Ces soldats qui pensent trop
9 février 2009

Réfléchir à la mort. S’agit-il des pensées d’un dépressif sur le point de se suicider? Non. C’est un aspect du « programme d’entraînement en résilience militaire » (PERM) enseigné depuis quelques années à la base militaire de Valcartier. Et si les gestes désespérés de trois soldats de la base depuis un mois avaient quelque chose à y voir?

Même s’il est un peu tôt pour tirer des conclusions, ça frappe l’esprit. Le militaire qui a tenu en haleine les policiers pendant une douzaine d’heures hier sur la rue de l’Etna à Val-Bélair n’était pas le premier. Le 17 janvier dernier, sur la rue du Castor, à moins de 2 km. de là, une amie d’un soldat a appelé les policiers car elle craignait que celui-ci soit dépressif et armé. Et la même journée, un autre militaire menaçait de mort des policiers et a résisté à son arrestation. On était habitué aux soldats revenant de mission et souffrant de troubles mentaux (environ 17%), mais de voir une telle détresse avant d’aller en Afghanistan a de quoi surprendre. Peut-être que les militaires pensent trop?

En effet, le PERM, qui s’inspire du concept de résilience développé par Boris Cyrulnik, incite les soldats à réfléchir sur la vie, la mort, leur rôle et leur façon de tuer. Par exemple, on y dissèque l’acte de tuer pour mieux y faire face en temps voulu:

  1. La décision. Elle se prend en trois temps : A. Lors de l’enrôlement B. Au cours du vol vers le lieu de la mission D. Quand le doigt est sur la gâchette;
  2. L’acte et les réactions corporelles immédiates;
  3. L’euphorie;
  4. Le back flash ou le temps des remords. Se vit si le sens de la mission n’est pas clair dans l’esprit du soldat;
  5. La rationalisation, ou trouver des bonnes raisons pour justifier l’acte.

Le but de ce programme est de réduire les cas de détresse psychologique après un épisode de combat. Il vise à fournir des réponses toutes prêtes aux soldats afin de les recentrer sur leur mission. Ainsi, on incite le militaire à simplifier le sens de celle-ci à l’extrême: si on est en Afghanistan, c’est pour aider les petites filles à aller à l’école. Paradoxalement, on demande donc au soldat de réfléchir à sa vie, à la possibilité de la mort et d’adopter une compréhension de sa mission dictée par l’état-major. On espère donc le rendre plus solide psychologiquement en alliant compréhension de soi-même, de la vie et de la mission en général.

Le problème, il me semble, est insurmontable: comment arrêter la réflexion du militaire? Le PERM fait tout pour inciter le soldat à réfléchir mais l’intime de trouver des réponses simples à ses questions (en Afghanistan pour les petites filles). Ça ne fonctionne pas. Quand on choisit de devenir soldat, on accepte de suivre des ordres. Pour beaucoup, c’est sécurisant: il n’y a plus de questions, on se contente d’obéir. À partir du moment ou on demande à un soldat de réfléchir, on ouvre une boîte de Pandore dont on ne peut connaître la finalité.

En effet, à partir du moment où le soldat est conditionné à s’interroger, pourquoi s’arrêterait-il en chemin? Qu’est-ce qui l’empêche d’aller au bout de sa réflexion, de considérer l’inutilité de la mission afghane, par exemple? Pourquoi endiguerait-il ce cri profond lui rappelant que cette guerre n’est pas la nôtre et qu’elle a peut-être d’autres objectifs que « d’aider des petites filles »?

Ainsi, en les faisant (trop) réfléchir sur la vie et leur mission, les soldats courent le risque de devenir instables. Sous prétexte de les aider à se préparer à faire face aux traumatismes de la guerre, on crée chez eux un état de stress pré-traumatique avant leur mission. Et comme toujours, c’est à la société civile de s’occuper du problème.

Ne vaudrait-il pas mieux reconnaître qu’un bon soldat est un soldat qui ne pense pas et se contente de suivre les ordres? Il gâche peut-être sa vie pour des raisons que 66% des Québécois désapprouvent mais c’est son choix. En devenant soldat, il a choisi de devenir un outil aux mains de l’armée et de laisser tomber son libre-arbitre. Laissons-le libre de mourir pour des causes qu’il ne comprend pas et ne lui imposons pas en plus le fardeau de devoir réfléchir à ce qu’il fait!

Soldats ou futurs mésadaptés sociaux?
25 décembre 2008

Ça s’est passé mardi le 23 décembre. Mon amie, qui travaille à la SAQ, est arrivée vers midi pour faire son quart de travail, et s’est installée toute souriante à sa caisse. Elle a accueilli son premier client d’un « bonjour » accompagné d’un sourire. Sauf que celui-ci ne lui a pas répondu avec un sourire, mais a plutôt commencé à l’engueuler parce qu’elle lui avait parlé français, la traitant de « fucking frog », de « bitch » et lui disant qu’elle se devait de parler anglais. Elle a alors fait la transaction très rapidement, espérant se débarrasser de cet individu au regard hagard et crachant son venin gratuitement sur elle. Sauf qu’à la fin, le type voulait un sac, et mon amie lui a donc expliqué que les sacs sont payants à la SAQ (depuis juillet ou août si ma mémoire est bonne) et il lui a alors répliqué, la pointant d’un doigt menaçant à quelques centimètres du visage: « J’étais soldat en Afghanistan et j’ai tué des gens pour moins que ça, bitch ». Il a ensuite été sorti de force par deux gardiens de sécurité, non sans qu’il continue à gueuler et à insulter tout le monde.

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Ce type constituait-il une exception ou existe-t-il un réel problème chez les soldats de retour du combat? Je penche pour la deuxième option.

Une vaste étude étatsunienne effectuée entre le 30 septembre 2001 et le 30 septembre 2005 sur 103 788 soldats vétérans d’Irak ou d’Afghanistan a conclu que 25% de ceux-ci (25 568 soldats) ont reçu un diagnostic de troubles mentaux, dont 56% de ceux-ci avaient deux ou davantage de ces troubles.

La plupart du temps, le soldat de retour du combat souffre d’un État de Stress Post-Traumatique (ESPT). Comme l’explique Anciens combattants Canada:

De nombreuses études ont démontré que, plus l’exposition du militaire au traumatisme de guerre est longue, intensive et horrifiante, plus celui-ci risque de devenir émotivement drainé et souffrir d’épuisement. Cela se produit même chez les soldats les plus forts et les plus sains; par ailleurs, ce sont souvent ces derniers qui sont les plus troublés par la guerre, car ils résistent beaucoup au traumatisme. […] Les psychiatres ont réalisé, après la Seconde Guerre mondiale, que ces problèmes ne sont habituellement pas une maladie mentale naturelle, comme la schizophrénie ou la maniacodépression, mais bien une forme différente de maladie mentale résultant d’une trop grande exposition au traumatisme de la guerre.

De plus, une étude de la sociologue Deborah Harrison, publié en 2000, démontre que les femmes de soldats sont plus à risque de souffrir de violence conjugale.

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Voilà donc ce qu’est un soldat qui revient du combat: un être souvent mésadapté, une bombe humaine prête à exploser sans raison. Cette fois-ci, ce n’avait été que des mots, mais qu’en sera-t-il si l’homme se fait couper sur l’autoroute ou insulté dans la rue? Sortira-t-il un canif suisse de ses culottes pour égorger quelqu’un? Le soldat qui revient du combat constitue souvent une menace pour la population en général. Si plusieurs victimes d’ESPT intériorisent leurs troubles et finissent parfois par se suicider, d’autres extériorisent leur frustration et deviennent une menace pour autrui. Quand on a vu la mort de près, quand on a tiré sur quelqu’un qui vous regarde dans les yeux et qu’on y a pris un plaisir morbide, ne devient-il pas tentant, de retour au pays, de continuer à voir la vie comme un éternel combat où la mort, plus souvent qu’autrement, devient une finalité?

Je les plains ces soldats. Ils sont naïfs; ils croient réellement dans leur esprit qu’ils vont en Afghanistan pour aider. Ils se voient comme des sauveurs et ne comprennent pas que cette guerre n’est pas la nôtre mais que nous devrons subir les conséquences sociales et économiques de leur détresse psychologique lors de leur retour au pays. Combien de vies seront ainsi gâchées? Combien ça peut coûter soigner tous ces nouveaux troubles psychiatriques?

Quand on parle du coût de la guerre, je crois qu’il faudrait inclure ces coûts-là. Ne pas penser que « nos » soldats s’en vont tuer de l’Afghan pour revenir avec un diplôme universitaire et une petite valise remplie de nouvelles habiletés sociales. Ils sont partis comme de simples petits gars de chez nous croyant aider et ils reviennent souvent en profonde détresse, deviennent une menace contre la société et auraient besoin de se faire soigner, voire isoler des autres citoyens.

Avec mon amie, ce n’étaient que des mots. Mais la prochaine fois?

Combien de jeunes Québécois sacrifierons-nous ainsi sur l’autel d’une guerre qui n’est pas la nôtre mais dont nous souffrirons les conséquences par notre faute?

Députés ou Croisés?
22 juin 2007

Moins d’un Québécois sur quatre approuve l’envoi de soldats canadiens en Afghanistan alors que c’est 70% qui désapprouve. Parallèment, une majorité croit que les troupes devraient être retirées de ce pays immédiatement, et non pas en 2009 ou après. Le peuple parle, mais l’écoute-t-on?

Malheureusement, ça ne semble pas être le cas. Le gouvernement fédéral de Stephen Harper fait la sourde oreille aux demandes des Québécois, préférant jouer les caniches de service pour l’Oncle Sam et faire la sale besogne délaissée par les États-Unis, trop débordés en Irak. Et même au niveau provincial semble se développer le mépris des Québécois, notamment lorsque Couillard a pris à partie des députés ayant refusé d’applaudir des militaires devant quitter pour l’Afghanistan.

La guerre en Afghanistan, on connaît ses raisons:

  • 1) Encercler l’Iran (avec l’invasion de l’Irak) et continuer la politique d‘endiguement de la Russie amorcée durant la guerre froide;
  • 2) Assurer la reprise de la culture du pavot, qui permet un flot ininterrompu d’argent blanchi vers Wall Street;
  • 3) Permettre la construction d’un oléoduc de la mer Caspienne vers les marchés lucratifs du sud-est asiatique.

Le discours humanitaire à la Jeunesse Canada Monde (pour paraphraser Patrick Lagacé), c’est de la frime. Rien à foutre des Afghans. En fait, si: on veut stabiliser le pays pour permettre l’implantation à long terme d’une force américaine stable, la poursuite de la culture du pavot (qui avait été éliminée à 90% par les Talibans) et un climat permettant de faire couler le pétrole.

Et s’il y a des morts, rien à foutre. Dommage collatéral.

Et nos soldats, nos chers soldats, ces gens qui ont CHOISI ce métier et qui ont fait le CHOIX d’aller en Afghanistan, comprennent-ils seulement à quel point ils sont manipulés, brainwashés? On leur bourre tellement la tête qu’ils finissent par croire réellement qu’ils sont les bons et que les autres sont les méchants. Mais la réalité est beaucoup plus compliquée.

En effet, comment croire que les « bons » sont ceux qui s’en vont à l’autre bout du monde imposer leur façon de vivre alors que d’un autre côté on désire empêcher les « méchants » de faire la même chose? Plus crûment: pourquoi le terrorisme canadien et étatsunien en Afghanistan est-il plus acceptable que le terrorisme taliban ou islamiste en général? Dans les deux cas on crée la terreur, on alimente le chaos, et on vise des objectifs stratégiques ou politiques.

Les citoyens du Québec ne sont pas des cons. Ils sont majoritairement opposés à cette guerre car ils savent, ils sentent à quel point on nous ment. Ils refusent de voir nos ressources gaspillées pour faire la guerre de Washington en Asie Centrale. Ils refusent que le Canada sacrifie son image de gardien de la paix, héritée de décennies de modération dans les conflits internationaux, pour devenir le petit chien docile des États-Unis.

Et si cette colère doit s’exprimer contre les soldats, soit! Ces soldats mènent la vie qu’ils ont choisi de vivre, et ils ne méritent pas plus d’applaudissements que l’infirmière débordée, le policier de nuit, le pompier sur appel, l’éboueur, ou quiconque d’autre. N’a-t-on pas le droit d’applaudir qui on désire applaudir?

Manx est d’accord:

Si votre enfant travaille chez Wal-Mart et que vous êtes vraiment anti-Wal-Mart, certaines personnes diront “Bravo, au moins tu as un job”. D’autres diront “Je ne suis pas d’accord avec cela”. Je trouve ridicule de se plaindre sur cette opinion, ou de le trouver honteux ou quoi que ce soit. D’ailleurs, M. Couillard a réagi ainsi parce que son fils s’en va dans les forces armées et il s’est excusé par après.

Par ailleurs, pourquoi les députés – élus! – de l’Assemblée nationale devraient acclamer des militaires qui s’en vont dans une mission que la forte majorité de la population désapprouve? Et pourquoi des députés québécois devraient-ils saluer le gaspillage de fonds public pour protéger les intérêts de Washington en Afghanistan?

Décidément, il y a un décalage démocratique. Combien faudra-t-il faire de manifestations avant que les politiciens entendent l’appel et refusent de cautionner des soldats qui s’en vont tuer des Afghans au nom de l’impérialisme étatsunien? Pourquoi nos députés doivent-ils se lever et acclamer des soldats qui ne sont que des exécutants, des hommes-machines ne faisant que suivre des ordres?

Car comme l’a dit Zach Gebello,

S’il ne sont pas responsables de échecs de cette mission, alors ils ne sont pas plus responsables des succès. Ce sont donc des instruments. Personne n’a à se lever devant un instrument ou une personne qui n’est pas responsable.

Pendant ce temps, la guerre civile continue, et bientôt on comptera des morts québécois parmi les soldats, et peut-être des morts civils, quand notre agressivité aura été « récompensée » par un attentat terroriste…

Et l’inquisition néoconservatrice fait son entrée à l’Assemblée nationale, qualifiant d’hérétique quiconque ne s’agenouille pas devant nos Croisés du vingt-unième siècle…