Niedzielski: l’échiquier du crime
30 avril 2009

niedzielski-echiquier-crimeDéfigurée. Deux semaines dans le coma. Peter Niedzielski l’a frappée, lui a sauté sur le visage, a agressé des gens tentant de s’interposer avant de violer une femme en sortant du métro. Visage tuméfié, difficultés d’élocution. Une femme violée. Des vies gâchées. Et une peine à purger dans la communauté. Horreur! Voilà grosso modo la recette, telle qu’appliquée notamment par Patrick Lagacé et de nombreux autres observateurs. Il s’agit simplement d’opposer la violence gratuite d’un crime à sa peine afin de démontrer, par l’absurde, le ridicule de celle-ci.

Sauf que ça ne fonctionne pas.

En effet, ce qui est fait est fait. Rien ne pourra réparer la violence du geste; il faut partir de ce point. La vie est comme une partie d’échecs: quand le coup est joué, il est joué. Voir la position comme elle était avant celui-ci est contre-productif, voire dangereux. C’était d’ailleurs un des enseignements que j’avais le plus de difficulté à faire comprendre à mes élèves. « Tu aimais ta position, tu as gaffé, reconnais ce qui a changé et n’essaie pas de corriger ton erreur en persistant dans la mauvaise voie. Écrase ton orgueil, accepte que rien ne pourra être changé et regarde à nouveau l’échiquier d’un oeil neuf. » Abyssum abyssum invokat. L’abîme appelle l’abîme. Réparer une erreur en en commettant une autre constitue la meilleure façon de mener à une troisième erreur, et ainsi de suite. Et c’est cette erreur qu’on aurait commise en envoyant Niedzielski en prison.

Soyons francs: quelle aurait été l’utilité de lui montrer le chemin des cellules?

La sagesse populaire, cet oxymoron servant souvent à justifier les pires conneries, affirme qu’une longue peine de prison aurait un effet dissuasif. C’est faux. Il s’agit d’un des nombreux mythes entretenus face au système pénal. La vaste majorité des criminels violents, dont M. Niedzielski, commettent leurs crimes avec impulsivité.

Le cas du meurtre saute aux yeux: plus des trois-quarts des meurtres commis au Canada ont pour victime épouses, époux, enfants, parents et amis. Ce ne sont pas des actes calculés mais bien le résultat de colère, désespoir, etc. où la possibilité de sanction future ne compte pour rien.

Niedzielski était gravement intoxiqué: croyez-vous sérieusement qu’il a même envisagé un instant dans son cerveau en détresse qu’il pourrait obtenir telle ou telle sentence? Le crime n’est pas rationnel; ce serait une erreur de voir le criminel en puissance comme un fin calculateur élaborant une formule mathématique machiavélique évaluant les probabilités de faire un an ou dix en prison. Le crime est impulsif, et quand il ne l’est pas c’est surtout la peur de se faire prendre qui influe sur le passage à l’acte bien plus que la sentence elle-même.

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Source de l’image

Et puis, quel effet aurait la prison sur M. Niedzielski lui-même? Depuis les événements, il a suivi une thérapie, a arrêté de consommer et a complètement changé son cercle d’amis. Il a deux emplois. Il a refait sa vie proprement. Un exemple de réhabilitation. L’envoyer en prison, ce serait quoi, sinon le lancer dans une foire où l’usage de drogues est courant et où les amis ne sont pas recommandables? Pire, lorsqu’il sortirait du pénitencier, serait-il plus ou moins apte à bien fonctionner en société? Ne venez surtout pas me dire que la prison améliore les capacités sociales et professionnelles d’un individu.

La position sur l’échiquier que constitue nos vies a changé. Si nous continuons à analyser cette situation avec les yeux du passé, c’est-à-dire en se complaisant dans le désir de vengeance des victimes et en essayant de combler le vide de leurs vies gâchées, nous ne prendrons pas acte de ce que le présent nous offre ACTUELLEMENT comme possibilités. Nous devons pardonner malgré la douleur – légitime – des victimes, et ce, pour le bien-être d’une société qui aura à vivre avec cet individu par la suite.

Certains diront peut-être: « Hé, ho, Louis, tu exagères! Tu ne serais sûrement pas capable toi-même de pardonner si tu étais la victime! » C’est précisément parce que le pardon est difficile qu’il est si important. Il faut aider la victime à accepter sa nouvelle situation, le nouvel échiquier. Éventuellement, à pardonner à son agresseur. Mais il faut également penser au criminel lui-même, qui vivra parmi nous, sentence dure ou non, et dont la capacité de rédemption de ses fautes passe par sa capacité à refaire sa vie au milieu de tous sans avoir à subir la contamination du milieu hostile et destructeur d’humanité qu’est la prison.

On se plaint souvent de la froideur et de l’insensibilité de l’appareil bureaucratique. Quand il fait preuve de souplesse et d’humanité en contribuant à la réhabilitation d’un criminel, ne devrait-on pas l’encourager?

Criminalité: et pourquoi pas la peine de mort?
26 septembre 2008

Les Conservateurs manquent de cohérence. Ils prétendent vouloir diminuer le crime en utilisant la vieille recette de la répression, c’est-à-dire, tout simplement, en emprisonnant les criminels plus longtemps. Et peu importe si ce criminel a quatorze ans, vient d’une famille dysfonctionnelle et aurait davantage besoin de réhabilitation que de punition. Le problème, c’est qu’un jour le jeune adolescent ressortira de prison, plus fucké que jamais, plus dangereux, plus mêlé, plus violent, et fort de tous ses grades gagnés à l’université du crime.

Or, il me semble, les Conservateurs devraient tenir compte de cette sortie éventuelle de prison s’ils ne veulent pas simplement repousser de quelques dizaines d’années la violence étouffée d’une jeunesse qui a peut-être un peu trop reçu de coups de pied au cul et pas assez de câlins.

Ainsi, pourquoi ne pas pousser la logique jusqu’au bout? Si vraiment on veut empêcher qu’un tel individu se retrouve un jour en société et puisse être encore pire qu’à son entrée au pénitencier, il faut absolument imposer la peine de mort. Si vraiment on espère réduire la criminalité en emprisonnant les criminels (prochaine étape: réduire la pauvreté en emprisonnant les pauvres?) il faut s’assurer que ceux-ci ne causeront plus jamais de problème à quiconque et les exécuter. Et pas de n’importe quelle manière.

Non, non non. Car au Parti Conservateur on veut réduire la taille de l’État. Pas de niaisage, pas de fonctionnaires; on prend le jeune coupable de meurtre, et on l’attache à un mur et on laisse la population le lyncher à mort le soir-même. Ça ne coûte presque rien, c’est rapide, et le jeune ne reviendra jamais pour se venger. Efficace, propre.

Mais est-ce assez? On le sait, la justice est un peu trop molle, avec ses « sentences bonbons » que des juges un peu trop attendris donnent parfois. On devrait pouvoir court-circuiter la justice et se débarrasser du jeune criminel sans procès, dès qu’on a des doutes suffisants sur sa culpabilité. La police va le chercher, on le garde une nuit en prison, et on annonce son lynchage ou sa pendaison pour le lendemain. Et avant de le tuer, on lui offre la possibilité de s’excuser et de demander pardon à Dieu pour ses crimes.

(Ensuite, on ouvre les portes du château-fort et on laisse son corps aux chacals qui rôdent et qui font peur aux gueux et aux gueuses soumises au servage du Seigneur… Allo le Moyen-Âge!)

Sérieusement, qu’espère-t-on régler en envoyant des jeunes de quatorze ans en prison?

J’en connais une qui a commis un meurtre à cet âge. En fait, elle venait d’avoir quinze ans si ma mémoire est bonne. Elle était étrange, froide, distante. Sa mère venait d’avoir cinquante ans et celle-ci affirmait qu’elle était heureuse et qu’elle voulait mourir heureuse. Alors, la jeune adolescente est allée chercher la carabine familiale (allo le registre des armes à feu, en passant!) et a tiré sa mère à bout portant en pleine nuit.

Et bien, j’ai su ce qui était advenu d’elle par la suite. Je l’ai su parce que quelqu’un dans ma famille lui a donné un cours d’art quelques années plus tard. Elle a subi des thérapies, on l’a aidé, et par la suite elle a appris à mieux gérer ses émotions et à se servir notamment de l’art pour s’exprimer (cette maudite culture qui n’intéresse pas le monde ordinaire, selon M. Harper).

C’est ça, la réhabilitation. C’est le constat que le crime ne peut être réparé, le passé ne peut être changé, mais le futur peut l’être. Et qu’il vaut mieux donner tous les outils au criminel pour qu’il puisse obtenir une rédemption non pas par l’apprentissage à l’université du crime que sont les prisons, mais plutôt en devenant une meilleure personne, qui ne sera plus un danger pour la société.

Stephen Harper va frapper un mur avec ses mesures extrémistes. Plusieurs personnes qui, jusqu’ici, lui étaient fort sympathiques, semblent réaliser quelles seraient les conséquences d’un chèque en blanc aux Conservateurs.

Heureusement pour lui, celui-ci pourra toujours compter sur quelques châteaux-forts, surtout en Alberta, là où on espère toujours punir, réprimer, venger, et où on s’imagine le monde comme un lieu dangereux, hostile, mais où on n’a pas le courage politique de mener ses idées à leur terme et de demander l’application de la vieille loi du Talion. Oeil pour oeil, et tuons la jeunesse.

Faut que le sang coule. Faut se venger. Faut punir. Comme si ça allait changer quelque chose.