Le roi-nègre Obama
17 novembre 2008

J’ai beaucoup parlé depuis quelques mois du fait que Barack Obama ne tenait pas un discours progressiste et que son élection ne changerait strictement rien pour la majorité des États-Uniens. La vraie question, alors, c’est de savoir pourquoi il est devenu une telle icône de ce que certains appellent le « renouveau du Parti Démocrate ».

En fait, l’élection d’Obama d’abord à la tête de son parti puis à la présidence n’est que l’aboutissement d’une logique de dépolitisation et de fragmentation de la population telle que mise en oeuvre par le Parti Démocrate depuis un demi-siècle. On a l’impression d’avancer, mais dans les faits on recule: en misant sur le consensus, le Parti Démocrate a laissé tomber ses thèmes traditionnels de redistribution de la richesse et de lutte contre la corruption des élites.

Contrairement à ce que certains affirment, la société états-unienne a reculé, et substantiellement, depuis cette époque pas si lointaine où existait la ségrégation:

À bien des égards, elle est même encore moins ouverte et moins égalitaire aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque des ségrégationnistes dans le Sud, quand le racisme non seulement prédominait, mais pouvait se prévaloir de la caution des autorités. Un tel paradoxe ne devrait plus surprendre: une politique économique néolibérale s’accompagne souvent d’une exacerbation de l’intérêt porté aux différences identitaires (culturelles, ethniques, parfois religieuses) et d’un surcroît de tolérance envers les disparités de richesse et de revenu. Les indices relatifs aux inégalités économiques, tel le coefficient de Gini, qui va de 0 quand l’égalité de revenu est parfaite à 1 quand l’inégalité est totale, montrent que l’égalité a régressé aux États-Unis. En 1947 (à l’apogée des lois ségrégationnistes dites « Jim Crow », en vigueur dans le sud du pays), ce coefficient était de 0,376. En 2006, il atteignait 0,464. Il s’agit là d’une hausse tout à fait significative. En 1947, les États-Unis appartenaient à la même catégorie (bien qu’étant un peu plus inégalitaires) que les pays d’Europe occidentale; en 2006, ils sont tombés au rang du Mexique et de la Chine. ((« Toutes les inégalités n’offensent pas le candidat démocrate », Walter Benn Michaels, Manière de Voir, Octobre-novembre 2008, o.66))

En somme, toutes les luttes soi-disant de libérations, que ce soit des Noirs, des homosexuels, des femmes, ou tout autre particularisme contribuant à la fragmentation du la société, n’ont pas touché à la plus profonde inégalité, celle de l’économie, qui touche indépendamment à tout le monde.

Désormais, on peu très bien s’accomoder du néolibéralisme et des élites économiques au Parti Démocrate. Quand on sait que Hillary Clinton entendait baisser les impôts de la « classe moyenne » jusqu’à 250 000$ (et Obama jusqu’à 200 000$) alors que seulement 7% des ménages gagnent plus de 150 000$, 18% plus de 100 000$ mais 50% moins de 50 000$, on constate que la lutte contre les inégalités économiques n’est PAS une priorité pour le parti.

[…] Mme Clinton et M. Obama sont les emblèmes d’un progressisme américain dont l’éthique politique désapprouve et combat les inégalités qui découlent du racisme et du sexisme avec d’autant plus de vigueur que, simultanément, elle ignore les inégalités qui ne sont pas le fait de la discrimination mais de ce que nous avions l’habitude d’appeler l’exploitation ((Ibid., p. 67))

Obama est donc simplement l’aboutissement de ce processus; il incarne à lui seul l’accomplissement suprême de cette fragmentation: il représente l’absolue prise de pouvoir « du » Noir, mais non pas celle « des » Noirs, qui outre d’avoir la peau foncée ont en commun avec les Blancs de subir une société extrêmement inégalitaire.

On peut très bien imaginer un futur glorieux pour les Homosexuels en tant qu’homosexuels, pour les Femmes en tant que femmes ou pour les Noirs en tant que noirs tandis qu’au même moment toutes ces personnes qu’on a isolé les unes des autres partagent la même misère d’un pays en décrépitude et en guerre contre un peu n’importe qui et où la même petite élite obtient toujours tous les privilèges.

Tant que tu ne changes pas comment l’argent fonctionne, tu ne changes rien du tout.

C’est bien beau le progressisme sur les questions morales, mais tant que tu ne touches pas à l’économie et que tu ne remets pas en question les dogmes économique qui ont permis la catastrophe actuelle, tu n’accomplis rien du tout.  Voilà une leçon à méditer pour nos partis politiques de droite qui se croient à gauche parce qu’ils sont progressistes sur le plan moral, mais qui ne rejettent aucunement le néolibéralisme, malgré les échecs répétés et retentissants de ce dernier.

En ce sens, Obama est peut-être simplement le prolongement de la logique du roi-nègre: il est tout aussi corrompu que l’élite qui l’a mis en place, mais à tout le moins il ressemble au peuple et peut ainsi mieux faire passer les idées de la minorité qui contrôle ce pays auprès d’une population amorphe, désillusionnée et prête à croire à n’importe quelle fable en autant qu’on lui promette un Happy End à la fin.

Le PQ ne veut pas le pouvoir
16 novembre 2008

Je me posais sérieusement la question ce matin, en écoutant un analyste à RDI: le Parti Québécois veut-il vraiment le pouvoir?

Ça fait des mois que l’objectif semble avoir été fixé: redevenir l’opposition officielle. Le PQ me fait penser à une équipe sportive dont le but n’est plus la victoire, mais seulement de ne pas finir les derniers. C’est une mentalité de perdants et personne n’aime les perdants.

Pourtant, on pourrait miser sur le fait que le Québec aurait la chance de se retrouver avec la première femme à sa tête, par exemple. On pourrait proposer du nouveau, être imaginatifs, oser. On a plutôt l’impression que le PQ, qui est entré dans cette campagne de reculons, préfère ne pas se retourner pour faire face à la musique et se contenterait de terminer deuxième. Marois empocherait son chèque, les députés béni-oui-oui également, et tout le monde serait heureux.

Malheureusement pour eux – et même avec la chute libre de l’ADQ – toute leur stratégie du « ne rien faire » est fausse. Karl Rove, alors stratège du Parti Républicain états-unien en 2004, l’avait bien compris: quand le taux de participation à une élection est faible, il est plus important de mobiliser sa base que de convaincre les indécis. Ça se comprend: le plus grand danger est la démobilisation de ceux qui sont déjà convaincus.

En ce sens, le Parti Québécois fait l’exact contraire dans une situation où l’écoeurement et le désabusement pourrait faire toucher un creux historique au niveau de participation à ces élections: il s’en est pris ouvertement à sa base la plus militante et souverainiste pour faire plaisir aux éditorialistes de La Presse et aux indécis. Au lieu de raffermir des appuis qu’il avait déjà, il s’est mis à dos ses propres militants sans pour autant être convaincu que l’appui des indécis se transformerait en « X » sur le bulletin de vote.

On comprend que le Parti Québécois ne nage pas dans l’argent, mais il aurait sûrement pu se trouver des conseillers de meilleure qualité et qui auraient pu l’aider à prendre le pouvoir plutôt qu’à se contenter d’essayer d’être un clone des deux autres partis de droite.

Ceci dit, en tant qu’indépendandiste et social-démocrate, la défaite annoncée du parti de Pauline Marois me ferait doublement plaisir…

Pourquoi je vais voter NPD
14 septembre 2008

J’ai fait mon choix. Ça n’a pas été long cette fois-ci; alors qu’il y a une semaine à peine j’hésitais encore entre donner mon vote au Bloc Québécois ou au Nouveau Parti Démocratique, c’est finalement ce dernier que je désire appuyer. Pourquoi? Pour deux raisons principales.

La première, c’est que Jack Layton mène une campagne exceptionnelle, donnant l’impression que Stéphane Dion et Gilles Duceppe ne sont que de simples figurants. Je crois de plus en plus que le NPD va former l’opposition officielle aux prochaines élections si rien ne change et j’estime que la meilleure façon de contrer le gouvernement de droite de Stephen Harper est de se rallier au parti de Jack Layton, le seul qui, grâce à sa position de centre-gauche, sait s’opposer à Stephen Harper tout en ratissant assez large pour espérer obtenir le vote des Libéraux déçus.

En outre, le programme électoral du NPD me rejoint: investissements dans la petite enfance (tout en respectant les CPE québécois), écologisme (on a tendance à oublier que c’est grâce à M. Layton que le centre-ville de Toronto est climatisé avec l’eau des Grands Lacs), éducation, amélioration des soins de santé publique, lutte contre la pauvreté, lutte contre les escroqueries des grandes entreprises telles que les pétrolières.

Layton a compris ce que beaucoup de politiciens et de citoyens ont oublié: le problème n’est pas la richesse du pays, mais plutôt comment on redistribue cette richesse. Il ne faut surtout pas oublier que Stephen Harper a donné des réductions d’impôts de plusieurs dizaines de milliards $ à de grandes entreprises comme les pétrolières ou les compagnies de téléphonie cellulaire. Ni qu’il a prolongé de trois ans les droits de monopole sur les médicaments de marque, ce qui rend l’accès aux médicaments génériques moins chers beaucoup plus difficile à obtenir. La richesse existe, mais le présent gouvernement a décidé que celle-ci devait aller dans les poches d’actionnaires anonymes ou pour défendre les intérêts américains en Afghanistan (en faisant de nos soldats des tueurs) au lieu de profiter à l’ensemble des citoyens du pays.

Ça doit changer. Et le NPD constitue le meilleur parti pour changer les choses. Il est le seul qui permettra de redonner vie à une classe moyenne dont la condition stagne depuis des décennies.

La seconde raison pour laquelle je vais voter NPD, et non pas Bloc Québécois, est la piètre performance de Gilles Duceppe et du parti en général. Duceppe a le mot « perdant » écrit sur le front avec le même marqueur que Stéphane Dion. Il a perdu ses marques; il a l’air de quelqu’un ne voulant pas être là, ayant simplement hâte de constater l’étendue de son échec pour annoncer son retrait de la vie politique.

Évidemment, ce n’est pas de sa faute. En jetant aux oubliettes le projet souverainiste, Pauline Marois a enlevé toutes les munitions du camp bloquiste, si bien que le parti se retrouve à faire la guerre à poings nus devant l’armada conservatrice. Il ne fait pas le poids, malheureusement, car il ne peut plus rallier les souverainistes (quand même 40 à 50% des citoyens!) derrière lui, si bien que ceux-ci préfèrent maintenant voter pour leurs allégeances sur l’échelle gauche-droite au lieu de voter pour un parti se disant « présent » sans expliquer en quoi sa présence constituerait un plus pour l’indépendance ou, à défaut, pour la vie des citoyens en général.

Si j’étais Gilles Duceppe, j’appellerais Pauline Marois et je la remercierais chaudement d’avoir contribué à une défaite qui s’annonce majeure pour le Bloc en éliminant le seul facteur de cohérence pouvant inciter des gens aux opinions politiques diverses à se rallier derrière la souveraineté.

Ceci dit, je peux encore changer d’idée. Je suis également ouvert aux arguments du Parti Libéral, qui me semble un peu moins à droite que par le passé, de même qu’au parti Vert, même si à mes yeux ce parti n’a pas sa raison d’exister puisque ses politiques environnementales sont déjà inclues au sein du NPD.

Et ne me parlez pas de vote stratégique, SVP. Je vote avec mon coeur, avec ma tête, et selon mes convictions. À mes yeux, s’empêcher de voter pour un parti parce qu’il ne risque pas de gagner dès la prochaine élection constitue une forme particulièrement abrutissante de tautologie; il ne gagnera jamais si tout le monde se dit qu’il ne gagnera pas. À mon avis, il faut voter pour le parti qu’on croit être en mesure de faire le meilleur travail pour améliorer non seulement sa situation personnelle, mais celle de la majorité de la population.

Et ce parti, j’en suis maintenant convaincu, c’est le Nouveau Parti Démocratique.

Je peux encore changer d’idée, mais ça prendrait un gros revirement pour le Bloc et une contre-performance majeure du NPD. Et je ne crois pas que ça va se produire, malheureusement pour mes amis bloquistes.


AJOUT:

Même si je critique durement le Bloc dans ce billet, je ne souscris pas du tout à l’analyse bâclée de l’ancienne aile-droite du parti qui, maintenant que le projet souverainiste est sur la glace, ne se sent plus rejoint par les politiques sociales-démocrates du parti.

On peut évidemment se questionner sur la crédibilité de cette « nouvelle » de La Presse, quand on connaît le penchant fédéraliste de ce journal, de même que sur la crédibilité des auteurs de cette « dénonciation », dont fait partie Richard Délisle, qui a été candidat pour la Canadian Alliance (ex-Reform Party) en 2000 (ça dit tout).

Ceci dit, il faut quand même prendre le temps de réfuter l’argument selon lequel la prétendue proximité du Bloc vis-à-vis des syndicats serait un problème.

En effet, ils ne sont que quatre au Bloc à venir de la CSN. Mais oublie-t-on qu’ils sont des dizaines du Parti Conservateur à venir du milieu des affaires ou de professions libérales? Entre un parti qui est relié aux syndicats, des organisations démocratiques qui défendent les intérêts de la classe moyenne (puisque celle-ci est majoritairement syndiquée), et un autre qui s’acoquine à des intérêts privés sur lesquels les citoyens n’ont pas le moindre contrôle, je préfère – et de loin! – la première option.

La vérité, c’est que sans échéancier référendaire, même à long terme, la droite n’a plus envie de se boucher le nez et de rester au Bloc, avec tous ses députés et militants intéressés par des choses aussi inutiles (à ses yeux) que la redistribution de la richesse. Elle entend faire valoir ses opinions et préfère s’acoquiner avec le gouvernement Harper, « gérant de la franchise du Parti républicain » selon l’analyse très imagée mais tout à fait réelle de Denis Coderre.

C’est Pauline Marois qui est la source de tous ces problèmes. Si elle n’avait pas relégué aux oubliettes le projet indépendantiste, on n’en serait pas là aujourd’hui. Le Bloc n’aurait pas à choisir entre la droite et la gauche et il pourrait continuer d’être la coalition arc-en-ciel qu’il était à l’origine. Les indépendantistes pourraient mettre de côté leurs différences et se coordonner dans le but de réaliser le projet inachevé.

La sortie publique de ces vieux épouvantails ne doit surtout pas nous faire oublier la cause réelle de l’actuelle apathie bloquiste.


Bonne journée à tous. Je serai de retour demain, mercredi, ou jeudi. J’ai écrit ce petit ajout ce matin car j’ai eu beaucoup de temps pour penser cette nuit. Imaginez-vous que la Ville de Montréal a eu la merveilleuse (que dis-je, splendide, grandiose!) idée de faire des tests de sirène d’urgence de 4h30 à 6h30 (!) ce matin. Juste pour vous donner une idée, fallait élever légèrement la voix à l’intérieur de l’appartement pour bien se comprendre… Y a des coups de pied au cul qui se perdent des fois. Ils ne peuvent pas avertir les gens, ou bien tester leurs machins le jour? Non, la nuit, quand tout le monde a chaud et a les fenêtres ouvertes et qu’on a rangé le climatiseur (qui aurait pu couvrir l’affreuse sirène). (*Soupir*)