Les vautours
15 janvier 2010

Les vautours sont des animaux nécrophages qui se nourrissent surtout de carcasses et qui occupent une niche écologique essentielle à la bonne santé de tous les animaux, ainsi qu’à celle de l’homme. Ils chassent en volant haut dans le ciel, repérant les morts ou les individus à l’agonie. Ils descendent alors en piquée, installent leurs caméras et microphones et filment la misère humaine. « Monsieur, monsieur, comment vous sentez-vous maintenant que vous n’avez plus de toit, que toute votre famille a été tuée et que des dizaines de cadavres en décomposition inondent votre pelouse? »

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Les vautours sont parfois qualifiés de « culs-de-sac épidémiologiques » pour leur capacité à encaisser virus et bactéries sans les transmettre. Ils débarrassent les cadavres et les empêchent ainsi de contaminer la nappe phréatique ou de propager des maladies. Ils s’assurent, en faisant du voyeurisme de la détresse la plus totale des Haïtiens leur pain et leur beurre, que cette misère ne puisse pas contaminer notre petits cerveaux proprets en posant des questions dérangeantes. Des questions du genre: comment se fait-il que ce pays soit si pauvre? Ou encore: pourquoi cet État est si faible et désorganisé? Ou bien: comment se fait-il que devant le risque sismique maintes fois répété on n’ait jamais imposé des normes de construction plus sévères? Ces interrogations sont autant de sources de contaminations. Mieux vaut regarder les cadavres et faire du pipole.

« Ici Richard Latendresse, à Haïti. Je me trouve présentement dans une rue de Port-au-Prince. Regardez derrière moi: il y a des dizaines de corps en décomposition; l’odeur est pestilentielle, et personne, je dis bien personne, ne s’arrête pour tenter de s’occuper de cette situation ». Homme dans la fleur de l’âge, fraîchement débarqué, il aurait simplement à lancer son micro, à prendre une pelle et à aider la population à lutter contre les épidémies en recouvrant les cadavres de terre. Meuh non! « Plusieurs craignent une catastrophe humanitaire et des épidémies. » Le vautour se régale, il se goinfre d’une misère humaine qu’il pourrait pourtant contribuer à réduire.

Et les autres, le cul bien au chaud dans leurs bureaux montréalais, sont-ils mieux? Ils se découvrent une émotion, de grandes envolées lyriques, de longues phrases poignantes de douleur et d’espoir. Ils implorent Dieu, le diable ou les deux. Ils parlent du courage des Haïtiens de la même façon qu’on vanterait les mérites d’un participant à une émission de télé-réalité. « Cette semaine, Maxime a été très courageux d’interpréter la chanson de Mika; très touchant comme performance. Revenez-nous après la pause, nous compterons les milliers de morts en Haïti. » Ils se font une carrière sur la douleur des Haïtiens et l’image d’une femme cherchant ses fils ou d’un homme ayant perdu sa femme ne sont qu’autant de cartes postales de souffrance pré-mâchée qu’on insère dans un bouillon de sentiments faciles.

Les vautours s’attaquent à digérer ce qui nous serait autrement indigeste. Ils plongent leurs longs becs dans la misère humaine et s’en servent goulûment pour prospérer. Ils transforment une information trop complexe, trop intense, trop difficile à concevoir, en fragments de petites histoires glauques ou pathétiques, en pizzas pochettes de la douleur emballée pour conserver toute sa saveur. Ils s’approprient l’essentiel de nos passions, les pré-digèrent, et nous les renvoient dans un long éditorial ou un topo larmoyant où le journaliste se met lui-même à l’avant-scène.

Tout cela, pour qui? Pour nous. Ce sont les éboueurs des ondes, les vidangeurs de la misère humaine, les vautours domestiqués de nos consciences qui nous convainquent de donner un petit dix piastres pour libérer nos esprits et continuer, par la suite, à voter pour des gouvernements qui, de par leurs actions de déstabilisation d’Haïti au cours des dernières décennies, ont contribué à créer cette catastrophe.

Tout s’achète, tout se paie. La déresponsabilisation, et, surtout, la misère humaine.

Les vautours ont faim. Il faut les nourrir.