Où est la pauvreté à Saint-Jérôme ?
17 juin 2019

Bien que Saint-Jérôme se trouve au troisième rang des villes avec le plus de criminalité dans la région de Montréal, on y trouve plusieurs quartiers très intéressants pour fonder une famille. Bien qu’il soit parfois possible de savoir si un quartier est défavorisé dès le premier coup d’œil, ce n’est pas toujours le cas. Afin de bien choisir son quartier, ne serait-il pas intéressant de mieux savoir à quel endroit se trouvent les zones les plus pauvres ? On vous donne la réponse ici !

Il est possible de consulter la carte, ci-dessous, qui classe les différents secteurs de Saint-Jérôme selon la proportion des ménages faisant partie des deux déciles inférieurs des revenus. Cette carte (optimisée pour un écran d’ordinateur) est basée sur les aires de diffusion du recensement de Statistique Canada (2016).

[iframe src= »https://louisp.ca/cartes/pauvrete-saint-jerome.html »%5D

https://pagead2.googlesyndication.com/pagead/js/adsbygoogle.js

(adsbygoogle = window.adsbygoogle || []).push({});

Ce qui frappe, sur cette carte, est l’extrême pauvreté du centre-ville de Saint-Jérôme. Les secteurs délimités par la rivière-du-Nord, le boulevard Lajeunesse, Labelle et de Martigny sont particulièrement touchés, avec une extrême pauvreté atteignant entre 66% et 75% des ménages ! Le secteur au bout de la rue Ouimet est également très pauvre, avec 67% des ménages dont le revenu se situe dans les deux déciles inférieurs. Il s’agit également d’un quartier avec une très grande population immigrante

À l’inverse, plusieurs secteurs de Bellefeuille ont des taux de grande pauvreté atteignant seulement 3% à 9% de la population. Idem, dans une moindre mesure, pour les secteurs de Saint-Antoine, dans le sud-est, avec une pauvreté affectant entre 11% et 13% des ménages.

LES CONSÉQUENCES DE LA PAUVRETÉ

Plusieurs études font la démonstration des conséquences très négatives de la pauvreté.

Par exemple, Shaw et al. (2007) font état d’un fort lien entre l’ampleur du problème de la drogue et les inégalités économiques. Chetty et al. (2016) expliquent qu’un revenu plus élevé mène à une espérance de vie plus longue. La différence d’espérance de vie entre le 1% le plus riche et le 1% le plus pauvre est de 14,6 années. Hegedus (2018) fait état d’un fort lien négatif entre le niveau de pauvreté et l’accomplissement scolaire : plus un enfant provient d’un milieu défavorisé, moins bonnes sont ses chances de réussite académique.

Bref, la pauvreté ne constitue pas une situation banale. Si, individuellement, tout citoyen est capable du meilleur ou du pire et qu’il faut éviter de généraliser, collectivement, la pauvreté a de graves conséquences sur la vie d’un quartier et peut, pour plusieurs personnes, les inciter à choisir leur quartier en conséquences.

Le génocide des pauvres
8 mars 2010

Pendant qu’on nous demande de nous serrer la ceinture, de faire des efforts, bref, de nous appauvrir, on apprend aujourd’hui que le Canada est un des pays au monde imposant le moins ses entreprises. Si des pays comme le Japon et les États-Unis – pourtant pas des républiques socialistes – ont des taux d’imposition avoisinant le 40%, le Canada a une cible de près de 25% d’ici deux ans, et le Québec, en gros Wal-Mart de la copie bon marché, offre 11,9%. Et si, en gagnant cette course aux bas impôts, on ne contribuait pas simplement à accepter l’inacceptable?

Source de l’image

En effet, il faudra un jour se poser la question. La logique néolibérale est simple: puisqu’on ouvre toutes grandes les frontières, les entreprises sont en compétition les unes contre les autres. Ainsi, si des pays leurs imposent des normes environnementales, sociales ou financières « trop » sévères, elles quittent pour un endroit plus laxiste. Alors, dites-moi, à quand l’imposition zéro?

Illustrons en exagérant: pourquoi se contenter de baisser un peu les impôts, d’attendre qu’une autre nation les baissent davantage, puis les rebaisser de nouveau? Pourquoi ne pas simplement abolir les impôts des entreprises? On pourrait même imaginer leur offrir de l’argent, des bâtiments neufs, des subventions. Et pourquoi pas des toilettes en or? Puisque l’État est incapable, selon les tenants de la droite économique, de la moindre efficacité, il faut jouer le jeu de la compétition et assurer aux entreprises un cadre financier leur permettant de faire des milliards de dollars sans jamais redonner le moindre sou à la collectivité. Et on appelle cela le progrès? Et on appelle cela « compétitivité »?

En fait, ce n’est pas seulement au niveau des impôts aux corporations que l’État se délaisse de son rôle de redistribution de la richesse. Comme je l’écrivais ici, le Canada a également un des taux d’imposition des particuliers aisés parmi les plus faibles au monde. Seulement 27% d’imposition pour un individu seul gagnant 167% du revenu moyen; des pays comme le Danemark, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas imposent à plus de 40% ces individus qui ont les moyens de payer. Et – surprise, surprise – ce sont également des pays parmi ceux-ci qui ont le plus faible taux de pauvreté des personnes en âge de travailler. Le lien doit être répété: l’impôt permet la redistribution de la richesse; les pays qui imposent moins leur population sont également ceux où il y davantage de pauvreté.

Un génocide des moins-nantis

Avec la pauvreté issue d’un manque de redistribution de la richesse vient, immanquablement, la mort. On savait déjà que le système de santé états-unien, par exemple, qui n’offre pas la moindre protection à plus de 47 millions de personne, entraîne la mort de plus de 101 000 personnes par an. On apprend, aujourd’hui, sur le blogue de Jean-François Lisée, qui cite une étude du British Medical Journal, que c’est plus de 1,4 millions de personnes qui meurent, ANNUELLEMENT, à cause des inégalités sociales, dans les trente pays les plus développés.

Dès que le coefficient de Gini, qui calcule ces écarts, dépasse 0.30, le nombre de morts augmente en flèche. Si 103 personnes meurent de l’inégalité au Canada (Gini 0.301), c’est plus de 11 000 en Angleterre (Gini 0.326), 16 000 en Italie (Gini 0.347), 883 000 aux États-Unis (Gini 0.357) et 425 000 au Mexique (Gini 0.480)! Soyons clair: l’inégalité tue. Tout ce qui permet au coefficient de Gini d’augmenter, que ce soient les baisses d’impôts aux mieux-nantis ou les hausses de tarifs pour la classe moyenne et les plus pauvres, résulte en la mort d’individus.

Or, il n’est que trop facile de se déresponsabiliser du fait que ces morts ne sont pas nécessairement visibles. Si on prenait 1,4 millions d’individus, qu’on les entassait dans des camps de concentration avant de les enfermer dans des chambres à gaz, tout ceci sous la direction d’un seul homme, on descendrait dans la rue, avec justesse, et on exigerait la tête du dictateur. Ce crime-là est inhumain. Tuer 1,4 millions d’individus de cette façon, c’est impensable.

Mais si on tue 1,4 millions de personnes par les milliers de mains d’un système économique bien huilé, personne ne bronche. Quand un homme meurt du cancer des poumons parce qu’il a travaillé dans des mines insalubres pour survivre, personne ne réagit. Quand une femme se prostitue pour payer les comptes, attrape le SIDA ou se fait battre à mort, ce n’est qu’un fait divers. Quand un enfant de douze ans sniffe de la colle pour oublier la tragédie de son quotidien, ce n’est qu’une histoire pathétique de plus, au mieux de la matière première pour journalistes en mal de pipole.

Les mêmes morts; seule la manière de les tuer qui diffère. D’un côté, la mort est organisée, planifiée, voulue, souhaitée, de l’autre elle est le résultat de la soi-disant faiblesse de personnes qu’on a laissé seules à elles-mêmes, des dommages collatéraux dans une société qui, au nom de la compétitivité, a fait de la loi de la jungle sa raison d’être. D’un côté, les morts justes, les victimes d’Holocaustes qu’on célèbre à chaque année avec des fleurs et des minutes de silence; de l’autre, des inconnus, des « faibles » qu’on lance dans la fosse commune de l’oubli.

Pourtant, une mort, une seule mort d’une personne qui a été privée de la chance de voir le soleil se lever un autre matin, est une mort de trop. Qu’on tue avec une machette, dans des chambres à gaz, sur une chaise électrique, avec une cuillère à crème glacée dans l’oeil ou en laissant les inégalités transformer notre société en tombeau des plus démunis, le résultat est le même: on se prive du talent d’un individu, et on laisse les plus faibles crever, comme dans la nature, comme chez les animaux. On commet l’indéfendable; d’un eugénisme à la Hitler ou d’un génocide mécanique des plus démunis, le résultat est le même: l’homme redevient animal, il se saborde, il détruit son âme et sa conscience.

Non, ce refus d’imposer les mieux-nantis, entreprises ou individus, ne constitue pas un fait divers. C’est la prémisse d’un changement de l’ordre social, d’une attaque non seulement contre l’État-providence, mais également contre la civilisation, contre nos valeurs humaines, contre cette conception que la vie est sacrée et que chaque humain a le droit de la vivre pleinement.

Peu importe les discours, peu importe les arguments économiques fallacieux d’économistes à la solde de leurs propres intérêts, et peu importe les manigances et les sermons quant à l’importance du serrage de – notre – ceinture, toute cette mécanique génocidaire et violente débute d’un système qui utilise les humains comme autant de boulons d’une complexe machine alors que ceux-ci devraient constituer, précisément, la finalité de toute entreprise.

Qu’on nous demande, aujourd’hui, d’accepter ces morts, de consentir à la diminution de notre niveau de vie pendant qu’on laisse les entreprises et les mieux-nantis continuer leur party, n’est pas seulement indécent: c’est criminel.

S’il y avait un semblant de justice sur la Terre, ceux qui votent de tels budgets, qui façonnent de telles politiques, et ceux qui en font la promotion, seraient jugés pour crimes contre l’humanité et collaboration à commettre ces crimes.

La pauvreté n’est pas innée ni volontaire; elle est la résultante de choix politiques. Notamment celui de ne pas imposer plus équitablement les entreprises et les mieux-nantis.

Ailleurs
20 février 2010

« Si les gens ne veulent pas payer les loyers qui sont affichés…ben qu’ils aillent dans un autre quartier, y a personne qui force quelqu’un à prendre un logement. » C’est ainsi qu’un de mes contacts sur Facebook répondait à mon indignation de me retrouver face à des logements trop chers pour ma capacité de payer. Aller ailleurs, c’est toujours ainsi que ça commence. On va plus loin, toujours plus loin, on voyage davantage le matin pour se rendre au travail, on réduit sa qualité de vie et, finalement, à force de se rendre « ailleurs », on finit par habiter nulle part.

Source de l’image

En fait, ça m’a fait penser à Vancouver, où se tient un gigantesque bidonville au coeur de la capitale des Jeux Olympiques. Les squatteurs dénoncent ces Jeux qui ont coûté six milliards de dollars pendant que la pauvreté y est criante. Le quartier Downtown Eastside est le ghetto nord-américain qui concentre le plus de pauvreté et de toxicomanie en Amérique du Nord et qui a le pire taux de séropositivité du monde industrialisé. C’est un dépotoir de l’humanité dans ce qu’elle a de plus désespérée, de plus hideuse, de plus condamnée par les événements et la spéculation sur sa valeur marchande.

À côté du ghetto, la flamboyante ville de Vancouver, avec ses logements hors de prix et ses maisons dont la « valeur » moyenne atteint plus de 600 000$, le double de celui d’une ville comme Montréal. Et ceux qui n’ont pas moyen de se payer des chambres à 1500$ par mois? Qu’ils vivent ailleurs. Et cet ailleurs, c’est souvent la rue, car Vancouver a connu une hausse du nombre de sans-abris de plus de 106% entre 2002 et 2005. Allez ailleurs, mes amis; c’est l’économie, n’avez-vous pas compris?

On établit généralement que le niveau acceptable de paiement d’un loyer est de 30% du revenu mensuel. Au salaire minimum, à Vancouver, cela représente près de 385$ par mois. Or, en décembre 2007, moins de 1% des garçonnières se louaient à moins de 400$, et plus de la moitié de ces logements à une chambre coûtaient au-dessus de 800$ mensuellement! Et on est loin ici d’un logement de qualité! Même des logements subventionnés, réservés aux familles démunies, coûtent plus de 1600$. Vous imaginez?

À Montréal, pendant ce temps, certains stigmatisent les locataires qui veulent un logement abordable et leur recommandent d’aller vivre « ailleurs » pour payer moins. On fait croire à ces derniers qu’ils jouissent d’un prix « trop bas », que c’est un rabais. On les rend coupables de s’attacher à des valeurs comme le droit de se loger et de vivre dans la dignité, le droit de pouvoir aspirer à habiter près du lieu de travail, le droit à une qualité de vie. Non, non. La qualité de vie, ça se paie, et c’est le marché qui décide. Toi, tu fermes ta gueule et tu sors ton chéquier. Ou tu vas vivre à Joliette et tu te tapes trois heures d’autobus par jour.

Ce marché déréglementé, cette machine inhumaine se nourrissant de l’idéologie de gens qui ont déifié l’économie, a causé la crise actuelle, et c’est précisément parce que nos gouvernements n’ont pas le courage de limiter la spéculation et de réglementer le coût des logements qu’une ville comme Vancouver voit ses écarts sociaux exploser et son nombre de sans-abris augmenter continuellement.

On parle souvent de la nécessité de soustraire la santé, la culture et l’éducation du libre-marché, arguant que ces secteurs sont trop vitaux pour être laissés aux aléas d’actionnaires anonymes. Mais si on osait parler du droit de se loger, d’avoir un toit au-dessus de sa tête, ce qui est peut-être encore plus important?

Si on osait arrêter un peu de penser aux spéculateurs et aux propriétaires de logements et qu’on s’assurait que l’économie travaille pour les citoyens, et non le contraire?

Voilà des idées qui ne manqueraient pas de choquer une certaine élite de droite pleurnichant sur ses millions en professant de vibrants plaidoyers pour un libre-marché qui ne fonctionne pourtant pas sans puissants garde-fous, mais qui aurait le mérite de nous rappeler qu’avant de célébrer le sport, avant promouvoir une croissance économique artificielle, il faudrait peut-être s’assurer que la classe moyenne et les plus démunis ont encore la capacité de se loger dans la dignité.

On ne pourra pas éternellement cacher l’appauvrissement des locataires et se déculpabiliser en les envoyant « ailleurs ».

Hausse des tarifs: dislocation sociale 101
19 décembre 2009

La Presse travaille fort pour nous convaincre de la nécessité de hausser les tarifs d’électricité. L’organe de presse de Power Corporation, sous la plume de son nouveau caniche des pages éditoriales, utilise l’exemple du Vénézuela, où l’essence est peu coûteuse, pour parler du gaspillage systématique d’une ressource lorsque son prix n’est pas fixé par le marché. Derrière cette logique apparente se cache une idéologie beaucoup plus pernicieuse: mettre fin aux services publics et forcer les citoyens à payer le coût réel pour chaque service.

Source de l’image

Ainsi, même s’il a été démontré par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) que les hausses de tarifs d’électricité n’empêchent pas le gaspillage car l’électricité possède une très faible élasticité-prix – elle est à ce point nécessaire dans notre climat froid qu’on ne peut qu’appauvrir la majorité de la population en augmentant son prix – et que ces hausses toucheraient principalement la classe moyenne et les plus démunis, les idéologues de La Presse n’en démordent pas: il faut faire payer le « vrai » prix aux citoyens.

Or, à quoi ressemblerait une société où le principe de l’utilisateur-payeur serait érigé en dogme absolu? Autrement dit: pourquoi s’arrêter à l’électricité si la recette est si efficace?  Si tout ce qui est fourni au citoyen en-dessous de la valeur marchande est gaspillé, pourquoi ne pas s’attaquer aux autres forme de gaspillage?

  • Santé. Les citoyens devraient payer le coût réel de chaque hospitalisation, de chaque opération, de chaque visite chez le médecin.  « Monsieur, vous opérer coûterait 10 000$, avez-vous l’argent? »  Un tel système ressemblerait à ce qui se fait aux États-Unis, qui possède un réseau de la santé presque deux fois plus coûteux qu’au Canada et qui est responsable de la mort de plus de 100 000 personnes par année, conséquence d’une trop grande place faite au privé.
  • Éducation. Pourquoi l’État devrait-il fournir l’éducation à ses citoyens en-dessous du prix du marché?  Il faudrait démanteler le réseau public et facturer directement les parents.  Au Canada, on estime le coût d’une année d’étude à plus de 3500$ au primaire et 4700$ au secondaire.  C’est donc dire que le coût moyen assumé par chaque parent pour assurer une éducation de base à ses enfants serait de 45 000$.  Croyez-vous que beaucoup d’enfants d’Hochelaga-Maisonneuve ou de Montréal-Nord iraient à l’école?
  • Transport. L’entièreté du coût des transports en commun devrait être assuré par les citoyens.  Oubliez la CAM à 70$; s’il faut faire payer le coût réel du service, il faudrait probablement doubler le coût de la passe mensuelle à Montréal.  En outre, assurerait-on des services dans les quartiers pauvres, moins rentables?  Ou la nuit?  Oubliez-ça: comme à Detroit, un service pourri, sur les grandes artères seulement, hors-de-prix, et très irrégulier.   Dans un tel contexte, nombreux sont ceux qui préféreraient utiliser leur voiture!
  • Garderies. Sept dollars par jour, êtes-vous fou?  Qu’importe si les Centres de la petite enfance (CPE) ont contribué à la hausse du taux de natalité.  Non, non, payez mes amis.  Oubliez ça, 35$ par semaine pour faire garder vos enfants; pensez plutôt à 35$ par jour, 175$ par semaine! Il ne faudrait quand même pas gaspiller un tel service en y envoyant « trop » vos enfants!
  • Aide sociale. Quelle est la valeur réelle du B.S.?  Nulle, diraient certains.    Si on doit faire payer le « vrai » prix aux citoyens, il faut être conséquent et éliminer le B.S.  Et ces gens, sans emploi, sans B.S., qui ne peuvent ni se faire soigner gratuitement, ni se faire éduquer, ni se déplacer, ni faire garder leurs enfants, que leur resterait-il?   Le nombre de vols, de meurtres et de délits divers exploserait (les gens doivent se nourrir et on ne peut pas inventer 500 000 emplois demain matin).

Le beau programme. On rêve déjà, n’est-ce pas? Des quartiers entiers poussés dans la pauvreté, la précarité, des gens qui meurent faute de soins, le taux d’analphabétisme qui explose, une mobilité quasi-absente, des vols, de la misère, des riches qui s’isolent derrière des grilles pour se protéger de la rapace…

Mon grand-père, de son vivant, me parlait parfois de Ville Jacques-Cartier, sur la rive-sud, une bourgade dont le territoire compose le gros de l’actuelle ville de Longueuil.  J’habitais à Longueuil, à l’époque, et il m’avait expliqué pourquoi à un certain endroit les rues n’arrivent pas les unes face aux autres: « À l’époque, qu’il me racontait, il y avait une palissade entre Longueuil, son électricité, ses rues asphaltées, son réseau d’égout et ses riches citoyens, et Ville Jacques-Cartier, avec ses rues de boues, ses bécosses, ses maisons délabrées. Ville Jacques-Cartier, c’était la misère noire. »

Ne voilà-t-il pas le comble du comble du paiement du coût « réel » de chaque service? Des quartiers trop pauvres pour avoir l’eau courante, des rues asphaltées… Et on ne parle pas ici des conditions épouvantables de santé ou d’éducation. Voilà ce vers quoi veulent nous amener les gentils idéologues de La Presse de Power Corporation. Tout pour les riches, qui peuvent se payer le coût réel, et rien pour les autres. Dislocation sociale 101.

Payer moins cher que le prix du marché, c’est aussi déclarer qu’un service est trop important pour laisser le jeu de l’offre et de la demande en dicter le prix. Ce n’est pas du gaspillage, mais une juste appréciation de la nécessité de protéger la classe moyenne et les plus démunis. Car à partir du moment où on accepte de hausser les tarifs d’un service aussi essentiel que l’électricité, on ouvre la porte aux pires excès et on redécouvre les plus grandes noirceurs d’un passé qu’on croyait loin derrière soi.

Il faut hausser les impôts, pas les tarifs!
9 octobre 2009

Une récente étude du Conference Board du Canada a démontré que le Canada se classait au 15e rang sur les 17 pays les plus industrialisés au niveau de la pauvreté des personnes en âge de travailler. Seuls le Japon et les États-Unis, véritables cancres, font pire. Quelle est la recette des quatorze autres pays? Une meilleure imposition des plus fortunés, entre autres, permettant une redistribution optimale de la richesse et une réduction des inégalités sociales.

hausser-impots-tarifs

Source de l’image

En effet, quand on y regarde de plus près, on peut dégager une constante des pays faisant mieux que le Canada: ils imposent plus lourdement ceux qui ont les moyens de contribuer davantage.

Personne seule sans enfant à 167% du revenu moyen
Impôt plus contribution de l’employé moins bénéfices en argent en fonction du revenu brut ((Taxing Wages 2008 – OECD © 2009 – ISBN 9789264049338, Table II.3c. Evolution of the tax burden, 2000-2008Single persons without children at 167% of average earningsIncome tax plus employee contributions less cash benefits as a % of gross wage earnings ))
Pays Pourcentage d’imposition
Danemark 49.6
Belgique 49.3
Allemagne 45.6
Pays-Bas 41.1
Autriche 38.1
Suède 37.2
Finlande 37.2
Italie 36.0
Norvège 36.0
France 33.3
États-Unis 30.5
Angleterre 30.3
Australie 28.7
Islande 28.4
Canada 27.0
Suisse 26.5
Japon 24.3

En fait, à l’exception de la Suisse, tous les pays industrialisés qui réussissent mieux que le Canada dans ce domaine demandent un plus grand effort à ceux des leurs qui sont plus fortunés. Le Danemark, dont le taux d’imposition pour ses mieux-nantis est le plus élevé des pays de l’OCDE, arrive premier non seulement en ce qui concerne la pauvreté de sa population en âge de travailler, mais également au niveau du coefficient de Gini, mesurant les inégalités sociales.

Or, à une époque où on nous parle de hausser les tarifs pour financer le déficit, ne s’agit-il pas précisément d’aller à contre-courant de ce qui fonctionne ailleurs? En haussant les tarifs, on s’attaque aux plus défavorisés tout en épargnant ceux qui ont plus que profité des baisses d’impôts accordées aux mieux-nantis depuis une décennie. On contribue donc à augmenter la pauvreté de la population en âge de travailler, nous éloignant encore davantage du terrible mensonge de l’abolition de la pauvreté des enfants (si on veut éliminer la pauvreté des enfants, il faut éliminer la pauvreté des parents; cela semblait trop difficile à comprendre pour les parlementaires en 1989), faisant porter sur les épaules de la classe moyenne et des plus pauvres le fardeau d’un déficit qu’explique en grande partie les baisses d’impôts consenties aux plus riches.

Bref, ce que démontrent ces statistiques, c’est qu’il faut agir autrement. Si on désire réduire la pauvreté tout en renflouant les coffres de l’État, il faut aller chercher l’argent là où elle se trouve, c’est-à-dire dans les poches des plus favorisés d’entre nous. Il s’agit non seulement d’une question de redistribution de la richesse, mais également une question de cohésion sociale et de développement harmonieux du pays.

Il est plus que temps de se débarrasser du tabou des hausses d’impôts et d’en parler honnêtement, sans complexe. Il en va du mieux-être non seulement de la classe moyenne et des plus pauvres, mais également du pays dans son ensemble.

Maintenant, quel gouvernement aura le courage de nous faire rattraper ce retard? Et quels médias traditionnels, dont la plupart sont propriétés de riches hommes d’affaires, relaieront le message de cette nécessité?

Haro sur les hausses de tarifs!
25 septembre 2009

La volonté du gouvernement Charest d’augmenter les tarifs de nombreux services publics plutôt que d’éliminer les généreuses baisses d’impôts accordées aux plus fortunés depuis une décennie ne peut avoir qu’une seule conséquence: l’augmentation des inégalités sociales et l’appauvrissement d’une franche toujours plus grande de la population.

hausses-tarifs1

Source de l’image

En effet, l’impôt progressif constitue la meilleure façon de redistribuer la richesse. Comme je l’écrivais ici, les pays imposant un impôt plus lourd aux personnes les plus privilégiés sont moins inégalitaires que les autres. Les deux pays de l’OCDE dont le niveau d’inégalité a le plus augmenté depuis les années 80 sont la Finlande et la Nouvelle-Zélande, et ces deux nations se sont attaquées à la progressivité de l’impôt. (( SOCIETY AT A GLANCE 2009: OECD SOCIAL INDICATORS )) En Finlande, on a établi un impôt unique pour les corporations et les non-résidents; en Nouvelle-Zélande, on a réduit le niveau de taxation des plus fortunés de moitié.

Or, que représentent les tarifs, sinon une forme d’impôt unique, la célèbre flat tax? L’an dernier, j’écrivais, au sujet des hausses appréhendées des tarifs d’électricité:

Puisque l’électricité se vend au même coût indépendamment du revenu, c’est une sorte de taxe régressive, c’est-à-dire que proportionnellement au revenu toute hausse fait plus mal au pauvre qu’au riche. C’est la logique-même: un individu gagnant 20 000$ par année voyant son compte d’électricité passer de 1200 à 2000$ par année a perdu 4% de son pouvoir d’achat, alors qu’un plus riche gagnant 100 000$ – même s’il consomme davantage – dont le compte passe de 2400 à 4000$, ne perd que 1,6% de son pouvoir d’achat. Proportionnellement, on pénalise les pauvres en augmentant les coûts de l’électricité, surtout qu’il y a toujours un minimum en-dessous duquel on ne peut plus économiser.

Et l’année précédente, concernant les péages à tarif fixe:

Un péage fixe, c’est un péage qui défavorise les plus pauvres ou la classe moyenne inférieure, c’est-à-dire Monsieur ou Madame Tout-le-monde qui travaille fort et essaie de joindre les deux bouts. Ce petit 2$ aller-retour cinq fois par semaine, c’est peut-être le 20$ qui était nécessaire pour les sorties, ou pour l’épicerie, quand ce n’est pas pour l’hypothèque. On s’en prend aux plus pauvres et à la classe moyenne pour quoi finalement? Pour pas grand chose, parce que ceux qui ont deux ou trois voitures dans le garage ont amplement les moyens de payer ces péages!

Je proposais également un péage progressif, établi électroniquement en fonction du revenu plutôt que par essieu ou par voiture, un peu à l’image des contraventions de certains pays scandinaves.

Ces hausses de tarifs sont régressives; il s’agit d’une flat tax à petite échelle. En glorifiant le concept d’utilisateur-payeur, on fait porter le même poids du financement d’un service à une personne vivant dans la précarité et à une autre dans l’opulence. Bref, on annihile le pouvoir de redistribution de l’impôt et on augmente le fardeau des moins bien nantis. Généralisées, ces hausses de tarifs viendraient remplacer le manque à gagner causé par les baisses d’impôts accordées aux mieux nantis par les gouvernements péquistes et libéraux.

En fait, il faut voir la situation d’un point de vue global. Pendant que l’économie progressait, on a coupé les impôts des mieux nantis, et aujourd’hui, ce seraient aux plus pauvres de payer. Au lieu de reconnaître son erreur, le gouvernement Charest s’engage dans une fuite idéologique vers l’avant et met en péril la situation financière de la classe moyenne et des plus démunis.

La véritable question est de savoir quelle genre de société nous souhaitons. Désirons-nous un Québec où les plus riches ont tous les droits? Le droit de se stationner n’importe où, par exemple, car 42$ pour un individu en gagnant 100 000$ par année, ce n’est pas comme 42$ pour celui qui en fait 30 000$? Le droit d’habiter en banlieue et d’aller travailler à Montréal en voiture, car un péage fixe de 3,50$ matin et soir (35$ par semaine) ne constitue pas le même poids pour le riche et pour le pauvre? Le droit de gaspiller l’électricité pendant que les moins fortunés ont froid? Le droit de se payer des études de grande qualité pendant que les autres s’endettent?

Comme je l’écrivais ici, il s’agit d’une forte dérive du concept d’utilisateur-payeur:

La vérité, c’est qu’une société ne se bâtie pas sur le concept de l’utilisateur-payeur. Elle se construit avec l’idée que tous, à un moment ou un autre de leur vie, auront besoin des services de la collectivité. Même le plus riche aura besoin des services sociaux qui assurent un minimum de stabilité sociale et empêchent les plus déshérités de la société de le voler ou le tuer dès qu’il met les pieds dans la rue.

Ne devrions-nous pas viser un équilibre? La personne plus fortunée a le droit de jouir de son argent, mais cela ne lui donne pas tous les droits. Elle a largement bénéficié des richesse de la société pour s’enrichir et il est normal qu’elle doive porter un poids plus lourd sur ses épaules. Les services, nous en avons tous besoin, et la vraie, la seule véritable façon de les financer adéquatement et dans le respect de la mission sociale de l’État, c’est encore grâce à l’impôt.

Le gouvernement Charest aura-t-il le courage d’annuler les baisses d’impôts accordées aux privilégiés ou se contentera-t-il bêtement d’augmenter encore davantage le fardeau de la classe moyenne et des moins nantis en haussant les tarifs? Face à une opposition aussi faible que celle d’un Parti Québécois obnubilé par le respect d’un déficit zéro ayant marqué une de ses périodes les plus sombres, on peut en douter.

Obésité: le coût de la pauvreté?
27 juillet 2009

Une étude publiée aujourd’hui par la revue étatsunienne Health Affairs chiffre les coûts de l’obésité à plus de 145 milliards $ annuellement. Une hausse de plus de 68 milliards $ depuis la dernière étude, publiée en 1998. Les troubles et maladies reliés à l’obésité accaparent désormais 9,1% de toutes les dépenses médicales aux États-Unis, contre 6,5% en 1998. Et s’il s’agissait simplement d’une autre conséquence des inégalités sociales grandissantes?

obesite

Source de l’image

En effet, le lien entre pauvreté et obésité n’est plus à établir. Une étude de Statistique Canada l’a déjà établi en 2005 (( Le Soleil, Actualités, vendredi, 8 avril 2005, p. A5, Étude sur la santé, Plus facile de gagner du poids que d’en perdre, Les maladies cardiovasculaires, le cancer et le diabète sont en hausse au Québec, Lemieux, Louise )) et ce n’est pas un hasard si un pays comme Terre-Neuve, où le taux de chômage est un des plus élevés au pays, affiche également un des plus haut taux d’obésité au Canada ((Le Devoir, Éditorial, vendredi, 10 mai 2002, p. A6, Le poids des Canadiens, des Rivières, Paule )).

En fait, cela fait du sens. Comme l’explique Larry Brown, directeur du Center on Hunger and Poverty de Brandeis University, en Virginie occidentale: « les économies étatiques et nationales ont subi des transformations tellement radicales ces dernières décennies que les revenus ont beaucoup diminué, si bien que maintenant les habitués des banques alimentaires sont des parents qui travaillent. Ce sont des citoyens productifs mais ils gagnent entre 5,15 et 8,50 dollars de l’heure. Ils doivent payer leur loyer et, en général, ils veulent garder un toit pour leurs enfants. Ils paient les factures d’électricité et les soins médicaux mais comme ils n’ont plus d’argent, ils se privent de nourriture. » (( l’Humanité hebdo;Monde, samedi, 25 juin 2005, p. 30, États-Unis, Les pauvres sont plus atteints par l’obésité, Natacha Saulnier, Le lien entre la pauvreté et l’obésité semble paradoxal. Pourtant les plus démunis, fans de « junk food », sont plus touchés par le mal. New York )) Et lorsqu’ils mangent, ils mangent mal, car la malbouffe est facile d’accès et peu coûteuse.  Entre une belle pièce de viande, des légumes frais et un macaroni Michelinas, le choix s’avère souvent facile à faire au détriment de sa santé et de son poids santé.

Au Canada, la situation est semblable: le nombre de citoyens ayant un indice de masse corporelle plus élevé en 2006-2007 qu’en 1994-1995 est de 30,5%, contre un maigre 5,8% pour ceux qui ont perdu du poids.  (( Statistique Canada, Tableau 104-70301, Changements de l’indice de masse corporelle (IMC) entre 1994-1995 et 2006-2007, population à domicile de 18 à 56 ans ayant fourni des renseignements sur leur taille et leur poids, selon le sexe, Canada, aux 2 ans )) Et au même moment, le coefficient de Gini, calculant les inégalités sociales, passait de 0,403 à 0,429. (( Statistique Canada, Tableau 202-0705, Coefficients de Gini du revenu du marché, total et après impôt, selon le type de famille économique, annuel (nombre) )) (Aux États-Unis, le coefficient est passé de 0,45 à 0,47, ce qui démontre un accroissement des inégalités.) Les inégalités augmentent, tout comme l’obésité.

Évidemment, cela ne signifie pas pour autant que la pauvreté soit le seul facteur influençant l’obésité ni même qu’elle en soit le principal. Cela veut simplement dire que des politiques économiques gouvernementales favorisant les inégalités sociales encouragent l’embonpoint chez ceux qui ont la malchance de se retrouver au bas d’une échelle sociale de plus en plus difficile à grimper. Et ce coût, ce 1429$ de plus que doit dépenser annuellement chaque personne obèse pour ses soins de santé, nous devons tous l’assumer, d’une manière ou d’une autre.

Au-delà des beaux catéchismes d’une certaine droite demandant de plus en plus à l’État de se dissocier du sort des plus démunis et de baisser les impôts des mieux nantis, ne s’agit-il pas là d’un énième incitatif à la prudence, voire au changement de direction?

Vivre EN-DESSOUS de ses moyens
13 juillet 2009

Dans mon dernier billet, je parlais de l’aspect complètement stérile d’une guerre inter-générationnelle. Les jeunes, les vieux, nous sommes tous dans le même train qui fonce on-ne-sait-où. J’ai trouvé vos réactions intéressantes, mais j’ai particulièrement aimé la finale de Steph, qui reprend à son compte un des mythes les plus tenaces de ce début de siècle:

Et là, je ne parle même pas du pique-nique que se sont payés les babyboomers…

N’est-ce pas là un genre de pensée assez courante, de nos jours? On se prend à jalouser les baby-boomers, à les accuser de vivre au-dessus de nos moyens, voire de purger l’État de ses nécessaires ressources pour accommoder un rythme de vie qui serait trop généreux. Même mon père, baby-boomer parmi les baby-boomers, me dit parfois à quel point il se considère choyé. Il sait très bien que je n’aurai pas sa chance.

vivre-en-dessous-de-ses-moyens

Source de l’image

Pourtant, s’il est indiscutable que les baby-boomers ont eu l’incroyable aubaine de pouvoir obtenir des salaires décents pour leur labeur, cela signifie-t-il pour autant qu’ils ont vécu un véritable pique-nique dont nous payons les conséquences? Cela veut-il dire que nous devrions rajuster nos espoirs et laisser tomber l’idée d’une meilleure société, où tous pourraient s’émanciper et être suffisamment rémunérés? Je ne crois pas.

Entre 1965 et 2007, la productivité du travail a plus que doublé, passant d’un indice de 48,9 à 105,4 (( Statistique Canada, Productivité multifactorielle, valeur ajoutée, facteur capital et facteur travail dans le secteur agrégé des entreprises et ses principaux sous-secteurs, selon le Systéme de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN), annuel (indice, 2002=100 sauf indication contraire) )). Concrètement, si un travailleur produisait une voiture en 100 heures en 1965, cela lui prend moins de 50 heures aujourd’hui. Nous pouvons, collectivement, produire deux fois plus de richesse avec le même nombre d’ouvriers.

Or, qui a profité de ces avancées de la productivité? La minorité en haut de l’échelle sociale. Louise Champoux-Paillé, membre du conseil d’administration du Médac (Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires), a récemment souligné dans une conférence de presse le fait que le ratio entre la rémunération du plus haut dirigeant et le salaire d’un employé moyen est passé de 51, en 1965, à plus de 821 aujourd’hui, aux États-Unis. Auparavant, le patron était riche, foutrement riche, et avait sa maison dans un quartier huppé où les travailleurs pouvaient parfois passer et rêver. Aujourd’hui, sa richesse est pharaonique, il habite une villa privée et il ne met même plus les pieds à l’usine. Qui a profité de la hausse de productivité?

Parallèlement, les écarts de richesse ne cessent de se creuser. Le coefficient de Gini, qui mesure le degré d’inégalité d’une société, est passé de 0,447 en 1976 à 0,507 en 2007 (0=égalité parfaite et 1 inégalité parfaite) ((Statistique Canada,Coefficients de Gini du revenu du marché, total et après impôt, selon le type de famille économique, annuel (nombre) )) Pour la même période, le revenu moyen en dollars constants de 2007 est passé de 54 100$ à 61 000$, une maigre hausse de 12,5% en 31 ans! ((Statistique Canada, Revenu moyen du marché, selon le type de famille économique, dollars constants de 2007, annuel )) La proportion de particuliers ayant un revenu de 5000$ à 20 000$ (dollars constants de 2007) est passée de 43,2% en 1976 à près de 51,6% en 2007. Et ceux gagnant plus de 60 000$ est passée de 12,2% à 18,4%. (( Statistique Canada, Répartition du revenu après impôt des particuliers, dollars constants de 2007, annuel )) Les riches sont plus nombreux, et les pauvres aussi. Ils sont là, les gains de productivité. On disloque la classe moyenne et on s’envoie paître les uns les autres.

Il serait peut-être temps d’arrêter de jalouser les baby-boomers. Oui, ils ont joui de bonnes conditions de travail et de vie, profitant de tous les avantages offerts par une société sensiblement plus égalitaire. Ceci dit, le fait que la nouvelle génération ne puisse profiter des mêmes avantages n’est pas le signe que les baby-boomers vivaient au-dessus de leur moyen, mais plutôt que nous n’avons pas su redistribuer adéquatement cette richesse et s’assurer que l’ensemble des citoyens profitent des incroyables gains de productivité des dernières décennies.

Et si on cessait, nous, les jeunes, de vivre au-dessous de nos moyens? Si on se décidait enfin à s’assurer que tous profitent de cette formidable richesse qui se crée avec de moins en moins d’efforts? Au lieu de se plaindre de ceux qui ont réussi, si on se solidarisait et qu’on contribuait à améliorer la société, que ce soit en se syndiquant ou en militant pour moins d’inégalité?

Les cages à poulets
16 mai 2009

Vous savez de quoi je parle. Vous les voyez, mais en fait vous ne les regardez pas vraiment. Ces cages à poulets, comme les appelle mon coloc. Ces petits appartements empilés où la misère se vit avec du steak le premier, du Kraft Dinner le 15 et des beurrées de beurre de pinotte à la fin du mois.

Dès qu’il fait soleil, les balcons s’animent de discussions de sports et de météo entre les vieux édentés du deuxième, qui ne s’arrêtent que pour regarder une jolie jeune fille se dandiner dans la rue. En bas, dans les marches de l’escalier, il y a une femme large comme une porte qui rit à gorge déployée. Et il y a un chien. Avez-vous remarqué qu’il y a toujours un chien? Laid. Jappe tout le temps. La femme lui crie après tout l’après-midi et les vieux du deuxième se calent une bière en rigolant.

cages-poulets

Source de l’image

Marcher sur le trottoir dans ces coins-là, c’est un peu comme se tenir entre deux temps; l’espace bétonné où on pose ses pieds semble invariablement dans le présent, un présent qui tend vers le futur, qui va quelque part. Partout autour, c’est hier. Non, le mois dernier. Ou l’année dernière. Les visages changent, la température aussi, mais c’est toujours la même petite pauvreté quotidienne captive de son inertie qui vous guette du regard.

Parfois, on le lit dans quelques yeux. La jalousie? Non. Ça c’est qu’on aimerait y lire. Ça, c’est ce qui pousse certains à s’acheter de pimpants Hummer larges comme la rue ou d’autres à se mettre des chaînes d’or dans le cou. Non, dans les cages à poulet, on est au-delà de la jalousie. Il s’agit davantage d’incompréhension, une réflexion semblant émaner d’une sorte de cerveau commun chuchotant: « Pourquoi te presses-tu? Qu’y a-t-il de si important pour toi là-bas? » C’est la vision du passé qui contemple le présent.

Puis, à tous les soirs, ils sortent par milliers. Une myriade de petits enfants qui jouent à la tague sous l’oeil impassible de leurs parents.  Leurs mères sont assises sur leurs balcons à fumer et à crier: « Viens icitte mon tabarnak, attends pas que je descende te chercher ». Mais les enfants sont intelligents et ils savent que leurs mères ne descendront pas les chercher. Ils continuent à se battre, à se taquiner. Ils créent une brèche dans le temps; combien parmi eux s’émanciperont-ils de cet environnement figé? Ils luttent, ils crient quand la mère s’est finalement décidée à descendre, mais c’est bien souvent le cri du présent refusant de retourner dans le passé. C’est le cri d’une enfance qui ne veut pas finir comme leurs parents.

Malgré tout, ce sont souvent ces quartiers que je préfère. Pas la pauvreté, non. Pas la misère, non plus. L’authenticité. Ici, quand tu regardes quelqu’un, il te regarde aussi. Ici, on se parle. Pas toujours tendrement, mais sans hypocrisie. Si à Westmount, Outremont ou au centre-ville on peut te dire « monsieur » en te méprisant, ici il n’y a pas de monsieur, pas de SVP, pas de vouvoiement. Juste la réalité de deux êtres humains dénudés de la prétention de s’élever dans l’échelle sociale et qui ne se comptent pas d’histoire.

La réalité, une grosse dose de réalité entrecoupée de sacres mais qui se termine presque toujours par un sourire et un « à prochaine, là! ». La conviction que chacun n’est ni meilleur ni pire que son prochain et que tous méritent le même traitement.  Je n’habiterais pas dans ces cages à poulets et je ne me sentirais pas heureux dans un temps figé, mais une pareille authenticité, une telle franchise, j’en veux plein mes quartiers.

Car ce sont eux qui sont les vrais habitants de la Terre sous leurs pieds. Ils vivent là où ils sont, ils protègent le passé contre les assauts d’un futur plus qu’imparfait, et à mes yeux ils sont donc au moins aussi utiles socialement que le type qui gagne un gros salaire et s’enferme dans sa paisible maison le soir en se lamentant sur les actions d’un voisin qu’il n’a même jamais oser rencontrer.  Qui se joue un jeu du chacun pour soi et qui installerait des miradors aux quatre coins de son misérable terrain si cela pouvait le protéger de la vie qui grouille partout.

L’esprit de communauté et le sentiment d’appartenir à son quartier; ne s’agit-il pas de la vraie richesse de ceux qui habitent les cages à poulets?  Et si on s’inspirait d’eux un peu au lieu de les dénigrer?

La sale pute sociale
1 avril 2009

« On verra comment tu fais la belle avec une jambe cassée. On verra comment tu suces quand je te déboîterai la mâchoire. T’es juste une truie, tu mérites ta place à l’abattoir. » Ces mots de la chanson « Sale pute », du chanteur français Orelsan, ont choqué toute la France. Et moi aussi je suis choqué. Pas à cause des mots eux-mêmes, mais plutôt de la réalité hyper-violente qu’ils sous-tendent. Celle d’un monde brisé, divisé, fragmenté entre individus isolés et se croyant investis du droit de violer les lois ou de commettre des actes violents selon leurs désirs. L’anarchie. La loi de la jungle. Et ce phénomène n’est pas nouveau. Il y a dix ans déjà, Eminem fantasmait sur l’idée de tuer sa femme, de violer sa mère, de forcer des rappeurs rivaux à le sucer et de menacer d’un couteau des homosexuels.

Le hip-hop, comme toute forme de musique, est politique. Né dans les ghettos, se nourrissant de la pauvreté et d’un système les rejetant, les jeunes rappeurs aspirent à changer les choses et à s’épanouir dans un monde qui ne leur laisse pas de place. S’épanouissant à une époque de stagnation, voire de régression de la classe moyenne et où chacun voit son voisin soit s’élever soit descendre dans l’échelle sociale, il revendique les espoirs de toute une génération de laissés-pour-compte.

sale-pute-orelsan

Source de l’image

Pourtant, comme l’explique le sociologue français Sylvain Desmilles, ce style musical tient du paradoxe, car ses protagonistes dénoncent la pauvreté de leur quartier tout en aspirant à la réussite sociale. ((L’Actualité, no. Vol: 25 No: 5, 1 avril 2000, p. 66, Société, Québec hip-hop, Defouni, Séverine)) Face à un système économique qui encourage les écarts sociaux et appauvrit une large partie de la population, plusieurs rappeurs ont simplement décidé de jouer les durs, de devenir les rois de leur ghetto plutôt que de chercher des moyens constructifs permettant de se sortir de la pauvreté (comme une meilleure redistribution de la richesse, par exemple).  Leurs paroles sont violentes parce qu’elles représentent une réalité violente: celle de quartiers où la pauvreté et le désespoir ont transformé la réussite personnelle en dogme absolu. Manteaux de fourrure, chaînes en or, « sales putes », rien n’est trop beau pour montrer qu’on s’est élevé au-dessus de cette crasseuse pauvreté.

Et la violence, dans ces quartiers? La normalité. Dans des secteurs où la police ose à peine intervenir et où le crime se substitue souvent à l’État pour payer l’épicerie, l’expression de la violence est perçue comme une forme de virilité gagnante. Je parle de putes, je cogne mes voisins, je taxe des jeunes, je suis un dur. Je suis un gagnant.

En fait, ce que représente cette forme de musique hyper-violente, c’est l’apothéose d’une culture qui se prétend rebelle mais qui a en fait adopté le discours politique dominant. Les mots sont crus parce que la réalité l’est aussi. Face à des politiciens qui ont adopté un ordre du monde où les moins forts se voient progressivement marginalisés et où la réussite personnelle se révèle la valeur ultime, le hip-hop joue franc-jeu et pousse cette réalité à l’extrême. Je suis un dur. Je suis un gagnant. Je suis un roi. J’ai tous les droits. Je réussis, donc je vis. Et je peux tout faire, y compris casser les jambes ou déboîter la mâchoire de qui je veux. Le surhomme de Nietzsche dans toute sa laideur.

Les apôtres de la culture hip-hop violente ne sont donc pas des rebelles, mais simplement des individus qui ont poussé la logique politique dominante jusqu’à sa finalité.  Dans le ghetto, pas de programmes sociaux, pas de « B.S. », pas de police, pas de justice.  L’anarchie.  Je te tue, tu me tues, on se tue.  Mon arme est ma force, mon or et mes putes mon prestige et je fais respecter ma propre loi.  Que ce soit réel ou non, ce sont là les paroles du hip-hop et celles-ci en représentent la culture, soit la représentation imaginaire de ce que devrait être la réalité.

Ainsi, au lieu de s’offenser bêtement et de lancer des hauts-cris parce qu’un rappeur écrit des paroles violentes, il conviendrait peut-être de se questionner sur les valeurs d’une société qui a engendré ce type de discours.   À force de survaloriser la réussite personnelle et de voir en son voisin un ennemi potentiel plutôt qu’un allié, ne sommes-nous pas nous-mêmes coupables de ces excès?