Un peu tanné
2 octobre 2008

Les élections, c’est divertissant au début: on a droit à des analyses quotidiennes, des émissions spéciales, et soudainement on semble enfin réaliser que tout est politique, comme si on avait allumé une lumière dans une pièce sombre. À la longue, pourtant, ça tanne. Et je vous l’avoue, je commence à être tanné.

En effet, j’en ai marre de ces affrontements stériles comme il y en a eu tant lors du débat des chefs. Marre qu’on me donne du pré-mâché, qu’on me resserve inlassablement la même vieille recette hyper-simplifiée, ampoulée, réduite à sa plus simple expression; la loi et l’ordre pour les Conservateurs, le tournant vert pour les Libéraux, la famille pour les Néo-démocrates et le consensus québécois pour le Bloc. Je suis intelligent: pourquoi toujours tout simplifier ainsi?

J’aimerais qu’on me parle de ma vie sous tel ou tel gouvernement. Par exemple, je voudrais qu’on me dise: « ton travail vaut quelque chose ». J’aimerais pouvoir vivre et non pas survivre; pouvoir me projeter plus loin que ces maigres journées de congé qui ne sont souvent qu’un triste exutoire en attendant la fatalité d’un retour à un travail qui ne me permet pas de pouvoir atteindre un niveau de confort suffisant pour pouvoir m’intéresser à des trucs du genre « la loi et l’ordre ».

Je suis pauvre. Financièrement, si j’ai vingt dollars dans mes poches à la fin de la semaine, c’est vingt dollars de moins pour rembourser des dettes. Psychologiquement, c’est pire: je suis l’homme qui vit pour travailler et qui n’a jamais le temps d’espérer pouvoir se payer le minimum pour pouvoir se définir en dehors du travail. Chaque semaine qui passe constitue une nouvelle pente à gravir vers un sommet n’offrant de vue que l’illusion d’un changement.

Pourtant, nous sommes si riches. Jamais nous n’avons été aussi riches. Nous avons bâti une société permettant une accumulation incroyable de richesse, mais celle-ci ne profite qu’à une minorité. Qu’ont-ils accompli, ces parvenus, pour mériter d’avoir plus que je ne pourrais jamais souhaiter dans toute ma vie? L’argent qu’ils possèdent n’est pas à eux; nous avons choisi de les laisser s’enrichir de cette façon.

Ce qui nous ramène, insidieusement, vers la nécessité d’avoir des alternatives politiques aux partis de droite que sont le Parti Conservateur et le Parti Libéral du Canada. Mais Jack Layton devrait peut-être un peu moins me parler de famille, mais plutôt mettre l’emphase sur une réelle redistribution de la richesse qui me permettra peut-être, un jour, de pouvoir espérer davantage qu’un vieux char rouillé m’amenant d’un appartement contaminé aux moisissures vers un travail qui ne me satisfait pas vraiment.

NPD-PLC: la nécessaire union contre-nature
23 septembre 2008

L’annonce de Jack Layton selon laquelle celui-ci considérait une possible coalition avec le Parti Libéral du Canada (PLC) tombe sous le sens: ensemble, les deux partis pourraient empêcher l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire, fruit de la division du vote de l’opposition. Ceci dit, il y a pourtant un obstacle majeur à cette union, et il est idéologique: comment le NPD, un parti de centre-gauche, pourrait-il faire alliance avec le PLC, de centre-droit?

En effet, et contrairement aux affirmations – peu étayées – de Patrick Lagacé et de Vincent Marissal, le Parti Libéral du Canada n’est pas et n’a jamais été, du moins dans son histoire récente, un parti de gauche.

En voici quelques exemples pêle-mêle:

  • Loi C-17 (1994) : le gouvernement libéral de Jean Chrétien a réduit la durée des prestations d’assurance-emploi et fait passer le taux des prestations de 57 à 55%.
  • Loi C-12 (1996): le même gouvernement a décidé de changer la formule de calcul; désormais on ne calculait plus les semaines de travail, mais plutôt les heures travaillées. Alors que près de 80% des travailleurs étaient couverts, ce nombre est désormais passé à moins de 50%. Puisque ces gens n’étaient plus couverts et ne réclamaient plus d’argent, le gouvernement libéral pouvait ainsi détourner l’argent de la caisse à d’autres fins. Voici d’ailleurs ce qu’écrivait à ce sujet Gaétan Guérard, conseiller syndical au Syndicat de l’enseignement des Deux Rives (SEDR-CSQ) en 2000:

    Le ratio prestataires/chômeurs (p/c), qui est confectionné à partir de données de Statistique Canada est un bon indicateur de la couverture offerte par le régime aux chômeurs . Le niveau de ce ratio est passé de 83% en 1989 à 42% en 1997 . L’état de la couverture de ce régime agonisant est resté critique mais stable à 42% en 1998. C’est donc dire qu’en 1989, 8 chômeurs sur 10 avaient droit aux prestations mais que depuis 1997, environ 6 chômeurs sur 10 n’ont pas droit aux prestations. À force de soi-disant réformes qui ne visaient en fin de compte qu’à démanteler le régime, les conservateurs et libéraux peuvent dire  » Mission accomplie « !

  • Les transferts fédéraux en éducation ont été réduits de près de 2,2 milliards $ entre 1993 et 2006, pénalisant ainsi les étudiants, à qui les provinces ont refilé une partie de la facture.
  • En 1995, les Libéraux ont imposé des compressions à Environnement Canada en plus de couper plus de 40% du financement de Parcs Canada (jusqu’en 1998).
  • En 2000, Paul Martin, alors ministre des finances du PLC, a annoncé les plus importantes baisses d’impôts de l’histoire du pays: 100 milliards en cinq ans. Il a par la suite éliminé l’impôt sur le capital des sociétés et augmenté le seuil d’exemption fiscale pour les cotisations aux REER, qui a permis d’y inclure des revenus de plus de 75 000$ par année. Plus de 30% des avantages de ces baisses d’impôts ont ainsi profité aux 5,3% des contribuables au revenu le plus élevé.
  • Lors des élections de 2006, Paul Martin annonça de nouvelles baisses d’impôts de plusieurs dizaines de milliards de dollars, seulement dépassées en quantité par Stephen Harper et ses 44,9 milliards $.

On le constate, le Parti Libéral du Canada n’est pas un parti de gauche. Il volé les travailleurs en les empêchant de toucher l’assurance-emploi à laquelle ils avaient contribué, il a coupé dans l’environnement, dans l’éducation, il a réduit les impôts des plus aisés et de compagnies faisant déjà d’indécents profits. Il a seulement été battu par un parti encore plus à droite que lui en 2006.

Ainsi, une alliance entre le NPD et les Libéraux serait extrêmement contre-nature (même si Stéphane Dion a légèrement recentré le PLC depuis son élection). Depuis deux décennies que ces deux partis proposent deux visions diamétralement opposées aux citoyens, et là, soudainement, ils s’embrasseraient les uns les autres dans une virile étreinte et iraient boire de la bière et fumer des cigares aux mêmes assemblées? Non, c’est impossible.

Par contre, rien n’empêcherait une alliance ponctuelle. C’est-à-dire que deux ennemis, malgré leurs différences, peuvent reconnaître qu’ils font face à un danger encore plus grand, non seulement pour leurs formations politiques, mais également pour le pays en général. Comme en période de guerre, on pourrait voir un front uni se créer face à la menace d’un gouvernement Harper majoritaire. Il ne s’agirait pas de s’aimer, ni même d’être en accord les uns les autres, mais d’être pragmatiques et d’échanger des circonscriptions prenables.

Par exemple, dans un comté où le Parti Conservateur est en avance mais que l’addition des votes du NPD et du PLC donnerait une victoire claire à l’un ou à l’autre, un des deux candidats devrait se retirer et appeler ses supporters à voter pour l’autre. Contrairement au vote stratégique individuel, qui est une perte d’énergie et de temps, cette stratégie permettrait d’inclure les aspirations des votants dans le prochain gouvernement, en y intégrant des postes de prestige à des candidats de l’autre formation. Ou, plus simplement, permettre une plus grande diversité au Parlement et assurer au parti appuyé qui, s’il fera partie de l’opposition, ne le sera pas dans un contexte majoritaire où il n’a pas de pouvoir.

Jack Layton a fait les premiers pas. À Stéphane Dion maintenant de mettre de côté son égo et d’y répondre. S’il continue de faire l’oreille sourde, il se dirige vers une défaite des plus cinglantes, non seulement pour lui, mais pour la majorité des Canadiens qui ne veulent pas d’un Stephen Harper mettant en oeuvre un troisième mandat Bush au Canada.

Qui veut le pouvoir?
1 septembre 2008

Généralement, dans un pays démocratique, le but des partis politiques d’opposition est d’atteindre le pouvoir. Ils doivent dénoncer les erreurs gouvernementales, le manque de vision du parti au pouvoir et essayer de convaincre qu’ils sont davantage en mesure d’effectuer le travail. Tout ça, en théorie, bien sûr.

Or, il semble que personne ne veuille du pouvoir au Canada. Pendant que le Parti Conservateur, pourtant minoritaire, navigue sans cap et sans la moindre orientation claire sur l’océan d’une période pourtant trouble, se permettant même au passage de couper les fonds aux artistes sans la moindre raison, on a l’impression que les trois autres partis ne veulent rien savoir du pouvoir.

Le Bloc Québécois a peur de reculer dans les régions au Québec, le Nouveau Parti Démocratique doit gagner le vote de l’aile-gauche de Libéraux plus occupés à clamer haut et fort l’amour de leur chef qu’à proposer un programme intelligible à la population, et ces mêmes Libéraux vivent dans la terreur de voir Stéphane Dion se faire écraser en campagne électorale. Bref, on a un gouvernement qui ne fait rien et une opposition, divisée, résolue à attendre.

Ci-bien qu’on se retrouve dans la situation loufoque actuelle, où le premier ministre devra lui-même violer propre sa loi pour déclencher des élections. Et le plus drôle dans toute cette saga, c’est que M. Harper tente de justifier sa contradiction en affirmant que l’opposition aurait cherché à le défaire plus tard, avant le terme de son mandat en octobre 2009. Faut vraiment prendre les gens pour des crétins. Comme le souligne L’Esprit Vagabond:

Bref, tu veux déclencher des élections, mets tes culottes, déclenche-les et pointe pas un autre du doigt pour justifier ta décision!

On aime ça au Canada se blâmer les uns et les autres à savoir qui portera l’odieux du déclenchement d’une campagne électorale. Comme si celle-ci était inutile, voire nuisible, et que celui qui en est responsable devait être traité comme s’il avait amené la peste bubonique au village. Pourtant, cette élection serait la chance de réaffirmer nos valeurs et de voter pour un parti différent, proposant un futur plus à notre image.

Quand un gouvernement méprise autant la population que le Parti Conservateur, on devrait s’attendre à constater une rapide progression et de grandes envolées lyriques de la part de l’opposition. Son silence ne fait que démontrer la force d’une mouvance conservatrice satisfaite d’elle-même jusqu’à l’excès et n’ayant même pas besoin d’avoir de programme électoral pour espérer gagner, jouant plutôt sur les sentiments anti-intellectuels d’une partie de la population comme d’autres l’ont déjà fait auparavant.

Quand on n’a rien à offrir et aucun plan, il suffit alors de se laisser porter par les flots et de jouer les petits bénis-oui-oui face à nos voisins du sud. Et le plus triste dans tout cela, c’est que ce sont peut-être eux qui ont raison: le plus stable et le « meilleur » des gouvernements coloniaux n’est-il pas celui qui se contente de suivre les ordres de la métropole?

Voilà peut-être qui explique pourquoi personne ne semble vouloir du pouvoir. Peut-être parce qu’il n’existe plus. Ou presque.

Destins croisés
18 septembre 2007

Ce ne sont que des élections partielles, mais les changements sont de taille: Roberval-Lac-Saint-Jean passe aux Conservateurs après 14 ans avec le Bloc et Outremont passe au Nouveau Parti Démocratique alors que la circonscription a toujours été, sauf une fois, libérale. Voilà une situation qui résume bien les deux tendances contradictoires à l’oeuvre au Québec.

D’un côté, il y a Montréal, habituée au pouvoir sous le PLC, avec ses nombreux ministres. Devant la chute des Libéraux, le centre économique et politique du Québec a décidé de voter selon ses valeurs. Exit le désir du pouvoir, d’être du côté des gagnants. Montréal, dont on ne peut de toute façon pas se passer, a décidé de faire confiance aux valeurs néodémocrates, à Thomas Mulcair et aux idées social-démocrates du NPD.

D’un autre côté, le Saguenay c’est loin. Très loin d’un point de vue politique. Depuis des années qu’on est dans l’opposition, qu’on vote « du bon bord » sans trop savoir pourquoi, qu’on n’a pas de ministre, qu’on ne compte pas dans les discussions au cabinet. À l’image de la région de Québec, qui a largement voté pour les Conservateurs aux dernières élections, on a cédé au culte de l’image représenté par l’ex-maire Denis Lebel et, surtout, au désir de faire partie du pouvoir. Contrairement à Montréal, on n’a pas voté par conviction (la majorité des habitants du Saguenay sont opposés à la guerre en Afghanistan, par exemple) mais bien pour être au pouvoir. C’est un ras-le-bol de l’opposition qui, malheureusement, augmentera le pouvoir d’un gouvernement opposé aux valeurs québécoises de paix et de justice sociale.

Ainsi, encore une fois, et n’en déplaise aux régionalistes, c’est Montréal qui fait le combat des idées et qui regarde vers le futur. C’est Montréal qui choisit un parti résolument progressiste et tourné vers le futur, alors que le Saguenay (ou Saint-Hyacinte-Bagot, où les Conservateurs ont obtenu un bon résultat) a décidé de sacrifier ses valeurs pour s’accrocher aux mamelles du pouvoir, si hostile ce pouvoir soit-il à l’égard du Québec.

On dira peut-être: « les gens des régions sont tannés de se faire prendre pour acquis par le Bloc ». Mais on a tort de penser ainsi. Car s’il est vrai que le Bloc compte sur ces votes et ces comtés, il représente également sa population et s’il n’est pas au pouvoir cela ne l’empêche pas de piloter des dossiers et de se servir de son pouvoir dans un contexte minoritaire pour refléter les valeurs des citoyens. Les Conservateurs, eux, font de beaux yeux aux régions, leur disent des mots doux, leur lancent des « je vous aime » et « je vais m’occuper de vous », mais dans les faits il n’en est rien. On n’en a rien à faire des valeurs québécoises chez les Conservateurs; on aime, mais d’un amour hautain, méprisant, et surtout terriblement intéressé. On veut votre vote, mais on s’en fout si vous êtes opposés à nos politiques.

Encore une fois, aujourd’hui, je suis fier d’être Montréalais. Fier de voir que c’est à Montréal, dans une ville où le français est pourtant terriblement menacé, dans une ville parfois si laide et crasseuse, dans une ville où les Québécois sont constamment en contact avec leurs voisins anglophones et sont absolument conscients des enjeux politiques et sociaux, c’est dans cette ville qu’on a eu le courage de se respecter collectivement et de voter avec sa tête et son coeur.

Car au fond, n’est-ce pas là l’essence de la démocratie? Voter du bord du pouvoir, c’est perdre son vote. C’est suivre bêtement le courant et annihiler sa capacité de questionnement et de remise en question politique personnelle. Voter du bord du pouvoir pour le pouvoir, c’est détruire la démocratie. Alors qu’au contraire voter pour le meilleur candidat, peu importe si son parti est au pouvoir ou non, c’est faire un acte citoyen, c’est se respecter individuellement et collectivement.

Ce ne sont peut-être que des élections partielles, mais elles sont une autre démonstration de la cassure, des destins irréconciliables, de la déchirure entre une ville urbaine et tournée vers une diversité politique enrichissante et stimulante et des régions qui trop souvent se contentent de dériver, naviguant les yeux fermées au son de quelconques sirènes leur promettant une petite pointe de la juteuse tarte du pouvoir.

Juteuse, mais très amère pour ceux qui doivent se renier eux-mêmes pour y goûter.