-elle pas acte non pas de l’anglicisation de Montréal en tant que composante politique à exploiter, mais plutôt d’un phénomène à enrayer? Qu’on se comprenne bien: Louise Harel ne parle pas anglais et croit à une ville francophone et a tenté d’agir, tout au long de sa carrière politique, pour la préservation du fait français. Qu’a-t-elle à gagner à travestir ses idéaux d’une ville où le français constitue la langue rassembleuse et universelle pour espérer grappiller quelques votes allophones ou anglophones?

Plutôt que de se servir de son unilinguisme francophone comme d’une force, d’un tremplin permettant de remettre dans l’actualité l’incapacité croissante des Québécois à pouvoir travailler ou vivre dans leur propre langue à Montréal, elle préfère faire de la vieille politique, camouflant tout ce qui pourrait le moindrement susciter les passions. Elle lance le message, aux Québécois qui espèrent un coup de main pour refranciser notre ville, qu’elle ne sera pas celle qui osera imposer le français et le considérer comme ce qu’il doit être: la langue qui unit tous les Montréalais.

En outre, elle se discrédite elle-même, faisant un gros plan sur son unilinguisme et le faisant apparaître comme une tare plutôt que la richesse qu’il devrait être, c’est-à-dire cette fierté de pouvoir atteindre les plus échelons politiques dans sa propre langue et cette fierté de maîtriser la langue française comme elle la maîtrise. Elle donne raison à ses adversaires en se concentrant sur ses faiblesses plutôt que de les transformer en force.

De la même manière, Harel veut créer un « bureau de la diversité » et une « certification iso-diversité » afin d’aider les « communautés culturelles » à se trouver un emploi. Pourquoi, aurait-on envie de se demander? Déjà, en 2005, on apprenait que « sur les 392 étudiants embauchés durant l’été 2005, 309 étaient des femmes, 51 provenaient des minorités visibles, 30 des minorités ethniques et deux étaient des autochtones. Aucun étudiant mâle francophone n’a obtenu d’emploi au sein de la ville cet été ». (( Raymond Gervais, L’hôtel de ville est fier de son plan d’embauche des minorités, La Presse, 19 septembre 2005)) Et on veut en plus créer une « certification iso-diversité »? Quelle sera la prochaine étape? Ne serons-nous heureux que lorsque les visiteurs des soupes populaires seront tous blancs et francophones?

En opposition à des « communautés culturelles » où Harel a autant de chance de percer que le Bloc Québécois en Alberta, ne vaudrait-il pas mieux plutôt valoriser la « communauté québécoise »? Je suis Québécois, et je fais partie d’une communauté partageant une certaine culture. Pourquoi ainsi contribuer à isoler davantage les immigrants en leur donnant l’impression qu’ils sont différents, qu’ils ne font pas partie de notre communauté québécoise? Louise Harel, en cherchant à colmater une autre brèche dans sa campagne, manque de rappeler ce qui devrait véritablement nous unir: la citoyenneté québécoise. Le fait d’avoir la peau brune, jaune ou bleu avec des taches orangées ne devrait pas déranger qui que ce soit. On ne peut pas prétendre s’opposer à de soi-disant injustices en en créant de nouvelles.

La candidate à la mairie, de par son historique péquiste et favorable à la langue française, devrait plutôt encourager l’intégration des immigrants en leur parlant en tant que Québécois, peu importe leur pays d’origine. Les immigrants ne demandent que cela. Leur rend-t-on service en les engageant à cause de leur couleur de peau? Au lieu de chercher à acheter le vote des « communautés culturelles », Harel devrait plutôt s’intéresser à la plus grande des « communautés culturelles », celle des Québécois qui sont ouverts à la différence et qui désirent qu’on engage des individus non pas en fonction de leur race ou de leur sexe, mais plutôt de leurs strictes compétences. En faisant ces propositions à la Jeune Chambre de commerce haïtienne, Harel tourne le dos au reste des citoyens et manque encore une fois l’occasion de mettre de l’avant ses forces.

Aux échecs, quand on choisit de s’attarder à ce qui nous amoindrit plutôt qu’à ce qui fait notre puissance, on s’enferme dans une logique négative de repli sur soi qui conduit inévitablement à un manque d’espace et à une lente asphyxie, menant irrémédiablement à la défaite si l’adversaire joue correctement. En utilisant ce type de stratégie sans-issue, Vision Montréal mène une campagne négative, espérant seulement une erreur des adversaires pour pouvoir s’imposer. Le parti veut se faire élire sans provoquer de débat, sans la moindre controverse, sans risque de choquer qui que ce soit.

Dans un monde politique aseptisé où la langue de bois semble constituer la seule parole acceptable, ne faudrait-il pas plutôt des politiciens municipaux fiers de ce qu’ils sont et osant véritablement affirmer leurs idéaux sans avoir à leur passer une muselière et à se défendre de n’être pas ceci ou cela? Je rêve du jour où un candidat se lèvera et affirmera clairement: « Je crois en ce que je suis, et si vous n’êtes pas d’accord, et bien tant pis pour vous! »

Peut-être que si nos politiciens avaient moins peur de provoquer des débats et des controverses; peut-être s’ils osaient encore haranguer les foules et leur donner matière à véritable fierté, peut-être que la majorité des citoyens ne resterait pas chez eux le jour du vote.

Louise Harel à CTV: et si elle refusait d’y aller?
20 septembre 2009

Disons-le d’emblée: Louise Harel n’a pas à participer à un débat en anglais organisé par CTV, tout comme rien ne l’oblige à être présente à n’importe quel autre forum organisé par quelque autre minorité linguistique de Montréal. Quelque 86% de la population montréalaise comprend le français et elle ne doit pas céder aux caprices du 11% qui, après toutes ces années, ne peut pas lire les sous-titres du Journal de Montréal. Pire: si elle cédait aux arguments de son principal adversaire, c’est Montréal qui en subirait les conséquences.

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En effet, Gérald Tremblay s’agite avec force pour affirmer que la non-participation de Harel à ce débat serait un manque de respect à l’égard des Montréalais. Il ne complète pas sa pensée; je le ferai donc pour lui. Selon lui, Montréal n’est plus une ville francophone. Faisant totale abstraction du fait que les francophones ne constituent qu’un maigre 2% de la population d’Amérique du Nord, il ne perçoit aucunement la menace que pose l’anglicisation pour les habitants de sa propre ville. Bref, c’est lui qui manque de respect au 50% de la population de langue maternelle française pour qui le français constitue un héritage à protéger. Il renie le caractère intégrateur et inclusif de la langue de Molière; il nous ramène au statut d’ethnie parmi d’autres et invalide la capacité du français à être la seule et véritable langue unificatrice de la ville.

Pourtant, Montréal, c’est nous, c’est notre ville, c’est notre histoire, et c’est à nous qu’il manque de respect en insinuant qu’un francophone n’aurait pas le droit d’atteindre les plus hauts échelons dans sa langue.

De la même manière, pourquoi Louise Harel ne pourrait-elle pas devenir mairesse de Montréal en parlant uniquement le français si son homologue d’Ottawa, Larry O’Brien, ne peut pas lui-même le parler dans la capitale nationale d’un Canada soi-disant bilingue? Comme le note Charles Castonguay, le fait français à Ottawa est en passe de devenir une note de bas de page dans les manuels d’histoire:

À cause de son formidable pouvoir d’assimilation, la majorité de langue d’usage anglaise a maintenu de fait son poids à 77 % de la population d’Ottawa. Au contraire, celui de la minorité de langue d’usage française a chuté rapidement, passant de 17 % en 1971 à seulement 11 % en 2006. Ainsi, la capitale comptait quelque 450 anglophones pour 100 francophones, langue d’usage, en 1971 mais environ 700 anglophones pour 100 francophones 35 ans plus tard.

Concrètement, si O’Brien peut devenir maire d’Ottawa sans parler le français alors qu’on aimerait forcer Harel à apprendre l’anglais, c’est parce que le français représente une langue mourante à Ottawa. Au contraire, à Montréal, l’anglais se porte très bien, avec un indice de vitalité linguistique (IVL) de 1,43, contre 1,09 pour les francophones. Deux poids, deux mesures.

L’assimilation progressive des francophones d’Ottawa n’est peut-être qu’un aperçu de ce qui arrivera ici si on légitime la bilinguisation de la métropole.

Or, quand Tremblay affirme que « c’est important que tout le monde soit bien informé des enjeux » pour justifier ses attaques contre Harel, il va encore plus loin: il considère que le rôle d’une administration n’est pas d’unir les citoyens selon des valeurs communes, mais plutôt de tout faire pour les rejoindre sans tenir compte de l’importance de la cohésion. Dit autrement: chaque citoyen devrait avoir le droit d’être « bien informé des enjeux » même s’il est incapable d’aller s’acheter une pinte de lait au dépanneur, s’il considère que les femmes ne devraient pas avoir le droit de conduire une voiture ou s’ils pratiquent la charia derrière des portes closes. Exit l’intégration, voici l’atomisation!

En clair, on veut votre vote, mais continuez à vivre repliés sur vous-mêmes si ça vous chante! S’agit-il d’une attitude responsable et bénéfique pour Montréal à long terme?

Si au moins le maire actuel était cohérent. S’il veut vraiment que « tout le monde soit bien informé des enjeux » et si pour lui de ne pas s’adresser aux citoyens dans leur propre langue d’origine constitue un « manque de respect », qu’il agisse comme tel. Qu’il organise un débat en espagnol pour les 44 380 unilingues hispanophones de Montréal. Qu’il propose un forum en italien pour les 42 355 unilingues italophones. Ou pour les 29 185 locuteurs d’une langue chinoise. Ou pour les 15 354 unilingues originaires du Vietnam. Ou pour les 13 510 Grecs, 13 455 Roumains, 13 355 Créoles, 12 045 Russes ou 9 520 Tamouls qui ne parlent que leur langue nationale! ((Source)) Come on, entrez, c’est un bar ouvert, venez profiter des avantages d’habiter ici sans jamais avoir à subir les maudits sauvages qui veulent protéger leur vieux joual! N’apprenez surtout pas notre langue, non, non, non! Gérald Tremblay va s’occuper de vous les amis!

Être maire, c’est beaucoup plus que d’avoir à gérer la voirie ou l’argent des contribuables – même si Tremblay semble incapable de faire l’un comme l’autre. C’est être en mesure de donner un sens à la ville, de constituer un visage représentatif non seulement de ce qu’elle est, mais également de ce qu’elle veut être. C’est se projeter dans le futur et d’affirmer haut et fort que nos valeurs ne sont pas négociables et qu’on ne pilera pas sur ce que nous sommes et ce que nous voulons être pour quelques dollars ou quelques votes. C’est faire passer les intérêts des citoyens – leur langue, leurs valeurs, leur culture, leurs espoirs – avant la petite politique clientéliste et les manoeuvres pouvant être payantes à court terme mais s’avérant extrêmement nuisibles par la suite.

Si Louise Harel refuse de participer au débat à CTV et qu’elle réaffirme son droit d’être une mairesse unilingue francophone dans la métropole francophone d’Amérique, elle obtiendra beaucoup plus que mon respect. Elle aura peut-être mon vote.