Harper à la défense du « consumateur »
28 septembre 2008

C’est la blague de la semaine: Stephen Harper qui prétend vouloir jouer le rôle de défenseur du consommateur. Mais où était-il depuis deux ans, alors que les prix de l’essence à la pompe augmentaient drastiquement pendant que les compagnies pétrolières canadiennes faisaient des profits records, quasi-indécents?

Voici le bénéfice net des principales compagnies pétrolières canadiennes pour 2007 (en millions de dollars).

EnCana Corp 4251
Husky Energy Inc 3214
Imperial Oil Ltd 3188
Suncor Energy Inc 2832
Petro-Canada 2733
Canadian Natural Resources Ltd 2608
Talisman Energy Inc 2078
TransCanada Corp 1223
Nexen Inc 1086
Enbridge Inc 707

Mais qu’a donc fait M. Harper, cet ex-employé de la Imperial Oil, pour soulager le consommateur et empêcher qu’une telle appropriation de la richesse collective par une minorité ne mine notre croissance économique et appauvrisse la classe moyenne? Rien. En fait, pire que rien.

En effet, lors de l’énoncé budgétaire de Jim Flaherty, le 31 octobre 2007, le Parti Conservateur a fait baisser le taux d’imposition des plus grosses compagnies de 22% à 15%, privant ainsi le gouvernement de plusieurs dizaines de milliards $ (jusqu’à 50 milliards, selon le NPD). Et ça, c’était moins d’un an et demi après avoir tenté de nommer Gwyn Morgan, ancien président de la société EnCana, à la tête de sa nouvelle commission des nominations (heureusement, cette nomination a été bloquée par les partis d’opposition… aurions-nous eu cette chance avec un gouvernement conservateur majoritaire?) Un mois et demi plus tard, Harper remettait ça, en faisant un cadeau de 150 millions $ à Encana, en lui remettant les frais de douanes pour sa nouvelle plate-forme pétrolière.

Il faudrait peut-être inventer un néologisme pour qualifier l’attitude de M. Harper. Pourquoi ne pas le qualifier de protecteur du « consumateur »? Les citoyens voient leur paie se consumer, partir en fumée à chaque visite à la pompe, mais heureusement, M. Harper est là pour protéger ceux qui sont responsables de cette escroquerie. Un peu comme si on appelait la police pour se plaindre d’un vol et que celle-ci se contentait de superviser les voleurs tout en leur disant « vous êtes méchants » au même moment où elle encaisse un petit brun dès qu’on a le dos tourné. La belle affaire…

En fait, au Parti Conservateur, on aime s’attaquer aux dangereux voleurs. Tiens, par exemple, ces artistes, dont le salaire moyen est de 23 500$ par année et qui osent réclamer des subventions pour contribuer à la vivacité culturelle et économique du pays. Ce sont eux les voleurs selon Harper. Pas Randall K. Eresman, président de Encana, qui gagne 3,8 millions par année. Ni même C. S. Lau, président de Husky Energy, qui se tape un 5,5 millions annuellement. Et encore moins Richard L. George, de Suncor Energy, qui reçoit 2,9 millions par an. Surtout pas Tim Hearn (Imperial Oil; 2,2 M), Ron A. Brenneman (Petro-Canada; 2,8 M), Steve W. Laut (Canadian Natural Resources; 1,1 M), Harold N. Kvisle (TransCanada Corp.; 2,7 M), Charlie Fischer (Nexen Inc.; 1,3 M) ou Patrick D. Daniel (Enbridge; 2,7 M). Non, non, non. Eux, ce sont des entrepreneurs. C’est à dire qu’ils crossent le monde mais qu’on doit récompenser leur ingéniosité à crosser le monde. On doit admirer leur talent à s’offrir un premier ministre clef-en-main qui les aide à augmenter leurs profits tout en s’assurant qu’ils pourront continuer à voler la population.

Pourtant, eux aussi ont reçu des subventions par le passé. Même si le Parti Conservateur est le pire, les précédents gouvernements (dont ceux du Parti Libéral, à peine moins à droite que le Parti Conservateur sur le plan économique) n’ont pas été en reste. En fait, c’est près de 66 milliards de dollars en aide directe que le gouvernement fédéral a donné en subventions à l’industrie pétrolière albertaine depuis une trentaine d’années.

Excusez ma naïveté, mais normalement, une subvention doit rapporter, à quelque part. Ça n’a pas besoin d’être immédiat ou facilement calculable, mais on doit en avoir pour son argent. Et ce n’est pas le cas. On a financé l’industrie des sables bitumineux avec nos impôts, et aujourd’hui celle-ci s’en met plein les poches et le gouvernement albertain en tire une des redevances les plus faibles du monde. Et quel rabais à la pompe? Zéro. Niet. Que le pétrole vienne du bout du monde ou de Saskatchewan, on n’y voit absolument aucune différence.

Mais pendant ce temps, on s’en prend aux artistes, eux qui créent quelque chose dont nous sommes fiers, ces hérauts modernes de notre culture et de notre langue. On s’en prend aux syndiqués, à la classe moyenne, aux plus pauvres, aux jeunes, aux homosexuels… C’est tellement plus facile de s’en prendre aux plus faibles, ceux qui n’ont pas de puissantes compagnies pour les protéger et qui n’ont pas les moyens « d’oublier » des enveloppes dans le bureau de responsables du Parti Conservateur…

Et vous voulez ce gouvernement-là majoritaire pour les prochains quatre ans?

Que j’en vois pas un se plaindre du prix de l’essence. Pas un!

Une coalition Bloc-NPD?
25 septembre 2008

Le dernier sondage Ekos se révèle plus qu’intéressant: il démontre un glissement vers l’est des appuis au NPD et une érosion subtile mais indéniable de l’attrait des Conservateurs au Québec.

D’abord, le NPD. Le 3 septembre dernier, le parti recueillait à peine 9% des intentions de vote au Québec (21% pour le PLC), mais maintenant il chauffe le parti de Stéphane Dion avec 15% des votes (18% – PLC). Même en Ontario et dans les provinces atlantiques, la vague orange semble vouloir déferler: +7% d’intentions de vote en Ontario et +8% dans les provinces atlantiques! Par contre, le NPD perd des appuis au Manitoba et en Saskatchewan. Tout ceci est très compréhensible.

En effet, Jack Layton a décidé d’offrir un discours résolument urbain et clairement progressiste. Délaissant un peu ses appuis traditionnels dans les Prairies, il a décidé de jouer son va-tout au Québec et en Ontario, confiant qu’il pourra y faire d’importants gains. Même s’il perd des votes dans l’ouest, il fait le pari qu’il pourra causer une surprise en Ontario et aller chercher au moins un comté au Québec, y installant au passage une organisation solide pour les prochaines élections.

Les Conservateurs, eux, perdent du terrain au Québec. Le 3 septembre, ils récoltaient 27% d’appuis (35% pour le Bloc) alors qu’ils végètent présentement à 22% (37% – Bloc). Fait intéressant, ils ont perdu 3% au cours des cinq derniers jours, un signe probable de la prise de conscience de nombreux québécois du radicalisme et de la dangerosité potentielle de leurs positions.

Si la tendance actuelle se poursuit, les Conservateurs pourraient se voir rejoints en terme de pourcentage de vote soit par les Libéraux, soit par les Néo-démocrates. Ceci dit, la distribution des votes les favorise: le vote néo-démocrate est principalement montréalais et dans des comtés perdants alors que les Conservateurs vont aller chercher de nombreux sièges en région, surtout en Beauce et à Québec.

Conséquemment, la stratégie s’avère évidente pour Stephen Harper: continuer de polariser le débat en ostracisant notamment les artistes et en jouant sur les préjugés d’une certaine partie de la population , surtout en région. Il doit aller chercher un maximum de comtés au Québec s’il espère former un gouvernement majoritaire.

Dans le cas du NPD, celui-ci devrait continuer de concentrer ses efforts en Ontario, dans les provinces atlantiques et… à Montréal. La formation d’un gouvernement sera visiblement pour une prochaine fois, mais il est impératif que le NPD s’impose comme la seule alternative pan-nationale face aux Conservateurs et organise ses militants à la grandeur du Québec.

En ce qui concerne le Bloc, il doit continuer de marteler son message selon lequel Harper est une menace pour le Québec, tout en étant très présent à Québec, cette région si chatouilleuse et qui doit être flattée dans le bon sens du poil.

Et les Libéraux? Je propose une montée des marches à genoux de l’Oratoire Saint-Joseph, un petit chapelet et une mission sur Mars pour leur chef. Si rien ne change, tout indique que le parti risque de devenir un parti mineur d’ici les prochaines élections, malgré la stabilisation (très précaire) des intentions de vote au Québec. Pas facile d’être coincé entre deux partis qui ont le vent dans les voiles.

Cette campagne est vraiment de plus en plus intéressante. Tout risque de se jouer au débat des chefs, mais d’ici là beaucoup de choses peuvent se produire. Et il ne faut pas oublier les Verts, ces trouble-fêtes un peu mêlés politiquement et qui viennent enlever des votes au NPD et au PLC, deux partis qui outre d’avoir à peu près la même sensibilité environnementale, sont beaucoup plus crédibles et cohérents…

Par ailleurs, je suis toujours décidé à voter NPD, mais je trouve que le Bloc a connu une bonne semaine et j’aime la vigueur retrouvée de Gilles Duceppe. Il serait intéressant de considérer une union Bloc-NPD, même si celle-ci forcerait le Bloc à confronter la triste réalité de son rejet (quasi-forcé, merci madame Marois) de sa mission souverainiste et les néodémocrates à s’allier avec l’ancien grand Satan « séparatiste ». Idéologiquement, les deux partis de centre-gauche ont beaucoup en commun. Ça pourrait être l’occasion de voler quelques sièges à Harper et Dion en échange de nouveaux pouvoirs pour le Québec.

Ainsi, non seulement le Bloc prouverait à tous ses détracteurs son utilité à Ottawa mais en plus il permettrait à un parti qui se situe à peu près au même endroit sur le continuum gauche-droite de s’approcher encore davantage du pouvoir. On pourrait même imaginer un poste de ministre pour Gilles Duceppe dans un gouvernement Layton, par exemple celui de responsable des langues officielles, ou de la francophonie. Il suffit d’être imaginatif pour considérer toutes les possibilités qu’offrirait une coalition entre les deux partis.

Car à un moment donné, il faut être logique: on ne peut pas dénoncer Harper et le qualifier de grand danger pour le pays et ensuite rester chacun isolés dans son coin sans agir. Si vraiment Harper est un danger pour le Québec et le Canada, alors ses opposants doivent s’unir et constituer une sorte de Front uni comme cela s’est déjà vu dans le passé lors de guerres ou de situations exceptionnelles. Si vraiment les Conservateurs risquent d’endommager irrémédiablement notre qualité de vie, notre réputation, notre économie et nos services publics, il devient plus qu’important de mettre les divergences de côté et de s’unir.

Or, Dion a dit non. Voilà pourquoi il faut considérer une alliance entre le Bloc et le NPD, et tant pis si celle-ci serait quasi-fatale pour les Libéraux. Ou ce qui reste des Libéraux, eux qui ont préféré faire cavalier seul, égoïstes et isolés. Le NPD et le Bloc pourraient ensuite se partager les restes encore chauds du PLC et on aurait peut-être (enfin!) la chance d’assister à une réelle coopération entre deux partis semblables idéologiquement mais ayant la particularité de représenter deux peuples dans une même Assemblée. Au lieu des éternelles chicanes, une ère de coopération pourrait s’ouvrir et déboucher sur un gouvernement canadien plus respectueux de l’environnement, de la classe moyenne, des plus démunis, et de l’importance pour le Québec de défendre sa culture et sa langue.

Je rêve peut-être. Mais c’est mieux que le cauchemar qui risque de nous frapper le 15 octobre au matin si rien n’est fait.