Quand le Parti Québécois désire angliciser le Québec
25 novembre 2008

speak_quebec_anglicisationCe ne doit plus être un secret pour personne: je travaille à Ville Saint-Laurent, un des quartiers les plus multi-ethniques de Montréal, où près de 49% de la population a une langue maternelle autre que le français ou l’anglais et où une grande proportion de ces immigrants ou fils et filles d’immigrants s’intègrent vers l’anglais. Je connais cette réalité d’immigrants qui sont ici depuis deux, cinq, dix ou vingt ans et qui ne parlent pas un mot en français. En fait, oui, ils savent souvent dire « bonjour » ou « merci » mais ils n’ont pas besoin de le faire: un petit Québécois mou s’empresse de les servir en anglais et leur enlève ainsi toute nécessité d’apprendre notre langue.

Pourtant, il existe des solutions pour faire face à cette vague d’anglicisation qui touche non seulement les immigrants, mais également des Québécois francophones qui sont fiers de délaisser leur langue – une langue qu’ils maîtrisent souvent mal – pour servir des clients qui, parfois, ne demanderaient qu’à ce qu’on les laisse essayer de parler français. Sauf que pour que les solutions soient efficaces, elles doivent être concertées, cohérentes. Elles doivent appuyer mon combat (et celui de nombre de mes collègues) consistant à ne parler que le français au travail, à refuser de servir les clients dans une langue étrangère, que ce soit le mandarin, l’allemand, le russe ou l’anglais. Elles doivent valoriser la fierté de la langue de Molière et ainsi faire de notre langue commune un véritable phare, une lumière vers laquelle les immigrants doivent se tourner s’ils espèrent être compris et pouvoir fonctionner au Québec. Elles doivent être le ciment sur lequel repose la maison que nous essayons de construire.

En effet, ce n’est pas seulement un travail que j’occupe, tout comme je ne suis pas qu’un automobiliste sur la route ou un simple client quand je vais chez IGA. Je suis plus que ça. Je représente quelque chose. Je prends la décision de parler français, d’être prudent sur la route ou d’être courtois à l’épicerie en partant de la conviction suivante: si tout le monde faisait ainsi, le monde irait beaucoup mieux. Tout ceci relève de cette certitude: j’ai du pouvoir, je contrôle ma vie, et je peux être un exemple pour d’autres. Je peux, de par mes maigres actions, avoir une influence sur les autres. Et c’est exactement ce que je fais au travail. Me croiriez-vous si je vous disais que 95% des clients qui m’abordent en anglais vont immédiatement changer pour le français quand je leur réponds en français? Que même ceux qui me disent « je parle très peu la française (sic) » sont très bien capables de se faire comprendre quand on les encourage un peu, qu’on fait montre de patience et qu’on les aide un peu, par des gestes, par une reformulation à propos, etc? Me croiriez-vous si je vous disais que devant les succès de ma façon de travailler quelques-uns de mes collègues ont commencé à faire pareil? Me croiriez-vous si je vous disais que certains immigrants commencent à me dire « merci », « bonne soirée » alors qu’ils ne savaient pas dire un mot de français auparavant?

Me croiriez-vous si je vous disais que je suis un simple citoyen travaillant dans sa langue dans son pays?

C’est cette réalité qu’on est en train de perdre. Alors que les actions des milliers de Québécois fiers comme moi et qui travaillent à la francisation des immigrants mériteraient d’être appuyées, on lance plutôt des signaux contradictoires. Même le Parti Québécois a décidé de se faire champion de l’applaventrisme devant la langue de Shakespeare.

Évidemment, comment passer sous silence l’empressement de Pauline Marois à mieux parler anglais? À vrai dire, il s’agissait d’une événement épisodique. Ce qui l’est moins, c’est de constater à quel point il semble plus important d’avoir un chef de parti qui nous représente qui parle une langue étrangère, mais d’un autre côté ça ne nous dérange pas trop d’avoir un capitaine de notre club de hockey qui n’est pas capable de dire deux mots dans notre langue. Nous avons placé l’apprentissage de la langue étrangère au-dessus de la maîtrise de notre propre langue. Mais tout ceci est anecdotique.

Ce qui me révulse violemment chez le Parti Québécois de Pauline Marois, c’est son désir d’imposer l’apprentissage de l’anglais intensif au primaire, notamment en enseignant les mathématiques et la géographie en anglais. Encore une fois, quel message lance-t-on à ces jeunes enfants? Celui-ci: « l’anglais est primordial; tu ne sais pas encore écrire un paragraphe dans ta langue maternelle sans faire dix fautes d’orthographe, mais vite, on doit t’apprendre l’anglais! »   « Tu as un vocabulaire déficient, tu ne connais rien à la littérature, tu es incapable d’utiliser des mots légèrement complexes, mais vite, on doit t’apprendre l’anglais! » Et que deviendront ces enfants dix ans plus tard? Ils seront devenus exactement ce à quoi je m’oppose: des Québécois mêlés, à l’identité culturelle confuse, empressés de parler anglais aux immigrants, et qui, de par leurs actions, annihilent les projets d’intégration des milliers de Québécois comme moi qui ont à coeur leur langue.

Il me semble qu’il serait beaucoup plus important d’apprendre le français correctement à nos jeunes avant de leur permettre l’apprentissage d’une langue étrangère, que ce soit l’espagnol, le mandarin ou l’anglais. Quand je lis ce qu’écrivent certains de mes collègues « bilingues », je n’en reviens pas. J’ai déjà comptabilisé vingt-deux fautes d’orthographe en quatre phrases.

La vérité, c’est qu’il faut choisir ses priorités. Collectivement, désirons-nous intégrer les immigrants vers le français ou intégrer les Québécois vers l’anglais? C’est ça, la vraie question. Le bilinguisme chez l’élite, personne n’est contre. Mais quand on impose le bilinguisme à tous les enfants du Québec et qu’on demande de bien connaître une langue étrangère à un enfant dont le but dans la vie est peut-être d’être mécanicien ou coiffeur, on incite à l’anglicisation de l’ensemble du Québec. Car c’est bien connu, un peuple minoritaire bilingue est un peuple qui s’assimile.

Ce que fait le Parti Québécois, en ce moment, c’est ajouter au problème au lieu de le régler. Le problème n’est pas que les Québécois ne sont pas assez bilingues; le problème est justement que trop d’emplois exigent le bilinguisme. Le PQ devrait travailler à ce que les plus hauts échelons de la société soient disponibles pour les francophones au lieu de vouloir que l’éboueur de Saint-Calixte sache parler anglais. Le Parti Québécois devrait proposer l’apprentissage intensif du français au primaire pour aider à mieux ancrer l’identité de nos jeunes dans la langue française au lieu de leur offrir une alternative vers l’anglais dans un monde où la culture anglophone est déjà une force de prédation.  Sinon, si vraiment le but est d’offrir un maximum de « chances » aux Québécois dans un monde qu’on considère anglophile, autant tout enseigner en anglais, et à partir du préscolaire, et pourquoi pas saborder la loi 101 en passant?  Soyons cohérents!

Voilà donc une raison supplémentaire pourquoi ne ne voterai pas pour le Parti Québécois. Je travaille chaque jour à la francisation des immigrants, mais si le Parti Québécois prenait le pouvoir et imposait l’apprentissage intensif de l’anglais, mon combat deviendrait une cause perdue. Au lieu de lancer des messages confus et contradictoires, du style « nous voulons intégrer les immigrants vers le français » tout en imposant l’anglais au primaire, il faudrait plutôt que le message soit clair et que nous parlions d’une même voix: au Québec, ça se passe en français, ou bien vous apprenez le français, ou bien personne ne va vous comprendre et vous ne pourrez pas fonctionner.

Et pour ce faire, il faut lutter contre le pire ennemi de notre cause: le bilinguisme, cette anglicisation forcée que le Parti Québécois espère imposer à nos jeunes au lieu de leur apprendre la richesse de notre langue et la fierté de la parler. Quand tout est une question de message, lançons-en un cohérent, appuyé, et clair: au Québec, c’est en français que ça se passe, et nous travaillons à ce qu’il soit possible de travailler dans notre langue partout sur notre territoire. C’est bien beau de « vouloir » franciser les immigrants, mais ça doit commencer par des actions concrètes pour faire rayonner le français partout et donner le goût à la prochaine génération de ne pas être aussi soumise et passive que la nôtre devant cette dépossession tranquille qui afflige notre culture et notre langue.

Aujourd’hui, nous avons encore le choix.  Mais dans vingt ans?

Villes et régions, même combat!
4 octobre 2008

Je m’interroge fréquemment sur les différences politiques entre les régions rurales et urbaines, notamment Montréal. J’essaie de comprendre comment un parti comme le Parti Conservateur (PC) peut y être si populaire alors que ses mesures proposées (du moins, si on lit les déclarations de Stephen Harper; nous sommes au 26e jour d’une campagne de 35 jours et les Conservateurs n’ont toujours pas présenté de programme!) semblent si déconnectées de ce qui permettrait de mieux vivre ensemble.

J’y réfléchissais encore hier, en me rendant au chalet familial dans la magnifique région de Saint-Calixte, à la limite de Lanaudière et des Laurentides, en promenant mon regard entre la route, le paysage incendié de feuilles d’un rouge violent et les cabanes d’arrières-cours qu’on considérerait, par chez moi, comme des taudis semi-délabrés. Et j’ai trouvé: l’État. Ou plutôt: la différence entre la campagne et la ville semble tenir à la relation vis-à-vis de l’État et à la confiance qu’on met en ses institutions.

En effet, nous, en ville, sommes à même de constater les bénéfices d’un État fort: nous avons des universités, des transports en commun, une multitude de services sociaux, une police omniprésente s’occupant des voyous comme de la circulation, des pompiers à quelques minutes, des règlements municipaux empêchant notre voisin de laisser sa maison décrépir, des règlements pour limiter le bruit, et ainsi de suite. Nous vivons empilés les uns sur les autres, casés mathématiquement comme les pièces d’un meuble IKEA dans sa boîte et nous avons besoin d’un État fort pour nous organiser, pour nous structurer, pour empêcher que nos villes ne basculent dans le chaos et l’anarchie.

À la campagne, au contraire, il y a de l’espace pour tous et on ne voit pas toujours l’intérêt d’avoir un État qui se mêle de ses affaires. On s’arrange entre soi et personne ne se plaint si le gazon du voisin n’est pas coupé ou si sa remise à outils tombe en morceaux. On ne constate pas aussi clairement les avantages de la redistribution de la richesse via l’impôt et son utilisation notamment dans des services au citoyen dont on ne profite que très partiellement. On a davantage l’impression de se faire voler et cette impression constitue un terreau fertile pour le travail au noir, surtout dans un contexte où tout le monde se connaît. À quoi bon payer pour les cégeps, les universités, les hôpitaux? Il n’y en a pas ici. Et les taxes municipales? La municipalité n’offre que peu de services; beaucoup n’ont même pas l’eau courante. Et les taxes scolaires? Quoi, payer pour une école aux trois quarts vide et qui formera de futurs exilés vers la ville…

Voilà pourquoi, à mon avis, le discours anti-étatiste du Parti Conservateur trouve des échos dans nos régions rurales. « Le PC n’a pas de programme, pas vraiment de vision, ni même de plan, mais il veut nous laisser tranquille et nous laisser nous arranger entre nous », pourrait-on entendre. C’est ça qui plaît: « donnez-nous plus d’argent dans nos poches et qu’importe si les gens des villes ont moins de services! »

Le problème, c’est qu’en bout de compte il n’y a pas davantage d’argent dans les poches. Ce qui est donné d’une main est repris de l’autre, et même pire! Au lieu d’attaquer le PC de front, il faudrait plutôt viser le problème à sa source: convaincre les gens des régions de l’intérêt d’un État fort et qui redistribue la richesse. On doit leur expliquer les avantages d’une société cohérente et équitable qui permet à une classe moyenne, largement syndiquée et professionnelle, forte et prospère, de pouvoir se payer tous les légumes, meubles, et items divers qui sont fabriqués en région. Leur parler des touristes qui aimeraient avoir autre chose à faire que de se promener de ghettos en ghettos en espérant ne pas se faire voler, si les inégalités sociales continuent de s’accentuer. Mais surtout, réitérer l’importance de bâtir un Québec uni, où la campagne a un rôle à jouer et où les villes ne sont pas des ennemies, mais des partenaires économiques, sociaux et culturels. Où chacun se complémente l’un l’autre.

Bref, on doit faire accepter à des gens qui croient ne pas avoir besoin d’un État fort la nécessité de celui-ci pour le bien de tous.

Car l’État a un rôle à jouer. Si ce n’est pas aussi évident à la campagne qu’en ville, c’est tout aussi important et il devient plus que nécessaire de bloquer l’idéologie de droite de Harper avant de subir les affres d’une déréglementation qui, on le constate aux États-Unis, ne fonctionne pas.

Quand l’automne arrive et que les feuilles tombent et préparent un lit douillet pour les premières averses de neige, c’est pour tout le monde. Et quand une société ou un système s’écroule, c’est toute la population qui en paie la note, qu’on habite coin Saint-Denis et Mont-Royal ou sur la rue des Bouleaux à Sainte-Gertrude.