Les indépendantristes
26 janvier 2010

Ils sont convaincus. Ils portent, comme les vrais indépendantistes, leurs chandails des Patriotes, du Réseau de résistance du Québécois (RRQ), de Bourgault, de Lévesque. Ils agitent bien haut le drapeau fleurdelisé, portent des pancartes avec un symbole nazi à la place d’une feuille d’érable. Ils sont en première ligne de toutes les manifestations, levant tel doigt d’honneur à l’autre Saint-Jean ou se battant avec les policiers lors d’une manifestation contre la visite du prince Charles l’automne dernier. Ils sont convaincus. Mais ne convainquent personne. Ce sont les indépendantristes, cette infime minorité, à ne pas confondre avec les indépendantistes.

Les indépendantristes, ce sont eux, cette infime minorité de militants qui vivent sclérosés dans un présent immobile où la pensée et la remise en question ont fait place à l’action irréfléchie et inconséquente. La peinture, la poésie, le cinéma? C’est des affaires de tapettes. Les colloques, les discussions politiques, les joutes oratoires avec quelqu’un qui ne pense pas comme soi? Du niaisage, une perte de temps. Réinventer le discours, reconstruire les idées dans un monde en perpétuel mouvement? Veux pas savoir! Tout ce qui compte, c’est d’être dans la rue, d’avoir un bâton entre les mains et de vouloir taper du méchant anglais. Prenez un poulet, coupez-lui la tête, et vous obtenez sensiblement le même résultat.

Parfois, on peut tenter une discussion avec eux. Je dis bien tenter, car il suffit de peu de temps pour atteindre les tristes limites de leur (in)capacité à argumenter. Un tel ne jure que par l’établissement d’une milice ou d’une armée, et peu importe si les nouveaux pays ne sont pas devenus indépendants par les armes. Un autre veut s’en prendre aux organisation syndicales, et peu importe si celles-ci sont responsables de l’enrichissement collectif et représentent démocratiquement la classe moyenne. Un autre encore veut faire d’un Québec indépendant un paradis fiscal, sans même se soucier ce ce que signifie le fait d’être indépendant pour aller s’attacher poignets et chevilles sur l’autel du libre-marché. Oh, ils ont des idées. Mais ils sont incapables de les défendre. Et ils ne veulent même plus les défendre; ils préfèrent l’action pour l’action.

Or, l’idée d’indépendance présuppose une réflexion, une prise de conscience de notre servitude actuelle. Il ne suffit pas de faire un simple copier-coller des arguments de nos parents ou grands-parents en espérant convaincre les autres en criant plus fort qu’eux. Les temps ont beaucoup changé depuis les années soixante. Aujourd’hui, on peut même se questionner sur l’indépendance de nombreux pays, dont le Canada, face à une mondialisation néolibérale permettant à des entreprises de poursuivre des États. En 2010, l’idée d’indépendance est plus révolutionnaire que jamais. Il s’agit de l’indépendance du peuple, des gens ordinaires, et non pas d’une quelconque lubie de radicaux en quête de bastonnade.

L’indépendance, c’est bien autre chose qu’un projet politique se jouant dans la rue. Artistique, elle est la représentation des limites que l’artiste tente de transgresser. Culturelle, elle représente la volonté de se représenter soi-même dans le monde et dans le temps. Musicale, elle développe les rythmes et les paroles qui font vibrer le peuple. Sociale, elle s’insère dans le combat collectif des millions de travailleurs qui espèrent améliorer leur sort. Sportive, elle canalise les espoirs de tout un peuple dans les exploits de ses héros. Intellectuelle, elle développe les combats d’idées permettant d’assurer une cohérence au mouvement. Littéraire, elle permet la compréhension d’un monde qui nous est propre et qui nous représente. L’indépendance, c’est la somme de tout ce que nous sommes et notre quête collective de la libération des limites qui nous entravent. Faire abstraction de cela, c’est s’enfermer dans une logique de sourds où les idées ont peu de chance de toucher leur cible, où le projet politique de l’un n’a aucune chance de s’inscrire dans le réel artistique, culturel, musical, social, sportif, intellectuel ou littéraire de l’autre.

Les indépendantristes méprisent le débat d’idées. Ils ridiculisent ceux qui font progresser l’indépendance – la vraie – sur d’autres fronts que celui de la manifestation politique. Ils regardent de haut la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) qui, grâce à ses Jeudis de la langue, son appui à la Coalition pour l’Histoire et au Mouvement Montréal français, grâce à ses nombreux prix attribués à des gens de tous les domaines de la société et à son implication dans la création d’une résistance idéologique contre toutes les servitudes, participe à l’émancipation du peuple en entier. Ils se moquent des intellectuels, ces « pelleteux de nuages », ridiculisent ceux qui conçoivent le combat autrement que dans une logique d’affrontement direct et violent.

Dans cette lutte, nous devons tous être unis: le RRQ (qui fait un travail de terrain essentiel), la SSJB (qui bâtit le discours et s’attaque au travail intellectuel) et les autres mouvances. Nous devons surtout être ouverts aux arguments d’autrui et en mesure d’adapter notre discours aux nouvelles réalités. Si nous laissons les indépendantristes et leur fermeture d’esprit gagner, nous aurons tous perdus. Si nous laissons parler la violence et le combat de rue, qui a parfois son utilité mais qui ne peut en aucun cas être exclusif, nous ne pourrons plus parler pour l’ensemble des Québécois.

Ces indépendantristes, non, ne sont pas indépendantistes. Sous prétexte de nous libérer de carcans qu’ils ont eux-mêmes définis et choisis, ils nous enferment dans leur propre logique haineuse et méprisante pour quiconque a choisi d’ouvrir d’autres fronts dans la lutte pour notre libération. L’indépendance, au-delà du « pays sur la mappe », présuppose notre libération collective et l’atteinte d’un mieux-être pour l’ensemble des individus formant notre société. Dans leur obstination à se croire les seuls dignes représentants de la lutte du peuple québécois et à refuser de considérer l’incroyable apport d’autres institutions souverainistes, d’autres gens ayant d’autres méthodes, ils ne condamnent pas seulement leur pensée atrophiée à une mort certaine, mais ils contribuent à la stagnation d’un discours politique ayant plus que jamais besoin d’être reconstruit.

Vive un discours indépendantiste ouvert et cohérent!