Le fusil sur la tempe
26 mai 2007

La fin de la grève dans le réseau de transport en commun de Montréal est certes une excellente nouvelle pour tous les utilisateurs du réseau. Mais de l’autre côté de la médaille, il s’agit d’un recul pour les travailleurs de l’entreprise, forcés de plier devant la menace d’une loi spéciale.

En effet, comment peut-on croire que ce règlement est « normal », puisque les travailleurs rentrent au travail sans que la direction de la STM n’ait eu à céder sur le moindre petit point? Ces derniers ont perdu sur toute la ligne, et c’est le fusil sur la tempe qu’ils renoncent à leur droit – tout à fait légitime et légal – d’être en grève.

Tant qu’à cela, pourquoi ne pas éliminer le droit de grève? Les conditions de travail aux employés des corporations seraient imposées directement par le gouvernement, ce qui porte un nom: corporatisme, ou fascisme. Tout le monde au salaire minimum, travaillant 40 heures par semaine pour un salaire à peine suffisant pour vivre dans un petit 3 1/2 et même pas assez pour dépenser dans les commerces du coin. C’est ça qu’on veut, s’acharner à détruire ce qui reste de la classe moyenne sous prétexte que c’est être trop bien payé que de pouvoir vivre décemment des fruits de son labeur?

Une grève, ce n’est jamais facile pour qui que ce soit. Mais dans une société évoluée et progressiste, c’est le seul moyen pour les travailleurs de faire face à une direction intransigeante qui se moque de ses employés en leur proposant des gels de salaire et en refusant la moindre concession.

Malheureusement, en menaçant d’imposer une loi spéciale, le gouvernement a littéralement mis un fusil sur la tempe du syndicat, et il a ainsi démontré que le Québec de 2007 a évolué: nous ne sommes plus cette société progressiste où un contrat de travail se négocie, mais désormais le monde politique se sent investi du droit de courrt-circuiter le processus démocratique de négociation collective afin d’y imposer sa vision idéologique.

Oui, la grève est terminée. Mais il n’y a rien à fêter, sinon un autre recul pour le monde syndical, pour la classe moyenne et pour le Québec en général.

Au sujet de la classe moyenne
23 mai 2007

On a beaucoup entendu Mario Dumont parler au nom de la classe moyenne au cours de la dernière campagne électorale. Tellement, qu’on avait presque l’impression qu’il était le champion défenseur de celle-ci, ayant à coeur ses intérêts, et que sa seule mission au parlement serait de l’aider à prospérer.

Pourtant, depuis qu’il est à l’Assemblée nationale, Mario Dumont n’a rien fait pour la classe moyenne, bien au contraire. Dernière attaque en règle contre celle ci: il exige davantage de fermeté contre les travailleurs d’entretien de la STM qui se sont vus forcés de déclencher la grève devant l’intransigeance de la partie patronale.

Évidemment, il est normal de vouloir régler le conflit à la STM. Mais pourquoi prendre automatiquement le parti des patrons? Ceux-ci ont refusé toute forme de compromis depuis le début, rejetant du revers de la main les nouvelles propositions de la part du syndicat. À quelques heures de la grève ils auraient encore pu négocier, faire de nouvelles propositions, démontrer une ouverture. C’est précisément la fermeté et l’obstination de la direction de la STM qui ont mené à cette grève.

Mais derrière cette contradiction évidente de Mario Dumont, qui s’attaque à la classe moyenne au nom de la classe moyenne, il y a quelque chose de beaucoup plus dangereux: c’est toute l’idéologie néolibérale de la nouvelle droite qui s’oppose à toute forme de syndicalisation, soi-disant au nom de la classe moyenne. Tous ces gens au discours haineux, revanchard,malheureux de leur propre exploitation et de leur salaire insuffisant, qui s’attaquent à d’honnêtes travailleurs de la classe moyenne et aux syndicats, qu’ils accusent d’être responsables de tous les maux.

Puisque le Québec n’est pas un vase clos, regardons un peu ce qui se produit dans une société où le taux de syndicalisation diminue.

Aux États-Unis, par exemple, le taux de syndicalisation est passé de près de 35% il y a quelques décennies à seulement 13% aujourd’hui. Logiquement, si on suivait les arguments de la « drouate », on observerait une augmentation de la richesse de la classe moyenne et du pouvoir d’achat en général. Mais c’est exactement le contraire qui s’est produit.

En effet, les revenus réels nets du cinquième des foyers les plus pauvres a crû de seulement 5% entre 1979 et 2002, ceux de 20% des foyers a augmenté de 15% en moyenne sur la même période. Au contraire, pour le cinquième le plus riche, la croissance a été de 48% et pour le 1% des foyers les plus riches, l’augmentation moyenne des revenus a été de près 111%. Tout ceci au même moment où la productivité augmentait de près de 53% et que le salaire moyen global, en dollars constants de 2004, stagnait de 15,24$ en 1973 à 15,23$ en 2004.

Bref, on le constate, la baisse du niveau de la syndicalisation n’a pas profité à la classe moyenne, loin de là. Les écarts entre les riches et les pauvres – donc la dislocation de cette classe moyenne – se sont accentués et la hausse de la productivité n’a pas le moindrement profité aux travailleurs. On a plutôt assisté à une désintégration sociale caractérisée par un appauvrissement marqué des plus pauvres et un enrichissement très important des plus riches. Entre les deux, ce qui reste de la classe moyenne s’est déchiré entre la majorité vers le bas et une minorité vers le haut.

Devant ces résultats éloquents, on ne peut que constater et dénoncer le manque de vision et de cohérence du discours de Dumont et de ses fans de la droite. Au nom de la classe moyenne, ils s’attaquent à des travailleurs et à des syndicats qui représentent le progrès social et la survivance à long terme de cette même classe moyenne.

Voilà pourquoi le combat des travailleurs de la STM est aussi le nôtre. Car le jour où les syndicats auront été brisés – le rêve de la droite – sera aussi le jour où notre niveau de vie en général baissera et le jour où on pourra enterrer le concept même de classe moyenne. Puisque le taux de syndicalisation est un excellent indicateur de la richesse du tissu social d’une société, voilà pourquoi chaque victoire des travailleurs est à célébrer, et chaque défaite à craindre comme un nouveau recul non seulement pour la classe moyenne, mais pour l’ensemble de la société québécoise.

Au fond, c’est facile de s’attaquer à la classe moyenne et à d’honnêtes travailleurs qui ne demandent qu’à gagner honorablement leur vie. C’est beaucoup plus difficile et exigeant intellectuellement de s’attaquer aux vraies plaies sociétales que sont les profits astronomiques des pétrolières, des pharmaceutiques, des compagnies de télécommunications, des banques, des compagnies minières…