Le gros jambon de la vieille droite
25 octobre 2010

Quand Martineau parle de langue ou d’identité, ses analyses sont sensées. Malheureusement, et un peu à l’image d’autres individus aux idées tout aussi arrêtées que basées sur des préjugés, ses positions radicales et quasi d’extrême-droite sur le plan économique le rendent pénible à lire et lui enlèvent beaucoup de crédibilité. C’est encore le cas aujourd’hui alors qu’il compare, sur son blogue qui lui sert aussi de plate-forme pour jouer les scabs au Journal de Montréal, l’État québécois à un jambon. Sauf que le jambon n’est pas celui qu’on croit.

Source de l’image

En effet, Martineau tient le même discours que tout un pan de la droite québécoise, qu’elle soit au pouvoir comme le PLQ ou qu’elle se drape de feue sociale-démocratie en parlant de réussite individuelle comme le PQ. Il oppose l’État aux citoyens. D’un côté, dit-il, les citoyens font des efforts pour boucler leur budget. De l’autre, l’État devrait faire la même chose. C’était le discours, remarquez-bien, que le gouvernement libéral tenait au lendemain du dernier budget. L’État serait devenu une sorte de monstre froid, glouton, volant nos impôts pour payer des cours de feng shui aux fonctionnaires. Plus de préjugés que cela et tu te laves les mains après avoir serré la main d’un Noir.

Dans les faits, on ne peut pas opposer l’État et les citoyens. L’État fonctionne pour les citoyens, précisément. Demander à la population de se serrer la ceinture en attendant que l’État fasse de même, c’est imposer une privation collective comme récompense d’une privation individuelle. Le gras que Martineau et les extrémistes comme lui aimeraient couper, en bout de ligne, ce serait peut-être une sortie à la piscine publique pour un enfant, une visite à l’hôpital pour un malade, une poursuite des études pour un étudiant. Ce « gras » qu’on enlève à court terme, combien nous coûterait-il à long terme? Combien de rêves brisés, de vies gâchées? Combien de morts?

Le système de santé? Trop gros, au régime! Qu’importe si un système largement privé comme celui des États-Unis coûte, per capita, un peu moins du double de celui du Canada tout en laissant sur le carreau près de 15% de la population. Et qu’importe s’il est tellement sous-performant que les citoyens étatsuniens y meurent largement plus qu’au Canada.

Le système d’éducation? Les frais sont trop bas, haussez-moi ces tarifs et faites payer les utilisateurs, pas l’État! Et qu’importe si toute hausse de frais de scolarité se traduit par une baisse de fréquentation et qu’une population moins éduquée est généralement plus malade (et coûte donc plus cher à soigner). Rien à foutre, comprenez-vous, il faut couper!

Les fonctionnaires? Foutez-moi ça à la porte. Et à coups de pieds dans le derrière SVP! Un participant du Réseau Liberté-Québec (sic) n’a-t-il pas été chaudement applaudi en fin de semaine dernière après avoir déclaré que la seule chose qui l’intéressait, c’était de les foutre à la porte? Oui, c’est à ce niveau que vole Martineau. Pourtant, comme l’a noté avec justesse sur ce blogue un commentateur, le nombre de fonctionnaires au Québec, et seulement dans la santé, a baissé de 40% à 50% entre 1990 et 2009 au même moment où la population augmentait de près de 11%! Jusqu’où ces fanatiques de la droite veulent-ils couper? Ne seront-ils heureux que lorsqu’il n’y aura plus d’État, plus de société, plus de civilisation?

Car n’est-ce pas de cela qu’il s’agit, en bout de ligne? Des pays avec un État quasi-inexistant, on en connaît: Somalie, Haïti, Afghanistan. S’agit-il là du véritable rêve de ces coupeurs de gras? Ou peut-être le retour au Moyen-Âge quand l’État se limitait au Seigneur, l’impôt à une partie des récoltes, au servage et au droit de cuissage? On aimerait savoir. La population sait ce qu’ils dénoncent – le méchant Satan étatiste québécois – mais elle est tout aussi consciente de jouir d’un des plus hauts niveaux de vie au monde grâce à lui. Elle attend seulement de voir ce qu’ils proposent.

Malheureusement, de ce côté, les réussites sont bien faibles. L’Islande? Cet ancien paradis libertarien (dixit Milton Friedman, le gourou de ces bouchers de la misère) est en faillite. L’Irlande? À peine mieux. Les États-Unis? Leur dette est si élevée et la pauvreté y est si généralisée qu’on peut difficilement en faire un exemple.

Couper dans le gras, c’est bien beau sur papier (et encore!), mais quand on ne peut pas nommer un seul pays qui réussit durablement à réduire ses inégalités sociales et que chaque État ayant tenté ces réformes de droite en a subi de lourdes conséquences, ça donne l’impression que ces idées ne proviennent pas d’une froide analyse de la situation, mais plutôt d’une idéologie anti-étatiste presque maladive, ayant peut-être davantage à voir avec le manque d’éducation sociale et les préjugés d’une minorité adoptant ce discours passéiste.

Il faut hausser les impôts des mieux-nantis

Martineau, au lieu de traiter Claudette Charbonneau de dinosaure parce qu’elle propose une hausse des impôts, devrait s’en inspirer. Car c’est la meilleure des solutions. Nous avons baissé les impôts de près de dix milliards de dollars en une décennie. Entre 1998 et 2007, par exemple, le taux implicite d’imposition du quintile supérieur est passé de 27,3% à 22,9%. C’était beaucoup trop. Les impôts des plus riches au Canada sont actuellement parmi les plus BAS au monde!

Avant de penser à affamer l’État sous prétexte d’un endettement trop élevé (alors que le Québec est exactement dans la moyenne des pays de l’OCDE à ce niveau, malgré les mensonges d’Éric Dumaine) et de s’enfermer dans le cycle décrit par Josée Legault comme une destruction programmée de la « bête étatique », il serait peut-être temps de revenir à un peu de bon sens et à reconnaître que si l’État québécois n’est pas parfait, c’est précisément l’augmentation de sa présence qui nous a permis de sortir de la Grande Noirceur et c’est sa braderie par le Parti Libéral du Québec qui ouvre la porte à la corruption.

Qu’on se le rappelle bien: ceux qui ont le plus à perdre d’une destruction de notre État-providence ne sont ni Éric Duhaime ni Richard Martineau, mais bien la classe moyenne et les moins-nantis.

Mais si on osait hausser les impôts des plus riches et mettre ainsi fin aux privilèges consentis par les deux derniers gouvernements de droite, je vous laisse deviner qui seraient les premiers à devoir se contenter d’un gros jambon au lieu de manger leur caviar volé aux lockoutés du Journal de Montréal…

Le javel mortuaire
16 septembre 2010

Richard Martineau publie aujourd’hui un billet sur son blogue où il critique Patrick Bourgeois, le chef du Réseau de Résistance du Québécois (RRQ), pour son acceptation de commentaires désobligeants sur son site web à propos de la mort de Claude Béchard. Pour Martineau, ce sont des messages haineux, dégoûtants, qui n’auraient rien à voir avec l’ensemble d’un Québec « secoué » par le décès prématuré de Béchard. Quand quelqu’un meurt, on n’a pas le droit ni de se réjouir, ni de le critiquer, voilà le message en filigrane. Il s’agit d’une forme particulièrement vicieuse de pensée.

Source de l’image

En effet, au nom de quelle justification moralement tordue une personne décédée gagne-t-elle soudainement en valeur et peut-elle s’épargner le jugement d’autrui? Un individu peut être toute sa vie le dernier des salauds, massacrer des enfants, tuer six millions de Juifs comme Hitler l’aurait fait, mais à l’heure de son décès il faut tout oublier sous prétexte qu’il est mort, que c’est la vie et qu’on ne s’en prend pas à un mort. Critiquer un mort, c’est mal vu, c’est laid, c’est sale. On a tellement peur de la mort qu’on la sacralise. Rédemptrice, elle transforme le pire des hommes en personne respectable dont la mémoire doit être respectée.

Je ne dis pas que Béchard doit être méprisé pour autant. On peut clairement objecter que Béchard n’a rien fait pour mériter le mépris. Sauf qu’il s’agit d’une opinion personnelle et que le propre de telles opinions est précisément qu’elles peuvent se discuter. Si des gens considèrent que l’œuvre de Béchard doit être critiquée, pourquoi devraient-ils s’en empêcher sous prétexte qu’il est mort? S’ils croient que Béchard était une nuisance, pourquoi devraient-ils se taire? Béchard, après tout, était l’homme derrière le Suroît, derrière la privatisation avortée du Mont Orford, derrière le projet Rabaska… Si l’homme a œuvré de son vivant à dilapider les richesses naturelles ou écologiques du Québec, et si nos descendants auraient eu à en payer le triste prix n’eût été de l’opposition de la population à ces tristes projets, cela ne doit-il pas être dénoncé? Le javel mortuaire ne peut pas tout blanchir.

Quand on pense à la mort d’un individu foncièrement mauvais, à un meurtrier par exemple, s’épargne-t-on la joie de dire « bon débarras » par respect pour la mort de l’homme? Non. On juge sa vie, on la méprise et on l’oublie. Pourquoi agit-on différemment avec d’autres personnes? Si un individu tue un seul humain, on peut le mépriser, mais s’il a tenté de vendre l’héritage des Québécois aux amis du parti et qu’il a contribué toute sa vie au succès d’une formation politique corrompue, contribuant à la fois au recul de la démocratie et à l’affaiblissement environnemental du Québec pour des générations à venir, on devrait respecter son dernier repos?

Patrick Bourgeois lui-même m’avait reproché, après le décès de Lhasa de Sela, mes critiques selon lesquelles cette grande dame ne représentait rien de la culture québécoise. Bourgeois avait tort alors, mais il a raison aujourd’hui: on a le droit de juger de l’importance d’un individu pour notre nation, mort ou vivant. La mort ne blanchit rien, elle n’excuse rien. Une femme qui, malgré son incroyable talent, ne représentait pas la culture québécoise avec ses chansons dans des langues étrangères, c’est une vérité avant ou après la mort. Un homme qui, malgré sa gentillesse et son respect des individus, se sert de son rôle de représentant de la population pour affaiblir le Québec, c’est une vérité avant ou après la mort.

Le passage vers l’au-delà ne doit pas constituer un tamis permettant de séparer ceux qui peuvent se faire juger de ceux qui ne peuvent pas. Nous allons tous y passer; qu’on ne donne pas l’illusion à ceux qui sont ici et nuisent au Québec que nous allons les célébrer avec des funérailles nationales et oublier leurs travers au moment de leur décès.

Qu’ils deviennent des hommes et des femmes de bien dès aujourd’hui ou qu’ils assument le fardeau du jugement de ceux qui seront encore là à l’heure de leur mort!

Hors du Québec, prince Charles!
29 octobre 2009

La deuxième fois fut la bonne. Le mois dernier, j’avais manqué de peu l’invitation à participer à Franchement Richard Martineau, l’émission du coloré animateur, à LCN. Ce matin, j’y suis retourné non pas pour parler du changement de nom de la rue Amherst en rue Pierre-Falardeau, mais pour dénoncer la visite prochaine du Prince Charles au Québec.

prince-charles

Source de l’image

Comme LCN n’offre pas toutes ses émissions sur le web, vous pourrez seulement me voir ce soir vers 22h15, en reprise. Après cela? Dans l’éther… TVA ne diffuse pas toutes ses émissions sur le web.

Face à moi, en plus de Martineau, il y avait Pierre Dufault, un Franco-Ontarien qui a été journaliste à Radio-Canada pendant des décennies et qui est un vrai féru d’histoire. Sa vision de l’histoire, du moins. Car si l’entrevue à la télévision a duré à peu près dix minutes, nous avons eu l’occasion de discuter pendant une bonne demi-heure avant celle-ci. Je n’avais que rarement rencontré quelqu’un aux idées aussi diamétralement opposées aux miennes; c’était très stimulant.

D’abord, M. Dufault était très coloré; il n’a pas eu peur de défendre ses idées. J’ai adoré. Tout comme j’apprécie cela chez Richard Martineau, même si je ne suis pas souvent d’accord avec lui. Dufault, donc, trouvait les recherchistes pas assez informées (ce qui était un peu méprisant de sa part), l’Internet inutile, il considérait que le français n’était pas réellement menacé au Canada, il était fier de ses « racines » britanniques, et son argument central était qu’on pouvait plus facilement s’accommoder d’une monarchie symbolique qui fonctionne que de se lancer dans une réforme à la républicaine pouvant coûter cher et causer bien des surprises.

Bon. Je vous donne cela en condensé, mais c’était à peu près de cette façon qu’il m’a raconté tout ça. Et lorsque je lui ai parlé des exactions causées par sa chère monarchie, il m’a répondu que les esclavagistes n’étaient pas mieux. J’ai tout de même eu une véritable satisfaction lorsque je lui ai rétorqué, du tact au tact, que les Afro-américains ne célébraient pas les esclavagistes et qu’ils s’étaient débarrassés de cet héritage honteux. Il a comme eu – comment dirais-je – un moment de flottement. C’était goûteux.

Alors, la question qui tue, pourquoi doit-on se débarrasser de la monarchie et refuser d’honorer la venue du prince Charles au Canada?

Une monarchie honteuse

Disons-le tout de go, la monarchie coûte cher: près de 40 millions $ par année. C’est de l’argent qui pourrait aller dans les écoles, dans les hôpitaux, pour les infrastructures. S’il s’agit d’une petite somme en comparaison du budget total du gouvernemental, il s’agit d’une dépense qu’on ne peut pas se permettre à une époque où on parle de compressions et de déficit. Pourquoi accepter que des lieutenant-gouverneurs vivent comme des pachas, dans une fonction purement symbolique, pendant que de nombreuses personnes sont sur le chômage? 40 millions $, c’est toujours 1000 personnes qu’on pourrait faire vivre à 40 000$ par année.

Pourtant, cela dépasse le cadre financier. C’est une question de respect. Doit-on honorer une institution responsables d’actes d’atrocité dans notre histoire? Comment ignorer la déportation des Acadiens, en 1755, où plus de 12 600 personnes ont été déportées sur une population totale de 15 000 individus? Comment oublier que le nombre de morts découlant de cette tragédie a été évalué à un chiffre entre 6000 et 9000 personnes? 6000 à 9000 sur 15 000, c’est un génocide, simplement. Si la monarchie a reconnu la tragédie de la déportation par la voix de l’ancienne gouverneure-générale du Canada, Adrienne Clarkson, elle ne s’est pas excusée pour autant. Cela se comprend: le monarque prend son pouvoir de Dieu et Dieu est tout-puissant. La monarchie ne s’excuse jamais.

Et si on parlait également des Patriotes, du rapport Durham, de la fusion du Haut-Canada et du Bas-Canada dans le but explicite d’assimiler les francophones? Que dire de Louis Riel? Ou si on parlait de l’interdiction des écoles francophones publiques hors-Québec pendant plus de cent ans, où il aura fallu attendre 1998 pour que les francophones ontariens, par exemple, puissent gérer eux-mêmes leurs écoles? L’histoire canadienne est celle d’un ethnocide à l’égard des francophones. Un ethnocide qui se poursuit encore aujourd’hui. Même si la monarchie est devenue symbolique, ses structures et son fonctionnement gangrènent encore notre existence.

En fait, quand Pierre Elliot Trudeau a rapatrié la constitution canadienne en 1982, sans le consentement du Québec, il a simplement remplacé la monarchie par une autre forme de dictature: celle de la charte canadienne. Aujourd’hui, en place d’une monarchie ou de ses représentants devant approuver les lois, n’importe quel groupe peut prendre d’assaut la Cour suprême et faire invalider les lois démocratiquement votées en se basant sur une charte sclérosée tout aussi supérieure à notre démocratie que le fut la monarchie. Ainsi, Brent Tyler qui, grâce à un généreux financement du gouvernement fédéral, a pu faire invalider la loi 104, pourtant votée à l’unanimité par les parlementaires québécois. Les noms changent, mais la structure demeure: on a simplement échangé la muselière monarchique pour une autre. On a ajouté un étage à l’édifice sur les branlantes fondations monarchiques existantes.

Or, si on veut se réapproprier notre démocratie, si on désire que ce soient nos élus qui prennent les décisions et non une cour à Ottawa, il faut reconstruire notre édifice en entier. On doit s’attaquer aux fondations de notre tour de Pise qui menace de constamment de nous jeter dans le vide de notre disparition. On doit éliminer jusqu’au concept-même qu’il puisse y avoir un pouvoir supérieur à celui de nos élus.

Ainsi, pour toutes ces raisons, il convient de s’opposer à la monarchie et à la visite du Prince Charles, qui doit venir souiller notre sol début novembre. Ce n’est pas seulement parce que cette institution a agi de manière génocidaire avec nous, qu’elle a tenté de nous éliminer culturellement, mais aussi et surtout parce que sa pensée élitiste et anti-démocratique s’est perpétuée dans nos institutions, permettant à n’importe quelle minorité de refuser nos lois et de s’acheter des accommodements leur permettant d’ignorer notre démocratie.

Et si on sortait dans la rue et qu’on rappelait à cet aristocrate que 86% des Québécois ne veulent plus rien savoir ni de lui ni de sa famille?

À lire: Lettre au prince Charles

La bureaucratie mentale
2 octobre 2009

Une pleine page dans le Journal de Montréal pour la chronique de Richard Martineau de la semaine dernière. Ça, c’est du sérieux. Et pourquoi? Pour pouvoir publier l’organigramme du Ministère de la Santé qu’il avait déniché sur un site d’extrême-droite en août dernier. Après avoir énuméré la litanie des différents départements, la conclusion tombe, comme ce couperet émoussé qu’il brandit depuis des années: trop de bureaucratie! Superposant l’augmentation des coûts de la santé à cette bureaucratie – sans tenir compte ni de l’augmentation dramatique du coût des médicaments ou du salaire des médecins – il sous-entend que « la bureaucratie » est responsable des maux du système de santé et qu’il faudrait la réduire.

bureaucratie-mentale

Source de l’image

En fait, ce que l’organigramme du Ministère de la Santé démontre, ce n’est pas une trop grande bureaucratie, mais plutôt une bureaucratie typique des structures complexes, comme on en voit dans le privé. À titre d’exemple, une partie de l’organigramme de Power Corporation (voir ci-dessous). En le comparant à celui du Ministère de la Santé, on constate facilement que la bureaucratie ne constitue pas l’apanage du public. Même au privé, cette réalité prime: il n’y a trop de bureaucratie que dans la mesure où la tâche à accomplir n’est plus utile. Dit autrement : on ne peut pas simplement montrer une liste de départements et dire qu’il y en a trop; il faut plutôt les juger un par un, ce que se refuse à faire Martineau.

Or, quand on y regarde de plus près, on constate que même une compagnie comme Power Corporation, avec son chiffre d’affaires de plusieurs dizaines de milliards de dollars, possède une large bureaucratie. Tout un ensemble complexe de compagnies, de réseaux, de sous-divisions irriguent l’entreprise comme des milliers de canaux dans le sol. A-t-on besoin d’un chef section des arts au journal Le Droit? Ou d’un service décès et remerciements à La Presse? D’un directeur branche pigments et papiers chez Imerys? D’une section Global Gaz & GNL chez Suez? De cinq filiales différentes chez Great-West Lifeco? Power Corporation juge que oui.

organigramme_power_corporation_petit

Pourtant, Power Corporation n’a pas à subir les « méchants étatistes » qui empêchent le gouvernement de « faire le ménage ». Si une entreprise privée de la taille de Power Corporation, avec un bénéfice net supérieur au milliard de dollar, possède une telle structure bureaucratique, pourquoi nos grands idéologues du tout-privé, ceux-là mêmes qui aimeraient gérer l’État comme si c’était une vulgaire PME – ne s’interrogent-ils pas sur les bienfaits d’une bureaucratie efficace au lieu de réclamer d’éternelles coupures?

Au sein du Ministère de la Santé, a-t-on besoin d’une unité des maladies infectieuses? D’une direction de la prévention des maladies chroniques et des traumatismes? D’un service des toxicomanies et des dépendances? D’une direction de lutte contre le cancer? D’une direction des professionnels de la santé? D’un secrétariat à l’accès aux services en langue anglaise et aux communautés culturelles? D’un service des relations d’affaires? Je ne sais pas. J’y ferais peut-être du ménage, mais qui suis-je pour décider de couper ceci ou cela? Pourquoi devrait-on « faire du ménage » (lire : mettre du monde à la porte et les pousser dans la précarité) dans une structure en tout point semblable à celle de n’importe quelle autre organisation complexe, qu’il s’agisse d’un autre ministère ou d’une compagnie privée?

Ce que refusent de considérer les hérauts d’une certaine droite, comme Martineau, c’est leur incompétence à juger de la question. Ou plutôt : leur manque d’information. Tous les départements, que ce soit chez Power Corporation ou au Ministère de la santé, existent pour une raison particulière. Personne ne s’est levé un matin en se disant : « Ah, tiens, comment pourrais-je gaspiller l’argent de mes patrons en créant des structures inutiles? » Au privé, les patrons sont redevables aux actionnaires. Ici, le ministre, qui prend les décisions, doit les justifier devant les électeurs.

Le polémiste de Quebecor ne peut donc pas se contenter de dresser une longue liste de différents services et dire qu’il y en a trop sans même prendre la peine de se questionner sur leur utilité. Agir de cette manière, c’est tromper délibérément la population en lui présentant ces branches bureaucratiques comme des rameaux à sectionner plutôt que ce pour quoi elles existent réellement: servir les citoyens.

Ainsi, le service contre les infections transmissibles sexuellement et par le sang ne constitue pas un simple outil bureaucratique supplémentaire : c’est peut-être grâce à lui que votre fils ou votre fille seront sensibilisés aux relations sexuelles non protégées, que vous obtiendrez un traitement contre une infection, que votre voisin obtiendra du support dans sa lutte contre le VIH. On ne gaspille peut-être pas notre argent en investissant dans la direction de la biovigilance, un service qui s’occupe de la sécurité dans le domaine du sang et des transplantations et qui informe les professionnels et la population sur les plus récents dangers dans ce domaine. Idem pour la direction de la santé mentale : n’a-t-elle pas contribué à faire tomber les préjugés sur la dépression que vous avez eu il y a quelques années ou sur ce beau-frère ou cette cousine qui souffre de schizophrénie?

La bureaucratie, c’est bien davantage que des échelons supplémentaires et des gens payés à faire on-ne-sait-trop-quoi. C’est ce qui permet à une structure complexe de fonctionner. Montrer un organigramme de cette complexité pour la dénoncer revient à regarder Montréal du haut des airs et à se plaindre du cafouillis de rues et de voitures tout en oubliant qu’au-delà du bitume et des véhicules coexistent un million de citoyens ayant pour objectif de se réaliser.

Martineau, avec ses raccourcis rapides et sa propension à penser qu’il est apte à juger de tout et de rien sans le moindre argument crédible, contribue à l’édification d’une forme de bureaucratie mentale adaptée à ses préjugés. Enfermées dans les départements cognitifs de nos préjugés, isolées les unes des autres, nos pensées étouffent et se meurent faute d’avoir pu prospérer en confrontant celles des autres. Ce n’est pas un débat que lance Martineau, mais une véritable ode aux préjugés.

Et si on prenait la peine de juger de la pertinence du « département Martineau » dans l’empire Quebecor, si on se posait vraiment la question à savoir de quelle sorte de valeur ajoutée le chroniqueur peut se montrer capable, croyez-vous qu’il ne serait pas le premier à faire partie du grand ménage?

Jeunes contre vieux: un combat stérile
11 juillet 2009

Aujourd’hui, au travail, j’ai vu un vieux de texte de Martineau qu’un collègue de travail a affiché dans notre aire de repos. Je ne le retrouve pas sur le net, mais grosso modo il s’en prenait aux jeunes, les qualifiant de gâtés, de paresseux osant interagir entre eux lorsqu’ils sont au travail devant des clients, exigeant un salaire « trop élevé » ou des vacances. Un beau gros drame dans un verre de soluté comme Martineau en raffole. Sauf que derrière le mythe, il y a peut-être une vérité: ce n’est pas tant la soi-disant fainéantise de la génération montante qui cause problème, mais plutôt cette profonde incompréhension inter-générationnelle.

jeunes-vs-vieux

Source de l’image

En effet, c’est facile de se plaindre de ceux qui viennent d’un autre temps. Vous voulez que je me plaigne des vieux? Enfantin. Les vieux sont blasés; ils marchent d’un pas lourdeau et traînent leur carcasse comme d’autres portent un sac de voyage et évitent toute forme d’effort physique. Ils parlent de leurs REERs, de leurs condos, de leurs investissements pendant que les jeunes font le gros du travail pour un salaire bien inférieur. Ils parlent de leur retraite, un luxe que les jeunes ne pourront peut-être même pas se payer. Ils se la coulent douce, ne craignent pas le patron, et passent l’après-midi à fuir le travail d’une matinée qu’ils ont passée à fuir le travail de la veille. Ils oeuvrent à temps plein et ont sacrifié leurs rêves pour un salaire confortable dans des tâches qui ne les satisfont pas le moins du monde. Ils méprisent les jeunes temps partiels qui arrivent et qui réclament une qualité de vie. « La vie, ça se travaille mon gars ». Ils n’ont jamais rien connu d’autre que le travail rémunéré à temps plein mais aujourd’hui leur contribution correspond à celle d’un vieux boulon édenté qu’on endure parce qu’il est en fin de vie utile. En-fan-tin.

Dans les faits, ce combat « jeunes contre vieux » est stérile et inutile. Il découle, à mon avis, d’une profonde incompréhension entre deux générations ayant eu des vies différentes et des aspirations qui ne peuvent être comparées. D’un côté, les « vieux » ont connu la précarité et leurs pères et mères ont vécu le règne du temps plein à la shop dans un travail abrutissant mais qui permettait de mettre de la nourriture sur la table. Ils se sont eux-mêmes englués dans un système leur permettant d’atteindre un niveau de vie confortable, typique de la classe moyenne syndiquée, mais qui en échange leur demandait de sacrifier une quarantaine d’heures par semaine dans un travail qui ne leur plaisaient pas. D’un autre côté, les jeunes ont vu leurs parents s’échiner dans un labeur accablant et ils ont fait la constatation que le salaire n’est pas la seule chose qui importe dans la vie. Qu’on n’a pas à accepter des conditions de vie qui nous déplaisent ou qui nous empêchent de nous réaliser en tant qu’individus, c’est-à-dire en-dehors de ce travail qui nous gobe une si grande partie de notre unique vie.

Malheureusement, en se jalousant et se méprisant les uns les autres, on ne fait que se désolidariser et permettre d’exploiter ces failles: davantage de travail abrutissant pour les vieux et davantage de précarité pour les jeunes. Tout va pour le pire dans le pire des mondes.

Au lieu de s’attaquer les uns les autres, ne vaudrait-il pas mieux se regrouper et exiger une amélioration commune de nos conditions de travail et de vie, dans le respect de nos différences? On peut être vieux et exiger un travail plus stimulant et actif ou être jeune et vouloir de meilleurs salaires, davantage de stabilité et de liberté. En s’entre-déchirant, on se bat simplement pour les miettes d’une tarte se rétrécissant d’année en année au nom de la rentabilité d’entreprises n’ayant de respect pour leurs employés que dans la mesure où ceux-ci leur apportent de juteux profits.

Et si on s’unissait contre ceux qui veulent détruire notre qualité de vie, jeunes comme vieux?

Quand Martineau arrive en ville
21 juin 2009

Le dernier texte de Richard Martineau représente une façon de voir les choses assez répandue, principalement au sein de la nouvelle génération. Le discours est aussi simpliste que fort, du moins en apparence: la Conquête, c’est du passé. Ça ne sert à rien de vivre en pensant au passé. Il faut regarder vers le futur. Et Martineau, toujours aussi pertinent dans ses réflexions, ajoute un « arrivez en ville! » bien senti.   Le problème, c’est que sa « réflexion » ne mène nulle part: on ne peut pas  oublier le passé tant que nos racines ne se sont pas recrées dans le présent.

martineau

En effet, pensons-y un peu.  Pourquoi est-ce que la Défaite de 1760 nous touche encore à ce point?  Ce n’est pas avec des Bombardier, des SNC-Lavalin ou des Guy Laliberté, comme l’affirme Martineau, que nous prendrons racine dans le présent.  Nous sommes cette plante fragile ayant été déracinée, puis lancée vulgairement contre un sol rocailleux, en attente de reprendre possession du sol.  Ce n’est pas parce que quelques petites racines ont trouvé des minéraux utiles que la plante se porte mieux pour autant.   Et ce n’est pas avec quelques compagnies anonymes et un ou deux milliardaires que nous effacerons le souvenir de la terrible disette ayant suivi la fin du régime français.

Le passé existe pour de bonnes raisons.  Ce n’est pas parce qu’on reconnaît que nous sommes la conséquence directe de cet événement fondateur que fut la Défaite de 1760 que nous vivons dans le passé.  Nous reconnaissons qui nous sommes et nous sommes sensibles à toute atteinte à nos valeurs et à notre langue.    Pourrait-on reprocher à un adulte ayant été abusé toute son enfance de se montrer sensible à toute forme d’abus?

Le Québec est cet enfant blessé, ayant souffert en silence pendant nombre d’années, s’étant émancipé durant la Révolution Tranquille et qui se retrouve aujourd’hui très sensible à tout recul.

Que veut dire Martineau quand il nous demande « d’arriver en ville »?  Arriver en ville, s’agit-il d’oublier ce que nous sommes, notre rôle historique et les valeurs que nous transmettons, de renier notre culture et notre langue?  Si c’est le cas, je ne veux pas vivre dans cette ville.  Je préfère la campagne nourricière, étrangère au vain babillage incessant d’une urbanité déconnectée de ces racines.  La ville de Martineau, c’est un ramassis hétéroclite d’individus blasés, sans passé ni présent, et dont l’empreinte se dissipera au jour de leur mort.  Vacuité.

Et si on prenait le problème à l’envers?  Si on se décidait une fois pour toute non pas à cacher la poussière de 1760 sous le tapis d’une résilience factice, mais plutôt de régler une fois pour toute la situation?   Si on se décidait enfin à assumer ce que nous sommes, à libérer nos énergies créatrices dans un Québec francophone et fier de ce qu’il est?

Retour des États-Unis

Ce soir, j’ai mangé au Restaurant Phoebe, à Montpelier, capitale du Vermont. Des menus saisonniers, de la nourriture provenant de la région; tout y est fait à la main. J’y ai mangé un des meilleurs hamburgers depuis longtemps.

Puis, j’ai regardé autour de moi. J’ai observé. Et j’ai vu ce que j’ai vu tout au long de mon voyage, de Québec au New Hampshire en passant par le Massachussets, le Maine et le Vermont. J’ai vu des gens biens avec eux-mêmes. Pas heureux, ça on ne le sait jamais d’un seul regard. Mais biens, souriants. Qui te parlent quand tu les croises. Qui s’excusent quand ils doivent te couper, qui s’arrêtent en voiture pour te laisser traverser la rue.

Communauté.

Ces gens ne sont pas différents de nous. Simplement, ils ne sont pas envahis par une immigration trop nombreuse pour leur capacité d’intégration et ils ont de solides racines américaines, un patriotisme certes parfois excessif mais qui les font se sentir confiants en toute situation. Ils vivent dans une société cohérente. Peut-être injuste, mais cohérente.

Ils mettent des drapeaux américains partout, sur tous les poteaux de téléphone, dans toutes les cours, partout. Mais ils savent ce qu’ils sont, et ils ont une langue commune. Ils se reconnaissent comme tel. Ce ne sont ni des racistes, ni des gens renfermés sur eux-mêmes, ni même des citoyens qui auraient besoin « d’arriver en ville ». Ce sont des Américains conscients de leur rôle historique, heureux de vivre au centre d’autres individus et en relation avec autrui. L’exact opposé de la ville anonyme et blasée de Martineau.

Afin de développer nous aussi ces racines, ce sentiment de communauté et cette fierté, aurons-nous le courage de prendre les décisions qui s’imposent? Aurons-nous le courage d’imposer notre langue partout au Québec et d’exiger une diminution de l’immigration, accompagnée de programmes favorisant la natalité québécoise?

Il en va de notre avenir. Et si on remplaçait le « arrive en ville » de Martineau par un « arrive au Québec »?

Arrêtons d’avoir peur d’exister.

Cannibalisme inc.
27 avril 2007

On dit qu’il ne faut pas juger quelqu’un sur ses paroles, mais sur ses actions. Dans le conflit entre le Journal de Québec et ses journalistes, c’est on ne peut plus vrai. Au sein de l’empire Quebecor, on voit qui sont les « lucides » et qui sont les solidaires.

Parmi les « lucides », il y a Richard Martineau, cet éternel blasé, qui se cache derrière son contrat stipulant que ses articles écrit dans le Journal de Montréal peuvent être publiés dans le Journal de Québec. Pendant que ses confrères de Québec se font mépriser et insulter par Quebecor, cet homme de la ville, cet homme se revendiquant de l’urbanité et du béton, les laisse tomber et décide de profiter du conflit pour étendre toujours un peu plus son emprise. Martineau, la petite PME pour qui les journalistes de Québec en lock-out sont un obstacle de moins à ses rêves de notoriété et de puissances narcissiques.

De l’autre côté, il y a Lise Payette. L’ancienne ministre péquiste a le courage de ses convictions. Lorsqu’elle a été confronté à la même clause de contrat que Martineau, elle a décidé d’agir concrètement: elle a quitté le Journal en signe de solidarité. On dira ce qu’on veut sur la femme et sur ses idées, mais ça c’est du courage. Ça c’est joindre l’action aux paroles.

Ne se le cachons pas: un journaliste de Montréal qui remplace un journaliste de Québec en lock-out sous la protection d’une clause dans un contrat, c’est la même chose qu’une compagnie qui fait venir des briseurs de grève dans des camions escortés par des gardes armés. C’est une insulte pour tous les travailleurs et, dans ce cas-ci, pour les lecteurs de Québec, dépourvus de leur relation de proximité avec leurs journalistes.

Pour une fois, on aura raison à Québec de se plaindre de la montréalisation de l’information. Merci à Quebecor.

Pendant ce temps, l’entreprise a déposé une requête en cour – refusée – pour empêcher les journalistes en lock-out de publier leur propre journal. Quels arguments a-t-on invoqué, je l’ignore. Mais Quebecor a agi comme elle a toujours agi: en petite princesse a qui tout est dû.

Mais est-ce si surprenant, quand on pense que Péladeau lui-même a bâti son empire en écrasant les autres, puis qu’il s’est laissé engraisser par des politiciens vendus au concept du Québec inc. dans les années 80? Quebecor, depuis sa formation, est une entreprise qui cannibalise les autres et qui a grandi en s’abreuvant aux mamelles de l’État. Une telle entreprise peut-elle réellement changer?

Aujourd’hui on a la réponse. Mais que peut-on faire?

Beaucoup.

À une ère de convergence médiatique et de concentration de l’information, il est tout à fait possible d’agir nous-mêmes. Pas besoin d’avoir le courage de Lise Payette. Il suffit simplement de ne plus lire le Journal de Québec, le Journal de Montréal et toutes les publications de Quebecor. De ne plus synthoniser TVA et LCN. De rejeter tout ce qui vient de Quebecor. De dire « non » je ne participe pas à celà. De signifier aux entreprises publiant des annonces dans le Journal de Québec qu’ils perdront des clients. D’écrire à Quebecor pour se plaindre. De contacter son député pour qu’il propose une loi contre la concentration des médias.

De ne plus lire ceux qui, comme Martineau, jouent les briseurs de grève.

Parce que c’est facile de parler, de dénoncer. C’est facile de se plaindre que l’information au Québec est centrée sur Montréal et qu’il y a peu de place pour un point de vue divergent.

Mais qui osera agir?