La complainte des agriculteurs dépendants des travailleurs étrangers
28 avril 2009

Oh non, ne me faites pas pleurer, messieurs les agriculteurs qui s’inquiètent d’une possible pénurie de travailleurs mexicains cet été à cause de la grippe porcine. Que non!

Quand on paie ses employés au salaire minimum pour des semaines de 65 à 70 heures, à quoi s’attend-on? Croit-on sérieusement que tous les jeunes sans-emplois du Québec vont se lancer dans une aventure où ils ne récolteraient qu’un maigre salaire pour accompagner tout un été de maux de dos?

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Au lieu de vous lamenter sur le manque de main-d’oeuvre québécoise, pourquoi ne commenceriez-vous pas par payer équitablement vos employés et leur offrir des conditions de travail décentes?   Vous faites venir 6500 employés étrangers – surtout des femmes, plus dociles et exploitables – dans vos champs à tous les ans; combien de jeunes Québécois pourrait-on faire travailler si vous acceptiez de leur offrir un salaire compétitif?

Le problème, me répondrez-vous, c’est que vos produits de la terre sont en compétition avec le monde entier et que si vous payiez équitablement vos employés vous ne feriez plus assez d’argent pour couvrir tous vos frais.

Et vous auriez raison de me répondre ainsi.

L’enjeu réel n’est-il pas alors dans nos mains à tous, nous qui avons voté pour des gouvernements qui ont sacrifié notre agriculture sur l’autel du libre-échange? Des gouvernements qui préfèrent voir des millions de dollars quitter le pays dans les poches de travailleurs étrangers plutôt que d’assurer un salaire décent à de jeunes adultes de chez nous. De l’argent qui retournerait à la collectivité au lieu d’aboutir quelque part au Mexique…

Alors, je ne vous blâme pas, messieurs les agriculteurs, mais je nous blâme d’avoir voté pour des élus adhérant à un libre-marché de plus en plus dysfonctionnel.  Un système qui condamne au chômage nombre de jeunes des régions tout en rendant les agriculteurs dépendants d’un cheap labor à 5000 km. d’ici.

À quand un gouvernement aux politiques plus modérées et intégrant un minimum de protectionnisme afin de protéger nos emplois et notre mode de vie?

Oser le protectionnisme pour sortir de la crise
18 mars 2009

Le Bloc Québécois ferait bien de se demander ce qu’a accompli de si formidable le libre-échange depuis quelques années au lieu de s’inquiéter d’un possible retour du protectionnisme aux États-Unis.  Imposer des droits de douanes aux entreprises qui mettent à la porte des travailleurs d’ici pour produire dans le tiers-monde ne constitue pas une menace, mais peut-être la seule solution.

Les États-Unis étaient possiblement le pays le plus libre-échangiste au monde, du moins jusqu’au début de la crise, mais à quel prix? De 2000 à 2007, le revenu du ménage médian baissait de 0,3% par année en termes réels. Le taux d’endettement des ménages américains est passé de 63% du PIB en 1998 à 100% en 2007. ((Le Monde diplomatique, Mars 2009, p. 18 19, Totems et tabous, Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis, Jacques Sapir)) Face à une concurrence asiatique payant des salaires médiocres, les délocalisations et fermetures d’usines étaient la norme. Conséquence: le secteur manufacturier a fondu comme une crème glacée sur l’asphalte sous un soleil de juillet.

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Parallèlement, toujours soucieuses d’être compétitives à l’échelle internationale, les compagnies ont demandé (et obtenu) du gouvernement qu’il transfère les charges sociales vers les salariés. De 2000 à 2007, le coût des assurances de santé aux États-Unis a augmenté de 68%, les frais d’éducation de 46% et la proportion des citoyens sans couverture sociale est passée de 13,9% à 15,6%. ((Idem.))

Quel succès!

Le politologue français Emmanuel Todd résume bien le problème:

La pression sur les salaires aboutit à l’insuffisance de la demande globale, à l’échelle planétaire. Avant la crise, le système tournait grâce aux Etats-Unis: en situation monétaire et militaire dominante, ils consommaient chaque année 800 milliards de dollars en trop, soit leur déficit commercial annuel. L’Amérique était l’agent de relance de l’économie mondiale et sa surconsommation était financée par le mécanisme des subprimes, des prêts hypothécaires, qui vient d’exploser. La globalisation a dans un premier temps détruit des emplois dans la partie développée du monde. Les pays émergents se sont nourris de cette destruction mais finissent par être touchés par l’effondrement de la demande intérieure des pays qu’ils étaient en train d’affaiblir. C’est le problème classique du virus qui finit par tuer son hôte.

En clair, le libre-échange a mis en compétition des travailleurs occidentaux et du tiers-monde pour fabriquer une multitude de produits. En délocalisant une usine (ce qui devient possible par l’abolition des tarifs douaniers), on permet de produire à moindre prix, mais parallèlement on réduit la demande du pays développé auquel la dite marchandise devait être destinée. On produit davantage, mais ceux qui perdent leurs emplois dans les secteurs manufacturiers ont moins d’argent pour consommer. Ce qui conduit à la crise.

Le Québec, par exemple, a perdu 87 000 emplois dans ce secteur de 2004 à 2008. ((Le Devoir, ÉCONOMIE, samedi, 21 février 2009, p. b1, Manufacturier: un emploi sur sept a disparu, Desjardins, François)) On ne parle pas ici d’emplois payés au salaire minimum, mais de salaires acceptables permettant de faire vivre une famille et… d’acheter toutes les bébelles produites en Chine dans des usines qui pourraient être ici. La situation est identique dans tous les pays les plus avancés: les États-Unis ont perdu 4,1 millions d’emplois dans ce secteur de 1998 à 2008, l’Angleterre a vu disparaître 29% de ses emplois et le Japon plus de 24%. C’est l’hécatombe, et on peut dire merci au libre-échange.

Si le libre-échange a causé la crise actuelle, plusieurs s’empressent de dénoncer ce qui pourrait possiblement permettre de s’en sortir: le protectionnisme. « Non, non, non », les entend-on répéter inlassablement. Encore englués dans leurs dogmes néolibéraux, ils n’ont pas encore constaté l’incroyable implosion de l’économie résultante de leur idéologie. Ils agitent le spectre d’un protectionnisme ayant soi-disant empiré la crise des années 30 pour mieux le dénoncer.

Dans les faits, pourtant, le protectionnisme n’a pas rendu la crise des années 30 plus sérieuse, loin de là. Il ne s’agit pas d’un hasard si John Maynard Keynes, qui a été dans les années 1920 un des plus grands partisans du libre-échange, est devenu un adepte du protectionnisme à partir de 1933. Le libre-échange est incapable de relancer la consommation nationale. Les véritables facteurs ayant aggravé la crise furent plutôt l’instabilité monétaire, l’accroissement des coûts de transport et la contraction de la liquidité internationale. Ce qui se produit actuellement, dans un système on-ne-peut plus libre-échangiste.

Dans une situation exceptionnelle, il faut penser de manière exceptionnelle. Jacques Sapir l’explique:

Des mesures protectionnistes, qui permettent de moduler les échanges avec l’extérieur, à l’encontre de l’autarcie, qui vise au repli sur soi, s’imposent donc. C’est même la condition sine qua non de toute politique de revalorisation salariale qui rende les ménages solvables et permette d’accroître la demande. Augmenter les salaires sans toucher au libre-échange est soit une hypocrisie, soit une stupidité. Par ailleurs, seul le protectionnisme peut arrêter la spirale du moins-disant fiscal et du moins-disant social qui s’est instaurée aujourd’hui. ((Le Monde diplomatique, Ibid.))

Les États-Unis l’ont compris, et ce n’est pas un hasard s’ils exigent que leurs efforts financiers visent avant tout à relancer la consommation intérieure, à offrir des emplois aux États-Unis et non au Mexique ou à Pékin. Ce pays a beaucoup de défaut, mais une de ses qualités est le pragmatisme. Pendant que le Bloc Québécois et à peu près toutes les élites canadiennes et québécoises sont encore éberlués par les événements et s’accrochent à une recette qui a prouvé son inefficacité, nos voisins du sud ont compris l’importance d’un sain protectionnisme permettant de jeter les bases d’une future reprise.

Si aujourd’hui le protectionnisme constitue une hérésie, l’idée même de nationaliser les banques n’en était-elle pas une il y a tout juste un an?

Il faut penser autrement.