Insipide Académie
11 février 2009

« Lui, il a du charisme, c’est un naturel ». Le jugement du parrain de Star Académie tombe. Le jeune homme vient de chanter la chanson d’un autre. René Angélil, derrière ses lunettes assombries et avec sa voix de Gerry Boulet semi-aphone choisit: ceux qui l’ont, ceux qui ne l’ont pas. Pour l’avoir, vous ne devez être ni original, ni écrire vos propres textes, ni même exprimer quelque chose dans vos chansons. Vous devez recopier mot à mot ce que d’autres ont écrit et le faire le plus naturellement possible, en prévision d’une possible carrière de star de la musique.

Exit la création! Exit l’originalité! À Star Académie on favorise le conformisme et le prêt-à-écouter. Qu’importe si on se prive de musiciens qui ont quelque chose à dire, qui ont leurs tripes à chanter: dans le royaume de Quebecor on ne s’intéresse pas à la musique en tant que moyen d’expression personnel. On veut des chanteurs qui vont chanter ce qu’on leur demande de chanter et qui vont le faire avec tellement de naturel qu’ils vont pouvoir changer de la merde en or. La personne qui fait vibrer ses cordes vocales n’a que peu d’importance. Si on pouvait aller chercher des petits Mexicains et leur demander de chanter du Lara Fabian on le ferait. Ce ne sont pas des individus que l’on met en valeur, mais des cordes vocales attachées à quelqu’un qui a l’air naturel, qui ne coûte pas cher et qui transforme notre merde en or.

La musique, pourtant, c’est bien davantage que de chanter des vieux succès des années 70 à la Sylvain Cossette ou de radoter du Harmonium avec Bruno Pelletier auprès d’un vieux pneu qui brûle. Chanter, c’est s’exprimer, c’est faire preuve d’intelligence. Comme l’expliquait Howard Gardner, le père de la théorie des intelligences multiples: « il faudrait redéfinir l’intelligence en tant que capacité à résoudre des problèmes et créer des produits qui sont valorisés dans un ou plusieurs ensembles culturels ». Le problème à résoudre, c’est nous. Nos angoisses, nos craintes, nos désirs, notre fierté, nos joies, nos peines. La musique doit nous faire vibrer; elle doit réveiller nos passions et nous faire temporairement quitter le quotidien banal pour nous permettre de nous élever ailleurs. Et le produit valorisé, c’est la musique qui nous permet de résonner ainsi. Sauf qu’il faut la créer.

En valorisant le paraître et la reprise de chansons d’autrui plutôt que l’originalité de nouveaux créateurs musicaux, Star Académie ne favorise pas la création de nouveaux produits culturels permettant de « résoudre nos problèmes ». Elle ne fait qu’encourager l’insipidité d’une multitude de faux-semblants venant grossir les rangs d’une nouvelle classe de soi-disant artistes qui n’ont de talent que la couleur de leur chant et qui seraient incapables d’écrire trois lignes de texte original. Bref, tel un buffet chinois à bas prix, on favorise la quantité au-dessus de la qualité.  Kant disait qu’on pouvait considérer un acte comme immoral lorsque sa généralisation empêche l’acte lui-même.  Si tous les chanteurs se contentaient de chanter les chansons d’un autre, qui écrirait?  C’est cette immoralité d’une chanson déconnectée de ses tripes qu’encourage Star Académie.

Je l’ai écouté l’émission-vedette de Péladeau. Et j’ai été touché par la puissance de ces voix dont j’avais peine à croire qu’elles sortaient de ces corps frêles de jeunes adultes à l’air un peu adolescent. Mais j’aurais encore préféré – et de loin – des cordes vocales moins peaufinées ou des voix éraillées chez de jeunes gens qui ont quelque chose à dire.

Des individus qui ne chantent pas pour faire une carrière mais qui crient ce qu’ils sont et qui expriment leur rage de vivre en voix et en musique.

Le monde selon Péladeau
4 avril 2008

Selon Pier-Karl Péladeau (ce « criss de bum » selon mon coloc, qui a grandit sur la même rue que lui), la crise qui secoue le secteur manufacturier au Québec n’a rien à voir avec la concurrence asiatique, la déréglementation,la hausse du dollar canadien, la réorientation vers l’économie du savoir prônée par les gouvernements ou la hausse du coût des matières premières. Non, non. Si le secteur est dans la dèche, c’est forcément la faute aux méchants syndicats!

La crise manufacturière que traversent votre ville et plusieurs autres au Québec n’est pas le fruit du hasard. Tant que d’honnêtes travailleurs demeureront les otages d’organisations cyniques qui les manipulent et leur cachent la vérité, la crise manufacturière ira en s’aggravant et le Québec continuera de s’appauvrir.

Alors, citoyens, qu’attendons-nous pour nous débarasser de nos organisation cyniques un peu trop démocratiques et confier notre destiné à M. Péladeau, qui saura sûrement nous offrir des emplois à la tonne… salaire de la Chine en prime!

Heil Péladeau, mon nouveau Führer!

Cannibalisme inc.
27 avril 2007

On dit qu’il ne faut pas juger quelqu’un sur ses paroles, mais sur ses actions. Dans le conflit entre le Journal de Québec et ses journalistes, c’est on ne peut plus vrai. Au sein de l’empire Quebecor, on voit qui sont les « lucides » et qui sont les solidaires.

Parmi les « lucides », il y a Richard Martineau, cet éternel blasé, qui se cache derrière son contrat stipulant que ses articles écrit dans le Journal de Montréal peuvent être publiés dans le Journal de Québec. Pendant que ses confrères de Québec se font mépriser et insulter par Quebecor, cet homme de la ville, cet homme se revendiquant de l’urbanité et du béton, les laisse tomber et décide de profiter du conflit pour étendre toujours un peu plus son emprise. Martineau, la petite PME pour qui les journalistes de Québec en lock-out sont un obstacle de moins à ses rêves de notoriété et de puissances narcissiques.

De l’autre côté, il y a Lise Payette. L’ancienne ministre péquiste a le courage de ses convictions. Lorsqu’elle a été confronté à la même clause de contrat que Martineau, elle a décidé d’agir concrètement: elle a quitté le Journal en signe de solidarité. On dira ce qu’on veut sur la femme et sur ses idées, mais ça c’est du courage. Ça c’est joindre l’action aux paroles.

Ne se le cachons pas: un journaliste de Montréal qui remplace un journaliste de Québec en lock-out sous la protection d’une clause dans un contrat, c’est la même chose qu’une compagnie qui fait venir des briseurs de grève dans des camions escortés par des gardes armés. C’est une insulte pour tous les travailleurs et, dans ce cas-ci, pour les lecteurs de Québec, dépourvus de leur relation de proximité avec leurs journalistes.

Pour une fois, on aura raison à Québec de se plaindre de la montréalisation de l’information. Merci à Quebecor.

Pendant ce temps, l’entreprise a déposé une requête en cour – refusée – pour empêcher les journalistes en lock-out de publier leur propre journal. Quels arguments a-t-on invoqué, je l’ignore. Mais Quebecor a agi comme elle a toujours agi: en petite princesse a qui tout est dû.

Mais est-ce si surprenant, quand on pense que Péladeau lui-même a bâti son empire en écrasant les autres, puis qu’il s’est laissé engraisser par des politiciens vendus au concept du Québec inc. dans les années 80? Quebecor, depuis sa formation, est une entreprise qui cannibalise les autres et qui a grandi en s’abreuvant aux mamelles de l’État. Une telle entreprise peut-elle réellement changer?

Aujourd’hui on a la réponse. Mais que peut-on faire?

Beaucoup.

À une ère de convergence médiatique et de concentration de l’information, il est tout à fait possible d’agir nous-mêmes. Pas besoin d’avoir le courage de Lise Payette. Il suffit simplement de ne plus lire le Journal de Québec, le Journal de Montréal et toutes les publications de Quebecor. De ne plus synthoniser TVA et LCN. De rejeter tout ce qui vient de Quebecor. De dire « non » je ne participe pas à celà. De signifier aux entreprises publiant des annonces dans le Journal de Québec qu’ils perdront des clients. D’écrire à Quebecor pour se plaindre. De contacter son député pour qu’il propose une loi contre la concentration des médias.

De ne plus lire ceux qui, comme Martineau, jouent les briseurs de grève.

Parce que c’est facile de parler, de dénoncer. C’est facile de se plaindre que l’information au Québec est centrée sur Montréal et qu’il y a peu de place pour un point de vue divergent.

Mais qui osera agir?