Black Lake, Québec?
2 mai 2010

« Pour bâtir l’avenir aujourd’hui and tomorrow. » C’est le slogan que s’est donnée la polyvalente de Black Lake, à Thetford Mines. Présent en français, futur en anglais. Plus colonisé que cela, ton peuple meurt. Encore une fois, ce sont les régions qui sont à la traîne du combat linguistique et c’est l’individualisme qui semble être le fer de lance de ce phénomène.

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J’ai beaucoup de plaisir à lire les commentaires des élèves de l’école sur la page Facebook qui a été créée pour dénoncer ce slogan abrutissant. Plaisir, parce que ce sont des jeunes articulés qui y écrivent, mais aussi parce que cela permet de comprendre à quel point il y a un clivage entre la situation montréalaise et celle des régions.

Sur la page, on assiste à une symphonie complète d’adoration de tout ce qui est bilingue, qui est perçu comme le nec plus ultra de la réussite future. Le slogan? Pas de problème mon ami, car notre école a de l’anglais enrichi. Il faut apprendre l’anglais, l’anglais c’est le futur, ceux qui ne parlent pas anglais sont refermés sur eux, yo man le franssais cé du vieu stok man! Un peu plus et on ressort le « Think Big » de Elvis Gratton. Voilà au moins des mots qu’ils savent écrire correctement.

Que le français régresse au Québec, ces jeunes n’en ont rien à foutre. C’est loin, ça. Eux, leur réalité, c’est une vie en français depuis la naissance, et parce qu’ils ne sont pas confrontés directement à l’anglicisation, ils croient qu’elle n’existe pas. Ils n’ont aucune conscience collective d’être des Québécois menacés de louisianisation, un maigre deux pour cent de l’Amérique du Nord qui tente obstinément de ne pas disparaître dans les craques de plancher de l’Histoire. Non, pour eux, ce sont des histoires de Montréal, ça. Ce sont des histoires d’ailleurs, d’autres personnes, d’autres luttes qui ne les concernent pas.  Qu’aucun peuple dominé, dans toute l’Histoire de l’humanité, ne soit devenu bilingue avec la langue dominante sans perdre sa propre langue ne change rien.  Ce sont de vieilles histoires, dit-on.

À quoi pense-t-on, à la polyvalente de Black Lake? On pense à réussir individuellement. Pour avoir un emploi on doit parler anglais? On l’apprend. Pas question de se battre pour avoir le droit, collectivement, de pouvoir travailler dans sa langue, non non. Cela présupposerait une conscience d’un destin commun, d’une appartenance identitaire à une communauté nationale, d’un sentiment de fierté collective. Alors que leurs grands-parents ont changé le Québec avec la grève de 1949, qu’ils se sont battus littéralement avec leurs poings pour faire respecter leurs droits, eux ils ne pensent qu’à leur petite réussite individuelle. On les renverrait en 1949 qu’ils chercheraient probablement à se quêter une augmentation salariale en échange de la dénonciation de l’implication syndicale de leurs collègues.

Ces jeunes, en fait, ne sont pas si différents de nous. C’est la société en entier qui a adopté l’individualisme. Nous étions pauvres, nous avons dû être solidaires pour survivre, nous nous sommes enrichis grâce aux luttes collectives découlant de notre solidarité, et dès que nous en avons eu les moyens nous nous sommes enfermés dans de charmants bungalows avec des haies de cèdre de deux mètres pour ne pas voir notre voisin. Nous étions riches de notre union, de notre fierté d’appartenir à un peuple possédant une histoire, une langue, une culture unique; nous avions relevé la tête, clamé au monde entier que nous existions, et en une ou deux générations nous nous sommes empressés de tout oublier et de retourner à notre moutonnerie. C’est ça, le Québec.

Or, peut-être suis-je trop positif, mais il me semble qu’un changement se produit dans la région métropolitaine. De plus en plus de jeunes Québécois s’impliquent pour protéger notre langue; on ne compte plus les regroupements, tels que le Mouvement des cégépiens pour le français pour n’en nommer qu’un, qui se forment pour la défense de notre langue commune. Ça se parle, ça grouille, ça s’organise, ça fait des rassemblements, ça lit des études, ça débat, ça cherche des solutions. Ça a compris. Ça a compris que c’est ensemble qu’on peut changer le monde et que ce n’est pas en s’écrasant pour avancer individuellement qu’on construit une meilleure société.

En région, par contre, on semble encore loin de toute cette effervescence. On oublie qu’on fait partie d’un destin commun, on désapprend le lien filial qui nous unit les uns aux autres, on perd le souvenir de ce Québec qui a su se faire respecter non pas parce qu’il s’avilissait à exister dans la langue de l’autre, mais parce qu’il se tenait debout et se montrait fier de ce qu’il était.

Je rêve de voir les jeunes de Black Lake et d’ailleurs non pas se battre pour défendre un slogan indéfendable, mais plutôt se joindre à ce qui m’apparaît être LE combat du vingt-unième siècle: celui de la protection, dans le cadre de la mondialisation, des identités et des langues nationales qui constituent la vraie richesse et la diversité de notre humanité.

Au lieu d’aspirer à un petit travail propret dans une langue étrangère leur permettant de s’acheter une myriade de cossins inutiles, pourquoi ne se joindraient-ils pas au combat séculaire du Québec pour assurer non seulement sa survie, mais pour permettre à ses habitants de se réaliser dans leur langue et selon leurs propres valeurs?

Plus difficile, moins tangible, mais ô combien plus gratifiant que de se concevoir dans un futur in english où on vit dans un nowhere sans passé ni futur et où le présent constitue simplement la somme de toutes les concessions qu’on s’impose pour oublier une vie inutile.