Perdre sa session
27 avril 2012

Ce soir, j’ai réalisé quelque chose, d’abord en lisant les discussions sur la page Facebook de la manifestation, puis en y participant avec ma conjointe. J’ai réalisé que la réalité est peut-être à l’inverse de celle qu’on croit : ce sont peut-être les « verts » qui sont en train de perdre leur session et les « rouges » qui sont en train de la gagner.

Pendant qu’une minorité d’individus centrés sur leur nombril prend d’assaut les tribunaux pour faire valoir la primauté de son petit cul assis sur un banc d’école sur celle de l’ensemble des étudiants, ces derniers se livrent à une session intensive d’apprentissage dans la meilleure des écoles qui soit : la rue.

Mathématiques : Ils apprennent à calculer tous les détails de la hausse, des propositions bidons du gouvernement, du remboursement proportionnel au revenu, etc. Ils amènent ces arguments dans leurs assemblées et en discutent ouvertement.

Arts : Ils se dépassent dans des projets artistiques contre la grève. Ce soir, j’ai vu quantité d’idées originales, que ce soit un étendard à la romaine, un chapeau avec un gigantesque carré rouge, un arbre de Noël ; ce sont de véritables œuvres d’art.

Philosophie : Je lisais une discussion sur la page Facebook de la manifestation, où chaque commentaire était très long et qui portait sur la nécessité ou non d’une certaine forme de violence pour faire bouger le gouvernement. On parlait du bien commun, de la nécessité de bien faire les choses. On citait Marx, mais également d’autres philosophes. On argumentait très bien.

Droit : De nombreux manifestants ont appris à mieux connaître leurs droits, à comprendre ce qui constitue un attroupement illégal, à utiliser la loi pour atteindre leur but.

Histoire : Les étudiants étudient d’autres luttes similaires, tentent d’établir des stratégies, utilisent les échecs du passé (comme en 2005) pour se coordonner. Ils analysent les impacts de la non-violence, de la désobéissance civile, etc.

Et ainsi de suite.

Cette grève, loin de mettre une session en danger, la bonifie. Elle transforme une éducation aseptisée et théorique en modèle vivant ; elle sort la classe dans la rue et, à l’aide d’un discours cohérent, force les étudiants à pousser leur logique toujours plus loin.

Ce ne sont pas les étudiants ayant voté contre la grève ou ayant utilisé les tribunaux pour continuer à étudier qui mériteraient de réussir leur session. Ce sont ceux qui, depuis plus de soixante-dix jours, participent à un gigantesque événement démocratique qui devraient recevoir un diplôme.

Les renier, les empêcher de savourer ne serait-ce qu’une parcelle de victoire, continuer de les marginaliser et de les infantiliser comme le fait le gouvernement Charest, c’est toucher à l’obscurantisme et c’est refuser cet apport éducatif MAJEUR qui laissera des traces pour de nombreuses années à venir.

Je n’ai pas seulement réalisé quelque chose en manifestant aujourd’hui.

Non, j’ai été éduqué en manifestant aujourd’hui.

Je ne suis plus étudiant, mais je les remercie de contribuer à mon éducation et de lutter pour celle de mes enfants.