Entretien avec Paul Saba
2 juillet 2001

J’ai rencontré Paul Saba au CLSC Saint-Michel. Au premier coup d’œil, on voit que le porte-parole de la Coalition des médecins pour la justice sociale ne passe pas ses journées dans un bureau. Il a l’air athlétique, l’œil vif, le teint basané; plusieurs fois par semaine, il prend la route pour aller soigner les gens chez eux. La médecine, pour lui, c’est une vocation.

Né à Lachine il y a une quarantaine d’années, où ses grands-parents sont arrivés il y a plus d’un siècle, il fut très tôt initié à se mettre au service du bien-être des autres. Sa grand-mère, une sage-femme, faisait des accouchements gratuitement pour celles qui n’en avaient pas les moyens.

À l’école secondaire, il fait partie des scouts. « Nous avions des équipes d’Ambulance Saint-Jean et nous gagnions beaucoup de concours. C’était très gratifiant, car je voulais toujours faire quelque chose qui ait un sens », me raconte Paul Saba dans la cafétéria du CLSC.

De McGill au Bangladesh

Le véritable sens de son métier et de sa vie, il le découvrira plusieurs années plus tard, à la fin de ses études. « J’ai quitté le Québec en 1980, après avoir obtenu mon diplôme de l’Université McGill. Comme plusieurs, je voulais faire une expérience ailleurs. Alors, je suis parti en résidence de médecine à Boston. Je menais la belle vie. Mais, à un moment donné, je me suis dit 0 “ Ça n’a pas de sens, je ne suis pas plus heureux. ” Je cherchais toujours à posséder de belles voitures, une maison, mais je trouvais qu’il y avait un vide dans ma vie. Je commençais à comprendre un peu mieux que ce n’est pas en possédant des choses qu’on est heureux, mais en faisant des choses ».

Paul Saba ira exercer la médecine dans le tiers-monde, notamment en Côte d’Ivoire et au Bangladesh. Puis, il retournera aux États-Unis, dans une salle d’urgence de la Caroline du Nord, avant de revenir définitivement au Québec en 1996. « À mon retour, j’étais un peu étonné de voir la détérioration des soins de santé. En 1996, le gouvernement venait d’établir le nouveau programme d’assurance-médicaments qui forçait les personnes âgées à en défrayer une partie du coût; ça m’a vraiment choqué. Les personnes âgées ont besoin de médicaments. Pourquoi les faire payer ? Je me souviens que mon père, quand il vivait, n’aimait pas prendre ses médicaments, mais comme c’était gratuit, il les prenait.»

50 % des prévisions sur la mort s’avèrent fausses

La maladie de son père fut une grande source de frustration pour Paul Saba. Revenu d’urgence au Québec, en 1994, il entendit plusieurs de ses collègues québécois dire que ça ne donnerait rien d’opérer son père, parce qu’il était « trop vieux ». « Par leur attitude, mes collègues disaient 0 “ On n’a pas les moyens, il ne faut pas trop dépenser ”. On a attendu très longtemps, presque dix jours, avant de l’opérer et on a dû l’amputer. C’est cela qui l’a tué. » Ces événements semblent encore douloureux pour Saba et il marque une petite pause dans le fil de l’entrevue. Puis, il tranche0 « Bien entendu, même si on fait de son mieux, des gens peuvent mourir. Mais il ne faut pas les y pousser. »

Pour Paul Saba, cela démontre à quel point est répandue l’idée que les personnes âgées sont responsables de l’explosion des coûts de la santé. « Pourtant, affirme-t-il, les dépenses de pays comme le Japon ou la Suède n’ont pas explosé. Des études démontrent que les six derniers mois de la vie ne comptent que pour près de 0,5 % des coûts du système de santé et que, mis à part les cas de cancer, près de 50 % des prévisions sur la mort s’avèrent fausses. Un médecin ne doit jamais dire que quelqu’un va mourir. »

La bourse ou la vie ?

Paul Saba croit qu’il est possible d’améliorer le fonctionnement du réseau de la santé. « La chose la plus importante, c’est de se demander quelles sont nos priorités. Est-ce la vie, la santé, ou est-ce l’argent ? » Le problème, c’est que nos intérêts diffèrent parfois des priorités gouvernementales. «Je pense que les ministres et députés ne sont pas au courant de ce qu’ils sont en train de faire, explique-t-il. Ils croient dans le modèle américain de profit. Si ça devient votre priorité, vous allez faire des choses imbéciles, comme fermer des hôpitaux, mettre à la retraite des infirmières et des médecins, donner des milliards de dollars à une compagnie comme Mosel Vitelic pour fabriquer des semi-conducteurs au coût de 1,7 million de dollars par emploi créé. Ils regardent les choses à court terme. »

On peut se demander pourquoi le gouvernement n’écoute pas des gens comme lui ou Marie Pelchat, de la Coalition Solidarité Santé. Petit rire ironique: « On n’a aucun bon sens pour eux !, répond-il. Pour eux, nous sommes des gens qui vont dire n’importe quoi pour aider les autres… En vérité, prendre soin de son prochain a du sens non seulement d’un point de vue social, éthique, moral, mais aussi économique. »

Oui, mais… la compétition ? N’est-ce pas le dogme absolu de notre société ? «Les compagnies ne s’intéressent pas à la vraie concurrence, lance-t-il. Maintenant, les compagnies pharmaceutiques ont des droits brevetés pour vingt ans. Regarde les voitures ! Si on avait laissé le marché régler la façon de les construire, on n’aurait pas de ceintures de sécurité, de sacs gonflables, de pare-chocs. Avant, les pare-chocs se brisaient à 5 km/h. Maintenant, à cause de la réglementation, ils doivent résister jusqu’à 30 km/h. »

Doit-on retourner au XIXe siècle ?

« Aujourd’hui, poursuit Saba, le gouvernement est en train de dire0 0 “ Faites ce que vous voulez ! ” Ça va détruire la société. Veut-on retourner au XIXe siècle avec les enfants qui travaillaient dans des conditions affreuses, la pollution ? On est en train de reculer. Toute la progression de la société s’est faite avec des lois contre l’esclavage, des lois pour le vote, avec les syndicats qui créent des conditions plus humaines, plus vivables. Maintenant le gouvernement, nos élus, sont en train d’aller contre la population. »

Nos élus n’ont-ils pas les mains liées ? C’est du moins ce qu’ils disent. Le pouvoir se serait déplacé à l’OMC, au FMI, ou ailleurs. Pour Paul Saba, pourtant, n’est lié que celui qui désire être lié. « Il y a toujours la tentation de favoriser les compagnies. Mais quel est l’intérêt, pourquoi font-ils ça ? Est-ce que c’est parce qu’elles donnent des subventions aux partis politiques ? Pourtant, toutes les recherches ont démontré qu’un système public, c’est moins coûteux, parce qu’il n’y a pas de profit et moins de frais d’administration. C’est moins coûteux et ça donne une meilleure qualité de services. »

« Il ne faut pas pousser les gens vers le ciel »

C’est pour cette raison que Paul Saba a créé la Coalition des médecins pour la justice sociale. Une meilleure qualité de services, voilà ce qui compte pour lui. D’ailleurs, il considère son travail à la coalition comme étant le prolongement de sa carrière de médecin. « Je peux prendre tout mon temps à tirer des gens de l’eau, mais si le gouvernement et le système les y replongent… »

L’entrevue s’achève. Les rayons du couchant qui filtrent dans la jaune cafétéria nous indiquent que le temps file. Nous devons aller visiter quelques patients et il ne faut pas trop les faire attendre. Car, dans le fond, «si on n’a pas la santé, me dit en conclusion Paul Saba, qu’est-ce qu’on a ? L’éternité, c’est assez long, mais la vie, c’est très court. On n’a pas beaucoup de temps et il faut faire de notre mieux pour aider les autres. Moi, je crois au ciel, mais nous sommes ici et il ne faut pas pousser les gens vers le ciel. »

Sur les traces de Paul Saba: les visites à domicile
1 juillet 2001

Pour comprendre une visite à domicile, il faut y assister. Les salles d’attente sont loin; le malade n’a plus à se déplacer lui-même, et les deux patients que j’ai rencontrés n’auraient pas pu. Alors, on embarque dans la Mercedes de Paul Saba et on part soigner les gens ! « C’est une 87, mais c’est confortable », me dit-il. Confortable, d’accord, mais spacieuse également, car dans la valise sont rangés un ordinateur portable, plusieurs valises, dossiers, stéthoscopes et autres objets nécessaires à la vie de médecin sur la route. « Je gagne un bon salaire, mais je gagnerais plus aux États-Unis. Je demeure ici parce que j’aime ce que je fais », explique-t-il.

Nous arrivons chez le premier patient dans la lumière diffuse orangée du soleil qui se couche sur une rue ouvrière du quartier Saint-Michel. Au fond d’un sous-sol très propre dont les miroirs et le plancher en carreau font penser à un salon de coiffure, se trouve un vieil homme de 94 ans assis au bout d’une table, regardant vaguement les nouveaux arrivants et semblant peu s’en soucier. Autour, toute la famille est là. « Les Italiens sont comme ça. Ils vivent tous les uns à côté des autres », me confie Paul Saba. Quelques mots d’usage en italien, politesse d’un médecin qui tente de mieux communiquer avec les gens, et on passe aux questions 0 «Mange-t-il bien ? Dort-il beaucoup ? » À chaque question, c’est une des filles qui répond. « On va prendre son taux de sucre », décide le Dr Saba.

Devant lui, l’ordinateur portable, où il a tout le dossier devant les yeux et où les modifications seront télécopiées au bureau central automatiquement à la première heure le lendemain. Je demande à la famille si elle est satisfaite du service offert par le CLSC. « Oui, oui, me répond une femme, nous sommes très satisfaits.

– Le problème, explique Saba à la femme, c’est que le CLSC ne prend plus de nouveaux patients, car il n’y a plus de budget.

– Mais alors, que vont faire les gens, ils vont mourir ? demande-t-elle.

– Depuis novembre, ils doivent tous aller sur une liste d’attente. Ils tomberont malade et se retrouveront souvent à l’urgence, encombrant inutilement des civières. »

Ce genre de situation est propice au développement de soins de santé à la carte. « Dans L’actualité de ce mois-ci, soutient Saba, il y a un article qui parle d’un médecin qui va à domicile et charge 80 $ par visite. Des gens qui sont incapables de se déplacer et qui n’ont pas accès aux soins du CLSC devront payer. C’est un peu comme avant les années 60, quand un médecin venait observer une famille et chargeait 50 $. C’était un gros montant dans le temps. »

La visite chez la famille s’achève. Une prescription, puis une deuxième, où Paul Saba recommande de l’Ozonol pour une infection bénigne, parce que « ce n’est pas cher et c’est efficace. » Selon lui, il s’agit d’un devoir pour chaque médecin de toujours prescrire le médicament le moins cher possible. Quelques au revoir, puis nous revoici en voiture, vers un autre patient nécessiteux. Après s’être trompé plusieurs fois de chemin, Paul Saba réussit tout de même à trouver le domicile de monsieur L.

Un homme à la fenêtre

Une belle petite maison, avec plusieurs arbres devant; le Dr Saba sonne à la porte. « Qui est-ce?», demande une voix. C’est Paul Saba, je viens pour la visite à domicile.» La porte se débarre; nous entrons. À l’intérieur, de l’autre côté d’une petite cuisine toute en bois, un homme manifestement malade assis sur un fauteuil capitaine. À ses côtés, tout ce dont il a besoin, car il ne peut pas se lever seul. Il passe ainsi ses journées, assis sur le bord de la fenêtre, à regarder défiler le temps et à le deviner au son de son horloge qui marque chaque heure d’un chant d’oiseau différent.

Paul Saba tâte un peu son ventre et demande : « Qu’avez-vous fait dans la vie ? » Toute une histoire. Monsieur L. a bien dû faire à peu près tous les métiers possibles! C’est cela aussi, être médecin à domicile. On écoute les patients, ceux-ci se sentent parfois seuls, et on tente d’apporter un peu de réconfort dans leur vie.

Malgré sa situation précaire (outre son problème intestinal, il a des problèmes aux genoux, un pouce entouré d’une plaque de métal, de la difficulté avec son cœur et il fait du diabète), monsieur L. reste capable d’humour. Ainsi, lorsque je lui demande s’il était facile pour lui d’obtenir des services au CLSC, il me répond :« Rejoindre le CLSC, c’est un peu comme aller à Paris et revenir. »

L’économie sociale se fait sur le dos des patients

En fait, il utilise les services du CLSC et d’une compagnie privée, d’économie sociale, tout à la fois. Ainsi, le midi, une employée du CLSC, qu’il connaît maintenant bien, vient lui servir à manger et l’aider à diverses tâches ménagères. Le soir, cependant quelqu’un qu’il pourrait bien n’avoir jamais vu auparavant; vient l’aider à se mettre au lit. « Ça serait mieux si c’était toujours la même personne qui venait. Ça fait longtemps que je suis avec le CLSC et je n’ai pas de problèmes. Mais, avec les agences privées, je ne sais jamais à qui j’aurai affaire. »

Pour Paul Saba, l’explication est aussi simple que déplorable : «Les employés des compagnies privées changent souvent car ils sont mal payés. Souvent, ces femmes (car ce sont des femmes pour la plupart) doivent occuper deux emplois pour avoir le salaire qu’elles obtiendraient dans un CLSC. »

Le problème de monsieur L. demande un examen plus minutieux. Je demeure donc assis dans la cuisine, pendant que Paul Saba l’examine dans la salle de bain. Le Dr Saba revient. Il complète le dossier dans son portable, écrit quelques ordonnances. Nous sommes demeurés là presqu’une heure, attendant que le patient soit bien rassuré et que nous puissions partir. À notre départ, cependant, il s’adresse à moi d’un air inquiet : « Je ne veux pas avoir de trouble avec l’agence privée. Ces gens sont tout ce qu’il me reste, je ne suis pas certain que je veux que vous parliez de moi dans votre journal. »

C’est un peu ça, l’Omertà, je suppose. La loi du silence. On ne veut pas perdre le peu qu’on a, alors on endure et on se tait. Monsieur L. peut dormir tranquille, je ne le nommerai pas, mais combien de personnes se retrouvent dans sa situation ? Nous sommes repartis vers 22 h 15, et il nous a regardés de sa fenêtre. Pour Paul Saba, une petite soirée normale; on s’habitue probablement à toute cette souffrance et à cette solitude. Le Dr Saba m’a convaincu que les soins à domicile sont d’une importance capitale. En se quittant, il me lance : « Si on voulait, on pourrait avoir le meilleur système de santé au monde. » En le fréquentant, on se prend à le croire.

Les hôpitaux pourront licencier les malades
1 mai 2001

Le bâton et la carotte. Il s’agit de la nouvelle approche du gouvernement qui a décidé de pénaliser les hôpitaux non performants, d’offrir des primes à ceux qui respectent un « indice du coût moyen de “ production ” de services » et des bonis aux cadres supérieurs qui acceptent de faire le sale boulot, c’est-à-dire couper les services à la population sans que cette action ne semble venir directement de Québec.

Un comité présidé par l’économiste Denis Bédard a besogné durant un an pour trouver la formule merveilleuse permettant de quantifier le temps et les ressources nécessaires pour telle ou telle maladie. Et ne venez pas vous plaindre si votre cas diffère du patient moyen !

Cette situation est inacceptable, selon Paul Saba, de la Coalition des médecins pour la justice sociale. Les hommes et les femmes ne sont pas des voitures. Il n’y a pas de temps défini pour changer l’huile. Si vous traitez un patient trop malade, trop âgé ou trop démuni, ce n’est pas rentable. Les hôpitaux vont repérer les patients « loser » – ceux qui occuperaient trop longtemps un lit ou coûteraient trop cher à soigner – et ils vont tout faire pour s’en occuper le plus rapidement possible, conformément au « délai moyen » exigé par la politique de performance.

M. Saba est très cynique lorsque vient le temps de répondre à la question de ce qui arriverait à un malade qu’il est impossible de soigner plus rapidement 0 « Un patient qui, malheureusement pour l’hôpital, survit à une opération et occupe trop longtemps le même lit, risquerait de se retrouver à l’urgence, si on le retournait trop vite à la maison. Ce serait très mauvais pour l’évaluation de la performance de l’hôpital. Il sera plutôt référé prématurément vers un centre d’hébergement de longue durée. » Selon lui, le gouvernement est directement responsable de la situation à cause des budgets impossibles à atteindre qu’il impose aux hôpitaux.

Les pompiers pyromanes de la santé

Pendant que les coupures se poursuivent grâce à la sublime inflation, la ministre Marois affirme en grande pompe un « réinvestissement de deux milliards ». Le problème, c’est qu’après avoir déduit une réserve pour l’an prochain et après avoir épongé les déficits cumulés des hôpitaux et tous les autres frais, il ne reste plus que 123 millions de dollars, soit près de 5 cents par citoyen par jour ! C’est ce que la Coalition Solidarité Santé et la Coalition des médecins pour la justice sociale appellent « la politique de la canette vide ».

Pour Paul Saba, la situation est intolérable. « J’ai l’impression que le ministère de la Santé n’existe que pour régler des problèmes qu’il a lui-même créés. Ces gens-là sont un peu comme des pompiers qui mettent le feu pour ensuite l’éteindre; ce sont les pyromanes de la santé. » Mais quel serait donc l’intérêt de sans cesse créer des problèmes pour ensuite les résoudre triomphalement ? « Ils se préparent peut-être pour un emploi futur dans une compagnie d’assurance », soutient avec vigueur le médecin militant. « Si vous détruisez le système public, vous allez vendre beaucoup d’assurance; s’il y a beaucoup d’incendies, les gens voudront se défendre contre le feu. Ils ont brûlé le système de santé. »

L’arme du crime

Pour chaque méfait, il faut une arme. En choisissant lui-même très prochainement les administrateurs des régies régionales (ceux-ci sont présentement élus) et en distribuant des bonis de 36 millions aux cadres supérieurs, Rémy Trudel s’assure que ses directives ne seront pas contestées par quelque énergumène parlant de choses aussi absurdes que de droit à la santé et de respect des patients.

« Les 36 millions aux directeurs d’hôpitaux s’inscrivent dans une logique de marché », affirme Marie Pelchat, de la Coalition Solidarité Santé. « Chez Merck Frosst comme à la Banque Nationale, les directions ont des primes au rendement. C’est aussi dans la suite du rapport Clair qui prônait de donner plus de latitude aux gestionnaires du réseau. Mais c’est également une lame à deux tranchants. Ils porteront plus que leur part de responsabilité si leur hôpital n’est pas performant et personne n’aura envie de regarder autour pour tenter de comprendre pourquoi. La religion du néolibéralisme leur permettra, comme dans toutes les religions, d’expliquer simplement les choses sans se poser de question. »

Au même moment, dans la Vallée de la Rouge, à L’Annonciation, on craint toujours que l’hôpital soit le prochain à passer au chalumeau économique. La solidarité et le militantisme des résidants a permis d’éviter temporairement le pire, mais contre un pompier pyromane, qui va les défendre ?

À L’Annonciation :Lock-out à l’urgence

Ces budgets contraignants forcent la direction de plusieurs établissements, souvent en région, à prendre des décisions irresponsables. Ce fut le cas dernièrement à L’Annonciation, dans les Hautes-Laurentides, où, n’eut été de la mobilisation générale, on aurait fermé l’urgence la nuit. « L’administration fonctionne en broche-à-foin, soutient André Vadeboncoeur, président du syndicat des infirmiers de l’hôpital. Le ministre avait donné jusqu’au 15 avril pour couper, sous peine de sévères pénalités, alors on se dépêche. »

Il y a eu quatre manifestations publiques d’importance (dont une a regroupé plus de 2000 personnes, dans cette région ne comptant que 12 000 résidants permanents) avant que le ministre Rémy Trudel n’intervienne pour « sauver » l’urgence. Mais cela n’empêche pas qu’il faudra trouver 1,1 million $ pour combler le manque à gagner de l’année financière en cours.

Cette situation force la direction de l’hôpital à prendre des décisions impulsives. Par exemple, si un simple citoyen ne s’était pas levé pour signaler, lors d’un conseil d’administration, l’irrationalité du projet de fermeture des soins auditifs, on aurait sauvé 4000 $ en fermant le service, alors qu’il y a 35 000 $ d’équipement fonctionnel. « On a dit, alors, comme ça, sur un coin de table, qu’on allait finalement garder le service ouvert », explique M. Vadeboncoeur.

Cet amateurisme de la direction s’explique partiellement par la pression qui provient du ministère et de la régie régionale. L’augmentation des dépenses autres que salariales est fixée à 1,6 %, ce qui constitue un taux nettement insuffisant, selon l’Association des Hôpitaux du Québec (AHQ). Considérant que le taux d’inflation dans la santé pour la dernière année a été de près de 6 % (10 % pour les médicaments d’ordonnance), comment ne pas donner raison à l’AHQ ? Le gouvernement, en imposant des budgets aux hôpitaux sous le seuil de l’inflation, continue discrètement de couper dans les soins de santé.

Politique des médicaments au Québec: on crie au déficit pour faire augmenter les primes
1 mars 2001

Le conflit entre les 1400 pharmaciens de l’AQPP (Association québécoise des pharmaciens propriétaires) et le gouvernement du Québec a permis d’illustrer l’échec de la politique des médicaments en vigueur.

La réforme de l’assurance-médicaments de 1997 a considérablement augmenté la charge de travail des pharmaciens. « Les pharmaciens sont devenus des agents d’assurances, des centres d’information pour le gouvernement », affirme Normand Cadieux, directeur général de l’AQPP. « Ils doivent affronter la frustration des gens. »

Avant la réforme, il en coûtait un prix fixe de deux dollars, alors que maintenant, plusieurs doivent payer jusqu’à trente dollars. C’est pourquoi la Coalition des médecins pour la justice sociale a présenté une pétition de 10 000 signatures en faveur de la gratuité des médicaments pour les plus démunis. La prime maximale, de 150 $ en 1997, est passée à 350 $ en juillet 2000, puis à 385 $ depuis le premier janvier dernier.

« Le principe de toutes les caisses du type de l’assurance-médicaments, c’est qu’elles doivent faire leurs frais », affirme Marie Pelchat, de Solidarité Santé. «C’est la stratégie des petits pas. On crée une caisse à part pour réduire la responsabilité gouvernementale, puis on crie au déficit pour enfin augmenter plus facilement les primes. »

De cette façon, on refile la facture à la population en dépolitisant un choix tout à fait politique : celui de ne pas s’attaquer aux causes réelles de l’augmentation des coûts de la santé.

Les brevets vieillissent moins vite que la population

Le gouvernement et la Commission Clair essaient de nous faire croire que le « vieillissement accéléré » de la population est seul responsable de l’augmentation des coûts. C’est faux. Entre 1978 et 1998, la population ayant plus de 65 ans a augmenté de 53 % alors que le prix des médicaments a explosé de 290 % (en dollars constants) ! Selon le Price Review Board, nous sommes ceux des pays de l’OCDE qui payons nos médicaments les plus chers.

Même si le problème date de la fin des années 1970, il s’est amplifié dangereusement à partir de 1993. Cette année-là, on a adopté la loi C-91, qui permet d’étendre la protection des brevets des compagnies pharmaceutiques à 20 ans. « Plus de 95 % des nouveaux médicaments sont des modifications mineures d’anciennes versions », affirme Paul Saba, de la Coalition des médecins pour la justice sociale. « Cela permet aux compagnies pharmaceutiques de prolonger les brevets de 20 ans, 40 ans ou même 60 ans, en ne changeant que quelques composantes marginales du produit. »

Selon M. Saba, il faudrait inciter davantage les médecins à offrir des médicaments génériques. Par exemple, ils prescrivent souvent l’Omerprazole contre les ulcères. Ce médicament coûte 2,20 $ alors que le Cimetidine, un générique, est offert à 0,10 $.

Les profits grimpent plus vite que ceux du pétrole

« Nous sommes esclaves des compagnies pharmaceutiques », laisse tomber crûment Paul Saba. « Nous sommes en train de retourner vers le Moyen Âge avec ces monopoles. » L’argument central de la thèse défendant la spécificité en matière de brevets (il est possible de prolonger les brevets au-delà de vingt ans au Québec) est celui de la création d’emplois. En engraissant quelques monopoles, ceux-ci auraient en retour la gentillesse de nous donner des milliers d’emplois.

Pourtant, le mémoire du Conseil central métropolitain, remis à la Commission Clair, nous apprend que malgré toutes les mesures incitatives, le nombre d’emplois dans ce domaine était de 7 808 au Québec comparé à 9 250 en Ontario, en 1999.

Pourquoi le gouvernement favorise-t-il les brevets si ça coûte plus cher et que ça ne crée pas plus d’emplois ? Paul Saba s’impatiente en entendant cette question. « Si vous aviez le choix entre manger un repas dégueulasse avec un médecin dans un hôpital ou manger un repas à 300 $ avec l’industrie pharmaceutique, où iriez-vous ? »

Des repas au restaurant, l’industrie peut en payer. Une étude de Gino Lambert, pour la Chaire d’études socio-économiques de l’UQAM, publiée en 1998, fait état de l’enrichissement absolument fantastique des principales compagnies pharmaceutiques. Entre 1992 et 1996, le bénéfice net (en millions de dollars US) de Merck-Frosst est passé de 1 984 $ à 3 881 $, celui de Bristol-Myers Squibb de 1 962 $ à 2 850 $ et celui de Pfizer de 811 $ à 1 929 $. Pendant cette période, le secteur pharmaceutique fut le plus payant de tous les secteurs économiques, pétrole compris.

La catastrophe n’est pas un effet secondaire, c’est un choix

Le rapport de la Commission du bon Samaritain, à laquelle a participé M. Saba, en décembre dernier, recommandait d’écourter la durée du brevet d’un nouveau médicament dès que l’entente avec l’ALENA pourra être renégociée.

Selon Matthew Sanger du Centre canadien de politiques alternatives, le gouvernement canadien a déjà engagé la santé dans le traité de la ZLEA, une extension de l’ALENA. Une telle disposition pourrait éventuellement permettre de bloquer toute tentative d’instaurer une politique progressiste au Québec, notamment un régime national d’achat global des médicaments et un régime d’assurance-médicaments public.

Le conflit entre l’AQPP et le gouvernement du Québec est un moment propice pour se rappeler que la catastrophe actuelle fut causée par des choix politiques.