Les universités anglos : malades d’étudiants étrangers
4 mai 2012

N.B. Ce texte, non publié jusqu’à aujourd’hui, m’a été soumis par Michel Moisan, professeur de physique à l’Université de Montréal. Le sujet est tout à fait connexe à l’apartheid universitaire que je dénonce dans mon essai. En rouge, quelques passages qui me semblent particulièrement pertinents.


Les étudiants étrangers et leur financement par l’État québécois

Les étudiants universitaires en grève se posent, avec raison, la question du bon usage du budget de l’État fait par nos universités. La présence des étudiants étrangers dans le système universitaire est un aspect méritant d’être examiné de ce point de vue.

Les coûts du système universitaire de premier cycle sont principalement à la charge du gouvernement du Québec, en d’autres mots c’est le contribuable québécois qui doit en assurer l’essentiel du financement. Il est possible de distinguer deux groupes d’étudiants étrangers que nous sommes justifiés d’accueillir dans nos universités (nous allons nous en tenir aux études de niveau baccalauréat (premier cycle), excluant donc les Études de maîtrise et de Ph. D. dans ce qui suit).

  • Ceux-ci proviennent de pays en émergence ou en voie de développement. Les recevoir dans nos universités constitue une contribution québécoise à l’aide internationale, encore faudrait-il toutefois que le niveau de ce financement soit en conformité avec les priorités du budget du Québec.
  • Ceux-ci proviennent de pays développés et il y a une perspective d’échange, de réciprocité. C’est le cas des ententes universitaires avec la France, mais pas (ou très peu) avec les États-Unis. On peut se poser la même question pour les provinces canadiennes. Le fait est qu’en 1996, le Ministère de l’Éducation du Québec avait imposé aux étudiants canadiens inscrits dans les universités québécoises, à défaut de réciprocité, des frais de scolarité qui correspondaient à la moyenne des frais de scolarité des provinces canadiennes. Dans ce qui suit, le terme étudiant étranger désigne à la fois les Canadiens hors-Québec et les Internationaux.

Considérer le financement global des divers ministères et non pas seulement celui du Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS)

Dans l’examen des coûts de formation de ces étudiants, il y a lieu de prendre en compte toutes les contributions gouvernementales québécoises, non seulement celles du MELS mais aussi celles des autres ministères comme, dans l’exemple qui suit, du Ministère de la Santé et des Services Sociaux (MSSS).

Pour aborder cet aspect, considérons le coût de la formation des étudiants en médecine (il faut quatre ans pour obtenir le titre de MD avec une année préparatoire selon la formation antérieure, notamment pour les Cégépiens). Si l’on s’en tient au seul financement de l’enseignement universitaire (enveloppe budgétaire du MELS), les étudiants canadiens hors-Québec en médecine paient environ 9 000 $/an et leurs confrères internationaux (notamment Américains) environ 24 000 $/an. Mais ce poste ne comprend pas le financement par le MSSS, portant à environ 300 000 $ le coût global estimé pour le cours de MD (document UdeM). Puisque 47,6 % de la cohorte MD de McGill (par rapport à 2,1 % pour celle de l’UdeM) ne vont pas exercer au Québec et ne jamais y payer d’impôts, c’est du financement à perte. En excluant les étudiants du Nouveau Brunswick à qui la Faculté de médecine de l’UdeM réserve chaque année trois places sur demande du Gouvernement, la perte pour le contribuable québécois, par étudiant canadien hors-Québec diplômé, est d’environ 260 000 $ alors qu’elle est d’au minimum 175 000 $ pour les Internationaux.

Certes, McGill est une université reconnue en médecine, mais est-ce judicieux que nous contribuions à financer un aussi grand nombre d’étudiants canadiens hors-Québec et de « pauvres » étudiants américains? Surtout, ne prive-t-on pas ainsi le Québec de médecins dont on déplore, dans les journaux, qu’ils ne sont pas assez nombreux ? Qui plus est, la forte présence d’étudiants non québécois fait en sorte que la formation dispensée ne tient pas suffisamment compte des besoins populationnels exprimés par le MSSS, par exemple au cours des années passées, pour une formation accrue en médecine familiale. Il semble en effet mieux indiqué pour McGill de préparer des médecins spécialistes, ce qui est plus prestigieux pour sa « réputation internationale » on en conviendra.

Partage des programmes entre universités

Si un programme doit son existence à la présence majoritaire d’étudiants non québécois, n’y aurait-il pas lieu d’établir ce programme dans une seule université (francophone ou anglophone, suivant le cas). Plusieurs programmes de McGill et Concordia devraient être examinés sous cet angle puisque ce sont ces universités qui reçoivent le plus d’étudiants internationaux et canadiens hors-Québec. Considérons, à cet effet, le taux de rétention au Québec des diplômés de McGill en Médecine dentaire, qui se situe entre 45 et 50% (pourcentage tenant compte d’un éventuel stage de formation en dehors du Québec, après leur diplomation, avant leur inscription à l’Ordre des dentistes) : on peut s’interroger sur l’opportunité de former des dentistes à McGill (29 étudiants inscrits/an et 85 à l’UdeM). Pourquoi ne pas en faire un seul programme, regroupé à l’UdeM pour ce qui est de l’enseignement magistral qui, comme il se donne en français, augmenterait le taux de rétention des diplômés puisque ceux-ci pourraient plus facilement obtenir le permis d’exercer au Québec de l’Office Québécois de la Langue Française (OQLF). Le chevauchement de programmes conduit à des coûts encourus à perte, sans qu’il le sache, par le contribuable québécois.

Le cas de Bishop university

Cette université de premier cycle comptait, il y a quelque temps, une majorité d’étudiants Canadiens hors-Québec. Il a déjà été suggéré dans le passé de fermer cet établissement pour mettre fin à une perte financière, sans contrepartie, pour le contribuable québécois. Notons d’ailleurs que son Principal s’est octroyé (à même les impôts des Québécois) salaire et avantages (315 225 $ pour veiller sur 2200 étudiants) dépassant ceux du Recteur de l’université de Sherbrooke (282 700 $ pour 37 000 étudiants): n’importe quoi pourrait-on dire.

Revenus en provenance des droits de scolarité, frais afférents et frais administratifs

Au début, la différence entre les droits de scolarité perçus par l’université pour les étudiants non québécois par rapport à ceux des étudiants résidants du Québec revenait intégralement au MELS. Ce n’est plus le cas maintenant alors qu’une partie importante de cette différence est intégrée au budget de chaque université. Ainsi, à McGill le montant moyen annuel encaissé par étudiant équivalent-plein temps (comprenant une partie de droits de scolarité plus les frais afférents et administratifs) est de 6 916 $ alors qu’à l’UdeM, il n’est que de 2 791 $ (chiffres 2011 : l’UdeM reçoit, en premier lieu, comme étudiants internationaux des Français dont les frais de scolarité sont les mêmes que ceux des étudiants québécois). Ceci donne un avantage budgétaire net à McGill sur l’UdeM d’environ 87 millions $/an (pour 8 500 étudiants en moins à McGill!).

Par ailleurs, comme nous venons de le voir, plusieurs de ces étudiants non québécois vont quitter le Québec avec leur diplôme, sans contribuer ultérieurement par leurs impôts au financement (comme tous les Québécois) du système universitaire. Autrement dit, McGill profite du système actuel de droits de scolarité à titre personnel et laisse le contribuable québécois acquitter les pertes en impôts.

Conclusion

L’examen de l’aspect budgétaire de la formation universitaire au premier cycle fait apparaître des distorsions importantes dans les revenus encaissés par les universités en moyenne par étudiant et dans la rétention au Québec des diplômés les plus coûteux en termes de formation.

En effet, McGill retire des revenus par étudiant dépassant largement ceux de l’UdeM et engrange cette différence dans son budget de fonctionnement. Par ailleurs, bon nombre d’étudiants non québécois dont la formation est coûteuse vont quitter le Québec sans jamais participer, par les impôts, au financement du système qui les a formés. Les universités anglophones (qui accaparent plus de 25% du financement global au Québec) sont particulièrement visées car elles reçoivent, davantage que les universités francophones, des étudiants internationaux (payant le tarif international à la différence des Français) et canadiens hors-Québec.

Pour mettre fin à l’accueil disproportionné de non-Québécois, par exemple, en Médecine et Médecine dentaire et tenir davantage compte des besoins du Québec, McGill devrait dispenser la moitié de son enseignement de médecine en français. Que penser, en même temps, des étudiants québécois francophones qui n’ont peut-être pas pu concourir à égalité (c’est-à-dire en se reportant à la cote R des Cégeps) avec des étudiants étrangers. Ainsi, à McGill les Américains ont des sièges « autorisés » en Médecine par le MSSS (pourquoi ?) et il ne semble pas y avoir de limitations à l’inscription des étudiants Canadiens non résidants du Québec. Ceux-ci contribueraient ultérieurement, dit-on, au fonds de dotation de McGill (affirmation faite sous toute réserve) !

Enfin, compte tenu du taux très élevé d’étudiants étrangers (25% de son contingent, les Canadiens hors-Québec étant en sus de ce pourcentage), le fait que des étudiants québécois n’entrent pas dans le système universitaire craignant un endettement excessif ne saurait être une véritable préoccupation de la Principale de McGill : quoiqu’elle en dise, son université fera toujours le plein d’étudiants, qui plus est des étudiants « qui rapportent ».

Michel Moisan, professeur de Physique, Université de Montréal

Sources : Pierre Dubuc, Le Devoir, 6 avril 2012.– Patrick Sabourin : un médecin pour le prix de deux, Action Nationale, décembre 2006.– Rapports annuels des établissements, MELS, Assemblée nationale, novembre 2011. — Mémoire UdeM à la Commission parlementaire sur la qualité, l’accessibilité et le financement des universités, février 2004. États financiers des universités Concordia, McGill et Montréal.

Ma réplique à McGill
3 mai 2012

J’aimerais prendre le temps de répondre aux arguments proposés par Olivier Marcil, « vice-principal (sic), affaires externes de l’Université McGill », contre la thèse centrale de mon essai : McGill est sur-financée.

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Dans un premier temps, M. Marcil affirme vouloir « rétablir les faits » en affirmant que les universités québécoises sont financées en fonction de leur nombre d’étudiants. Je ne nie pas cette réalité ; cette réalité fait précisément partie du problème. Comme je l’expliquais moi-même à la journaliste ayant réalité l’entrevue avec moi, on pourrait imaginer un scénario où 100% des Québécois fréquenteraient 100% d’universités anglophones financées à 100% du budget. Selon cette vision étriquée, rien ne clocherait avec cette situation, même s’il n’y avait pas un seul cours en français au Québec !

C’est le gouvernement qui finance l’éducation ; cette ressource est donc collective. Et si elle est collective, elle doit servir les intérêts de la collectivité. Quel intérêt la collectivité québécoise trouve-t-elle dans le fait de financer à près de 30% les services universitaires d’une minorité anglophone historique formant moins de 6% de la population ?

Le texte tente de répondre à cette question en parlant d’un « impact économique » de 5,2 milliards de dollars pour McGill au Québec. À suivre sa logique, si on francisait l’institution, cet impact disparaîtrait. Or, il n’en est rien du tout. McGill pourrait continuer d’avoir la même clientèle, mais celle-ci serait simplement francisée. Si cette francisation entraînait une baisse de la clientèle – on pourrait imaginer que des Canadiens auraient moins d’intérêt à venir étudier dans une université francophone – ce serait une clientèle qui est de toute façon déjà subventionnée largement par l’État québécois.

M. Marcil affirme que les étudiants étrangers paient plus cher que les étudiants québécois. C’est vrai. Mais ils paient beaucoup moins que le coût de leur éducation. C’est donc dire que ce sont les Québécois qui, avec leurs impôts, financent l’éducation en anglais d’un étudiant étranger venant chez nous non pas pour participer à la culture québécoise, mais pour s’en éloigner. J’ai déjà traité de ce sujet dans un billet précédent :

Selon des données du Ministère de l’éducation, du loisir et du sport (MELS), une année d’université coûte en moyenne 29 941$ aux contribuables québécois. Généralement, les étudiants étrangers paient entre 10 000$ et 20 000$ par année, l’État comblant la différence. En utilisant une contribution minimale de 10 000$ par étudiant, cela donne une dépense de 114 millions de dollars de la part des Québécois. En fait, la situation est pire : le deuxième contingent étranger, originaire de la France, jouit d’une entente de réciprocité lui permettant de payer la même somme que les Québécois. Nous utilisons donc le 114 millions de dollars à titre de MINIMUM absolu payé par le gouvernement québécois pour les étudiants étrangers.

Dans le cas des étudiants canadiens, ceux-ci paient la moyenne canadienne, soit 5378$ par année. Conséquemment, l’État québécois finance à hauteur de 24 563$ chacun de ceux-ci (29 941$ – 5378$). Si on multiplie cette somme par les 13 452 étudiants canadiens fréquentant les universités de langue anglaise, on obtient la somme de 330 millions de dollars.

En clair, c’est près de 444 millions de dollars qui peuvent être économisés simplement en faisant payer le juste prix aux étudiants canadiens et étrangers qui viennent étudier chez nous dans une langue autre que la langue officielle. Un peu moins d’un demi-milliard de dollars simplement pour faire encore moins que ce que font déjà la quasi-totalité des nations sur cette planète : financer un seul réseau d’éducation nationale avec des services destinés à la minorité historique.

Par ailleurs, si on veut dépenser un demi-milliard par année en espérant obtenir des retombées supérieures, c’est un calcul qui doit être fait non seulement en considérant l’impact économique (ce qui reste à démontrer, rappelons-le), mais également en considérant l’impact linguistique. Quel impact pour la nation québécoise d’avoir un surplus d’anglophones au Québec dans un contexte d’anglicisation rapide de Montréal ?

Un autre argument invoqué par M. Marcil est celui consistant à affirmer que la majorité des étudiants en médecine viennent du Québec. C’est vrai. Ce qu’il omet de dire, c’est que 45% des étudiants en médecine à McGill quittent le Québec après leurs études. On parle de 160 000$ par année pour former un médecin, mais quel retour sur son investissement pour l’État québécois ?

Le texte affirme également que le RUIS-McGill, qui couvre 63% du territoire québécois, offre des services en français, mais ce qu’il ne dit pas, c’est que la porte d’entrée des services hospitaliers surspécialisés, à Montréal, se fait dans une institution où le personnel administratif n’a pas d’obligation formelle de parler français, et que certains services aux patients ne sont pas offerts en français. Dans ce RUIS, les liens sont également beaucoup plus forts avec l’Ontario, dont le territoire jouxte le RUIS-McGill, qu’avec le reste du Québec. Cela facilite le passage des futurs médecins vers cette province ou vers les États-Unis.

* * *

Je remercie M. Marcil d’avoir bien voulu répliquer à Apartheid universitaire, mais je suis déçu du manque de substance de ses commentaires. Il attaque ma thèse par le contour et se contente de dire, concernant son cœur, qu’elle serait « difficilement réalisable dans un contexte québécois ».

J’aimerais lui rappeler que la plupart des avancées sociales sont « difficilement réalisables » avant d’être réalisées. Qui aurait pu imaginer, en 1962, la Loi 101 de 1977? Qui aurait pu imaginer, en 1947, la Révolution tranquille du début des années 60 ? Qui aurait pu croire qu’il puisse être possible, au Québec, de construire une société moderne, et laïque, après des siècles où le clergé était omniprésent ?

La seule chose qui puisse rendre « difficilement réalisable » le financement équitable et proportionnel au poids démographique des institutions de notre minorité historique, c’est notre propre incapacité à concevoir qu’on puisse véritablement achever la Révolution tranquille en donnant l’air permettant de figer le béton, en s’attaquant, une fois pour toutes, aux privilèges d’universités anglaises se considérant comme le prolongement d’une majorité canadienne intégrant en anglais plutôt que comme un réseau québécois minoritaire s’adressant avant tout aux anglophones de souche.

Apartheid universitaire : la solution lettonne
2 mai 2012

C’est fait ! Apartheid universitaire est en librairie depuis ce matin ! Pour souligner sa sortie, le quotidien Métro a publié une entrevue sur le sujet où je parle de la nécessité de financer les institutions universitaires de langue anglaise au pro rata de la minorité anglophone historique.

J’affirme :

Si on finançait de manière équitable les universités au Québec, il faudrait franciser les Universités Bishop, McGill et la moitié de Concordia. Ça vous donne une idée de l’ampleur du surfinancement.

Je maintiens cette affirmation, mais j’aimerais suggérer une autre solution, telle qu’elle est exprimée dans la conclusion de mon essai : il est possible pour les anglophones de conserver leurs institutions actuelles, mais d’y donner davantage de cours en français. Comment ? En s’inspirant de la Lettonie.

La Lettonie : le Québec en accéléré

La situation en Lettonie ressemble beaucoup à celle du Québec, mais à une vitesse supérieure. Le pays a été conquis par l’URSS et entre la première moitié du vingtième siècle et l’indépendance de 1991, la proportion de russophones est passée de 18% à 42%. Pendant l’occupation soviétique, la langue de l’administration était le russe, ce qui a contribué à augmenter drastiquement l’attrait de cette langue.

Après l’indépendance, la Lettonie a constaté un problème fondamental : elle était au prise avec deux réseaux scolaires parallèles : un russe, particulièrement puissant dans la capitale, Riga, où près de 40% de la population parlait cette langue, et un autre en letton. Problème : comment assurer la primauté du letton dans un contexte où il est possible pour quelqu’un de vivre toute sa vie en russe, dans un système scolaire séparé, et appuyé dans ses perspectives par la proximité d’une Russie voisine ultra-puissante ?

La solution lettonne est géniale. Plutôt que d’attaquer le réseau russe de front, on a décidé d’augmenter progressivement la proportion des cours à être donnés en letton. Grâce à cette politique des petits pas, on a atteint une situation où, en ce moment, près de 60% des cours donnés dans les écoles russes sont donnés en letton, avec seulement 40% dans la langue minoritaire. Ainsi, en faisant du letton une langue obligatoire dans des domaines dépassant de beaucoup la simple linguistique, on a forcé les russophones à s’ouvrir à la réalité nationale et à accepter leur statut minoritaire.

Cette politique a permis de faire remonter significativement la proportion de locuteurs lettons et de diminuer celle des russes, augmentant la vigueur de la langue nationale et permettant une meilleure cohésion sociale, redonnant au letton son véritable statut de langue officielle, commune et nationale du pays. Une organisation comme l’OSCE a d’ailleurs félicité la Lettonie pour sa politique dite du « 60/40 », soulignant qu’elle respectait les droits de sa minorité d’une manière supérieure à ce qui se faisait dans de nombreux autres pays européens.

Une idée pour le Québec

Ce que je suggère dans Apartheid universitaire, c’est de s’inspirer de cette manière de faire les choses en l’adaptant à la réalité québécoise. Si on n’a pas le courage de prendre de front le réseau de langue anglaise afin de le franciser, on peut le forcer à donner un nombre suffisant de cours en français pour qu’existe une correspondance entre le poids démographique de la minorité anglophone historique et le financement non pas seulement des institutions, mais des cours donnés en anglais.

Concrètement, je propose la règle du « 60/40 » au cégep et du « 80/20 » à l’université. Puisque dans le premier cas la minorité anglophone historique reçoit 13,7% du financement pour ses cégeps, on pourrait simplement forcer ceux-ci à donner 60% de leurs cours en français, ramenant le financement à 6,4%; beaucoup plus près de 5,6% que constitue la minorité anglophone historique. De la même manière, le 29,3% du financement des universités de langue anglaise serait ramené à 5,9%; à un cheveu de l’équilibre parfait.

Cette méthode a l’avantage de ne pas brusquer la minorité de langue anglaise. On lui permet de conserver ses institutions, de continuer à les administrer, de continuer à y publier en anglais si c’est son choix. Mais on force celles-ci à respecter le caractère français du Québec et à faire des gens qui les fréquentent non pas des bilingues à peu près fonctionnels, mais des citoyens capables de bien s’intégrer en français, d’y travailler, d’y vivre, bref, de participer à un vivre-ensemble permettant d’embrasser l’idée que la véritable langue commune, au Québec, est le français. Accessoirement, on aurait l’occasion de faire comprendre aux étudiants étrangers, du Canada ou d’ailleurs, que le français est non négociable au Québec.

Un essai important

Qu’on me pardonne de faire de l’auto-promotion, mais je crois pouvoir affirmer que mon essai est important. Peut-être pas parce qu’il est le plus facile à saisir (certains chapitres sont complexes), mais parce qu’il est incroyablement bien documenté et parce qu’il offre la possibilité de comparer notre situation à ce qui se fait ailleurs dans le monde.

Je vous invite à vous procurer Apartheid universitaire et à découvrir de quelle façon le Québec constitue une anomalie mondiale, non seulement parce qu’il surfinance les services de sa minorité et met en danger jusqu’à l’existence de sa langue commune, mais parce qu’il a tous les outils pour mettre fin à cette injustice et qu’il continue de fermer les yeux.

Cet essai, c’est le coffre à outils idéologique rempli d’objets incisifs à lancer au visage de ceux qui aimeraient renier la réalité la plus douloureuse qui soit : nous ne sommes pas encore maîtres chez nous.

Le racisme croissant des jeunes anglos
23 mars 2012

Le sondage CROP commandité par L’Actualité est catastrophique mais peu surprenant : 74% des jeunes anglophones du Québec s’opposent aux dispositions centrales de la Loi 101, 77% voient d’un bon œil l’anglicisation de Montréal et un spectaculaire 79% croient qu’ils n’ont pas à contribuer à la vitalité de la langue française au Québec. Aurait-on voulu mieux illustrer le racisme croissant de la minorité anglophone du Québec qu’on aurait eu de la difficulté à le faire.

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Fait intéressant : les positions des jeunes anglophones à l’égard du français sont beaucoup plus radicales et hostiles que celles des anglophones plus âgés. Oubliez la vieille madame de chez Eaton ou le Rhodésien de Westmount : le racisme et la haine anti-québécois se vivent maintenant en plein jour au cœur de quartiers historiquement populaires. Alors que leurs aînés semblent ressentir tout au moins une petite gêne à l’idée qu’on puisse mépriser les valeurs de la nation québécoise, les jeunes anglophones du Québec exposent leur haine du Québec français comme un étendard.

Quiconque connaît moindrement notre histoire ne devrait pas se surprendre d’une telle situation. Depuis des siècles, le racisme anti-québécois de cette minorité repue et satisfaite a constitué la toile de fond où se tramaient les vicissitudes de leur quotidien. En 1849, par exemple, ce sont ces mêmes suprématistes haineux qui ont mis le feu au parlement de Montréal parce que celui-ci voulait indemniser les agriculteurs victimes des troubles reliés à la Révolte des Patriotes. En 1900 après la victoire des Anglais dans la guerre des Boërs, les mêmes orangistes reliés à l’Université McGill ont commis une émeute, arrachant tout ce qui était le moindrement francophone, chantant le Rule Britannia et hissant l’Union Jack à l’Hôtel de Ville. En 1970, les mêmes racistes se félicitaient qu’on suspende la liberté de tout un peuple, qu’on emprisonne des poètes, des syndicalistes, des leaders étudiants, des politiciens.

Quiconque n’apprend pas de son passé est condamné à le revivre, dit l’adage. Qu’avons-nous appris, exactement, quand nous tolérons que des anglophones vivant ici continuent, en 2012, de mépriser nos valeurs fondamentales ? Qu’avons-nous appris quand nous acceptons de cohabiter avec des gens qui n’ont ni le désir de respecter nos lois, ni le désir de participer à notre existence et encore moins le désir de nous voir survivre en tant que collectivité ?

Nous n’avons rien appris parce que nous avons oublié que nous sommes un peuple en lutte. Nous agissons comme si nous étions souverains, mais pour l’anglophone qui vit ici nous ne sommes qu’une province, du latin pro victis qui signifie territoire des vaincus. Le jeune anglophone qui vit ici ne voit pas en nous une nation, mais une simple minorité canadienne ayant le culot de tenter d’imposer un aménagement linguistique comparable à ce qui se fait ailleurs dans le monde. Pire : cet anglophone est témoin de ceux des nôtres qui, profondément aliénés, contribuent à affaiblir la portée de notre langue.

Nous ne comprenons pas que le jeune anglophone n’a aucun désir de s’intégrer. Il voit notre langue et il voit une langue faible. Il regarde notre peuple et il voit un peuple vaincu. Pour lui, la Révolution tranquille ne constitue qu’une parenthèse dans l’histoire d’un peuple ne méritant que de disparaître en silence. Le français, la Loi 101, nos valeurs ? Rien à foutre. Jour après jour, il se nourrit des immondices haineuses publiées dans un torchon comme The Gazette. Il s’éduque dans une université surfinancée comme McGill. Il se fait soigner dans sa langue dans des hôpitaux surfinancés. Il voit un mégahôpital anglophone de près de 1,5 milliard de dollars s’ériger dans la cour Glen. Sa langue est maîtresse.

Pierre Falardeau disait que lorsqu’on se tient debout, on ne se fait pas aimer, mais on se fait appeler « monsieur ». Voilà notre problème. Nous avions appris à toute une génération d’anglophones à nous respecter. Or, depuis 1977, nous n’avons cessé d’édulcorer notre Loi 101, de réduire jusqu’à l’insignifiance la portée de notre aménagement linguistique, de faire le dos rond aux anglophones, de leur montrer patte blanche, de cochonner de bilinguisme tout ce que nous touchons. Nous nous croyons un peuple mature en paix avec sa minorité anglophone, mais nous oublions que cette minorité québécoise se considère comme une majorité canadienne et que celle-ci n’aura de paix que lorsque sa langue sera la seule valable sur tout ce continent.

Cette haine et ce racisme anti-québécois doivent servir à quelque chose : nous rappeler que l’objectif du peuple québécois ne doit pas être d’être aimé, mais d’être respecté. Nous n’avons pas à obtenir l’assentiment de notre minorité pour quelque décision que ce soit. Nous n’avons pas à continuer à tolérer le surfinancement de ses institutions ou le mépris de nos valeurs et de nos lois.

Nous avons le devoir d’agir avec force, vigueur, et d’imposer le respect à cette minorité de racistes non seulement en renforçant la Loi 101, mais également en mettant la hache dans les institutions permettant la transmission de leur mépris.

Le colonialisme continue
4 juillet 2010

« Dès son tout jeune âge, le Québécois apprend, souvent de ses parents mêmes, que sa langue maternelle est une langue déjà seconde, sans avenir, handicapée et même handicapante, et qu’il lui faudra coûte que coûte se mettre à l’anglais s’il veut se tailler une place sous le soleil boréal nord-américain. » C’est ce triste constat que dresse le professeur et chercheur Marc Chevrier à partir du film Les amours imaginaires du réalisateur Xavier Dolan. L’auteur, qui a également déjà publié une étude sur le sur-financement des universités anglophones du Québec, n’y va pas par quatre chemins: la domination séculaire des anglophones sur le Québec a entraîné la déréalisation du français et a permis à l’anglais de devenir, dans les faits, la seule langue normative au Québec.

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Pour appuyer sa thèse, Chevrier analyse des scènes courantes du film de Dolan. Pourquoi ce film? Parce qu’il est candide, qu’il représente librement la société québécoise. Parce qu’on y voit une photographie en temps réel du Québec d’aujourd’hui. Et ce Québec, c’est celui d’une population qui enfile le français comme une seconde paire de bas et qui conçoit déjà le monde qui l’entoure dans une langue étrangère.

Voici quelques-uns des exemples de déréalisation notés par Chevrier:

1- Le vocatif : « Eh Gang ! » (dans le parler adolescent) ou « man », on sollicite l’attention de ses amis par un appel en anglais, plus marquant, plus viscéral que le français. On entend aussi souvent entre hommes : « Eh! Les boys! »; au Québec, la virilité ne parle pas français.

2- L’apostrophe d’étonnement : « Oh boy! », placé en début d’une phrase, pour indiquer l’imprévu, le choc avec le réel, le retour dans la réalité après avoir séjourné en français dans l’idéal ou la naïveté. C’est devenu une interjection courante dont usent animateurs de radio, journalistes et même les universitaires dans leurs communications officielles avec le pouvoir…. Nouvelle expression exclamative à la mode chez les jeunes : « Oh my God!» .

3- Le transfert de plan : comme les « by the way », « anyway » (d’après La Presse, le prochain film de Dolan s’appellera Lawrence anyways), « never mind » qui entrecoupent une phrase pour signifier le changement de plan dans le rapport au réel, pour passer à autre chose, orienter la conversation vers son point central ou la conclure.

4- L’emphase itérative: après avoir dit quelque chose en français, le Québécois redit exactement la même chose en anglais, pour se faire comprendre, insister sur son message et sa bonne réception ; « You know what I mean ? ».

5- L’attache affective, sexuelle ou filiale : comme le fameux « chum » ou le « fuck friend » mieux à même de dire la « chose » que le français ; les jeunes parents Québécois se plaisent maintenant à nommer leurs enfants « kids » : j’ai trois kids. Les prénoms anglais sont aussi monnaie courante, surtout chez les garçons : William (prénom le plus populaire en 2007), Anthony, Jeremy, Dylan, Kevin, Steve….

6- L’expression de la colère ou de la frustration: les gros mots empruntés à l’anglais (fuck, shit) ont souvent plus d’effets que les anciens jurons blasphématoires (tabarnak, chriss) utilisés par les Québécois, en réaction contre l’emprise de l’église catholique.

7- L’expression du plaisir vrai : c’est « l’fun » ou c’est « cool » dit-on pour exprimer le plaisir que l’on trouve dans une occasion ou une activité.

8- L’accord phatique : le Québécois n’emploie pas le français pour exprimer son accord ou signifier qu’il écoute le propos de son interlocuteur. Il dit « o.k. » et plutôt que « d’accord » ou « entendu ».

9- Le renchérissement positif : dans certaines circonstances, souvent après une victoire, l’exaucement d’un souhait, le Québécois dit « Yes ! » ou « Yes Sir ! » en haussant la voix. L’anglais a plus de résonance pour annoncer un triomphe, la joie ou une grande satisfaction.

10- Le superlatif : l’anglais peut exprimer à lui seul le superlatif, comme dans l’expression « être en shape », qui fait plu s convaincant qu’être simplement en forme…

Les expressions peuvent varier dans le temps; quand j’étais jeune, on disait « hey man », mais aujourd’hui le « hey dude » semble avoir la cote. On disait également qu’une situation était « cool », alors que les jeunes d’aujourd’hui parleraient sûrement de « chill ». Les expressions changent, évoluent, mais une tendance demeure: elles sont toujours en anglais.

Pourquoi? Chevrier le dit dans son premier exemple: au Québec, la virilité ne parle pas français. Des siècles de colonialisme ont transformé la langue des Québécois en une sous-langue, qu’on parle en cachette, entre nous, pendant que la langue dominante était associée à la réussite sociale, au pouvoir, à la liberté individuelle. Parler français, d’accord, mais pas question de réellement « vivre » la langue; quand on vit une émotion extrême, quand on manifeste sa joie, quand on partage une franche camaraderie, c’est en anglais que ça se passe. On a intériorisé cette domination et il s’agit peut-être de la pire des violences qu’on a pu nous faire.

Une Loi 101 insuffisante

Le problème fondamental avec cette infériorisation acquise des francophones, c’est qu’elle ne peut se réparer par une seule loi. Personne ne peut contester les bienfaits de la Loi 101; sans la Charte de la langue française, et malgré ses nombreuses modifications qui l’ont affaiblie, il ne fait aucun doute que la situation du français serait pire qu’elle l’est présentement. Ceci dit, à de nombreux niveaux, la Loi 101 n’a fait qu’ajouter une couche de vernis sur du bois pourri depuis l’intérieur. On se donne une apparence française, on affiche en français, on parle français, mais on pense toujours en anglais, on se considère toujours d’une manière anglaise et on demeure résolument déconnecté de nos racines françaises.

Demandez à nos jeunes ce qu’ils savent de leur propre langue, de leur propre culture. Connaissent-ils les grands auteurs français? Ont-ils lu les classiques? Sont-ils seulement en mesure d’écrire correctement, sans faire une faute à tous les trois mots? Poser la question, c’est déjà souffrir de la réponse. Nos jeunes ne savent rien non pas parce qu’ils sont idiots, mais parce que même le système d’éducation a transformé le français en une langue utilitaire, facultative, qu’on peut massacrer à souhait. Ils ne savent pas bien écrire le français parce qu’ils ont compris, intérieurement, que la maîtrise de cette langue n’était pas nécessaire dans leur vie. Ils acceptent intuitivement l’idée que le français ne constitue qu’un voeu pieux qu’on agite au vent comme un drapeau avant de le laisser s’envoler à la moindre bourrasque de vent. Ils se résignent à la perception d’une langue inférieure et l’éducation publique renforce cette démission d’eux-mêmes.

Renforcer la Loi 101 en l’appliquant au cégep est inévitable. C’est une question de vie ou de mort. Ceci dit, il ne s’agit que d’une solution parmi d’autres. Il s’agit peut-être, en fait, de la solution la plus facile et la moins efficace. Un enduit supplémentaire sur la poutre qui nous soutient de plus en plus difficilement.

Ce qu’il faut, la seule façon de réellement protéger le français au Québec, consiste à s’attaquer jusqu’à la source de ce sentiment d’infériorité linguistique qui accable notre population et la rend si sensible aux sirènes d’une langue anglaise qu’elle a appris, intérieurement, à considérer comme la seule langue valable.

Cela passe non seulement par la fin du sur-financement des institutions anglophones – un sur-financement qui lance le message selon lequel l’anglais constituerait une langue supérieure au Québec – mais également par la création, à terme, d’un seul réseau d’éducation publique, entièrement en français (comme cela se fait dans les autres pays) de la maternelle à l’université. Il faut oser s’attaquer aux avantages indus d’une minorité anglophone qui, assis sur le poids de sa domination historique et actuelle, jouit d’écoles, d’hôpitaux et d’institutions sur-financées lui permettant de s’enraciner au sein de notre collectivité et d’angliciser nos jeunes.

Il est impératif, également, d’augmenter la sévérité des cours de français, d’histoire, et d’apprendre aux Québécois qu’ils ont un passé, un présent et un avenir collectifs et que leur langue, loin d’être une béquille devant se superposer à la pureté d’émotions se vivant en anglais, a le droit de s’exprimer partout, sur toutes les tribunes, et de permettre l’expression, en français, de toutes la gamme des sensations humaines.

Finalement, il faut permettre, plus que jamais, aux francophones d’avoir accès aux plus hautes sphères de la société. Ce n’est pas parce que les échanges commerciaux internationaux se passent souvent en anglais (quoi que d’autres langues y sont également présentes) qu’on doit imposer la connaissance de cette langue pour tous les emplois. Des traducteurs existent, et il n’est pas normal qu’un individu qui n’est pas directement en contact avec des personnes d’un pays anglophone (ou utilisant l’anglais dans ses communications) doive parler anglais. La langue commune et nationale, au Québec, est et doit demeurer le français.

Nous sommes en 2010, mais le colonialisme continue. Plus insidieux, mais tout aussi mortel.

Le jour où notre jeunesse exprimera ses plus vives passions en français, nous aurons peut-être gagné le droit de survivre encore quelques siècles. Le jour où nous aurons compris que nous ne serons jamais assez anglicisés pour ceux qui ne désirent que notre disparition, nous aurons peut-être mérité d’assurer notre survie définitive en Amérique du Nord.

En attendant, continuons le combat. Plantons fermement nos doigts dans cette terre d’Amérique et réclamons le droit d’exister.