La tyrannie du pacifisme
4 mai 2012

Pire que la hausse des frais de scolarité elle-même, le conflit étudiant a vu naître sur la place publique un nouveau type de militant : le pacifiste haineux. Sûr de son idéologie pacifiste, il se substitue aux policiers pour s’en prendre à ceux qu’il qualifie de « casseurs ». Allié du pouvoir en place, il ne rêve que d’ordre et de paix dans une situation où c’est présentement l’ordre et la paix – lire l’indifférence quant au sort des étudiants – qui doivent être dénoncés.

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On les voit sur toutes les tribunes, clamant : « Mais laissez-nous manifester pacifiquement ! ». Et que se passe-t-il quand on les laisse le faire ? Rien. Ils font leur petit tour dans la rue, dérangent un peu la circulation, scandent « So, so, so ! » pendant quelques minutes et rentrent paisiblement chez eux le soir venu. Leur pacifisme est un échec.

En soi, le pacifisme est une idéologie qui se défend. On parle souvent de la Révolution tranquille ou de Gandhi pour le justifier. Mais on oublie de situer ces exemples dans le temps : le processus de décolonisation faisait alors son chemin et l’élite anglaise elle-même était prête à jeter du lest. Le pacifisme n’a pas gagné à cause de son essence ; il a gagné parce qu’il s’inscrivait dans une mouvance où même l’élite avait fini par perdre confiance en ses propres privilèges.

En ce moment, tout au contraire, l’élite est sûre d’elle-même, hautaine, méprisante. Elle jouit de tous les pouvoirs. Elle est capable de faire des blagues sur les étudiants, de parler de les envoyer dans le nord. Elle peut les infantiliser, les ridiculiser. Elle a ses Martineau, Facal, Duhaime, Pratte, Dubuc et autres nez-bruns du pouvoir pour la défendre. Elle est toute-puissante et, s’inscrivant dans le courant néolibéral actuel, elle arrive à convaincre une partie importante de la population.

Conséquemment, on ne peut pas voir comment une stratégie purement pacifiste peut fonctionner. Si le but est de vaincre le gouvernement – et ce but ne peut être autre puisque le gouvernement refuse même de considérer les étudiants comme des interlocuteurs crédibles – il faut utiliser TOUS les moyens pour y arriver. Ces moyens ne peuvent pas exclure la désobéissance civile massive et l’utilisation de la force physique contre des objets inanimés. Elle ne peut pas exclure non plus la résistance active contre les abus policiers.

Il y a un temps pour la réflexion et un temps pour l’action. Quand l’argumentaire a été développé, quand les études ont été faites, quand des manifestations pacifistes d’une ampleur historique ont été tenues, quand les appuis se sont généralisés, quand l’objectif est clair, quand l’autre partie ne veut rien entendre, il est du DEVOIR du mouvement étudiant d’opposer au radicalisme gouvernemental sa propre radicalisation, sa propre désobéissance civile, sa propre résistance active.

Quand un pacifiste haineux décide de se transformer en subalterne des policiers pour empêcher la violence légitime découlant du mépris gouvernemental, il ne contribue pas à sa cause : il encourage la division dans ses rangs et il nuit à l’expression de cette violence. Il empêche cette canalisation salvatrice d’une violence nécessaire pour frapper l’imaginer collectif et permettre de prendre conscience que le conflit, s’il n’est pas réglé pacifiquement, aura des conséquences funestes.

Le Québec a toujours été une nation pacifique. Mais le Québec est également une nation qui a vu ses idéaux piétinés depuis des siècles et ses confrères francophones de toute l’Amérique décimés.

Ne rejetons pas le pacifisme. Il peut être utile.

Mais ne rejetons pas la résistance active et l’utilisation de moyens plus radicaux contre des objectifs non humains.

Face à un ordre autoritaire, ayons l’intelligence de ne pas nous imposer nous-mêmes notre propre tyrannie du pacifisme.

Les valeurs « canadiennes » de René Lévesque
18 septembre 2009

René Lévesque, un des plus grands Canadiens? Figurant au nombre des 18 plus grands Canadiens, selon le magazine Maclean’s, René Lévesque mérite cette reconnaissance notamment parce qu’il aurait épousé des « valeurs canadiennes » comme le centrisme, l’honnêteté, l’engagement en faveur de la démocratie et la non-violence. Valeurs canadiennes… ou québécoises?

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Le centrisme. Depuis l’élection du Parti Québécois, en 1976, tous les gouvernements du Québec se sont tenus au centre de l’échiquier. De 1976 à 1982, au centre-gauche, et depuis au centre-droit, avec quelques tentatives un peu plus à gauche. À chaque fois qu’un gouvernement a tenté de tirer vers les extrêmes, il s’est fait ramener très rapidement à l’ordre par la population. On peut simplement penser aux grandes manifestations contre Jean Charest dans les premières années de son mandat de 2003, et de quelle façon il a dû adoucir son discours de réingénierie de l’État.

Au Canada, par contre, on n’a jamais hésité à s’éloigner du centre, surtout vers la droite. Les gouvernements de Mulroney (1984-1993) et de Harper (depuis 2006) se sont clairement affichés à droite. Le premier a été un partisan de privatisations massives (dont celle de Petro-Canada, véritable joyau) et le second utilise sensiblement les mêmes recettes économiques que George W. Bush. Avant d’être élu, Harper a séduit des Québécois désillusionnés par la corruption du Parti Libéral du Canada, mais dès qu’il a commencé à appliquer ses politiques moins centristes, ses appuis ont fondu comme neige au soleil.

C’est le Québec qui a toujours ramené les gouvernements vers le centre. Le centrisme est une valeur beaucoup plus québécoise que canadienne.

Honnêteté et engagement en faveur de la démocratie. Personne n’est contre la vertu; tous les pays au monde se disent « en faveur de la démocratie ». Jusqu’à ce qu’une crise survienne et qu’on puisse réellement mesurer cet engagement. Et y a-t-il eu une crise plus profonde que le référendum très serré de 1995 pour mesurer l’attachement canadien à la démocratie?

Alors que le Parti Québécois a joué franc-jeu, a respecté les dépenses allouées pour la campagne du OUI et a été intègre dans tout le processus, le gouvernement canadien a littéralement volé le référendum. Quelques exemples au hasard:

  • Près de 42 400 immigrants ont reçu prématurément leur citoyenneté avec la consigne claire de voter pour le NON. « Vous êtes Canadien maintenant; votez en conséquence! »
  • Plus de 15 000 Canadiens hors-Québec ont pu voter grâce aux manoeuvres frauduleuses de l’avocat Casper Bloom, payé avec des ressources non comptabilisées dans les 5 millions de dollars permis par la loi.
  • L’augmentation des attributions de certificat de citoyenneté a bondi de 87 % entre 1993 et 1995.
  • Trois jours avant le référendum, plus de 100 000 Canadiens sont arrivés à Montréal dans des vols nolisés, par autobus, ou par train. Il a été démontré que plusieurs de ces voyages ont été gratuits, et donc payés par l’État canadien lui-même, en violation directe des lois du Québec.
  • En 1998, le Directeur général des élections du Québec a conclu que 56 000 personnes ne détenant pas de carte d’assurance-maladie du Québec (et n’habitant donc pas le territoire du Québec) ont voté illégalement au référendum de 1995.

La voilà, la belle honnêteté canadienne et cet engagement en faveur de la démocratie. Au seul moment où le Canada a réellement eu la chance de mettre en application ces principes dont il se gargarise depuis des décennies, il a échoué lamentablement et a violé la volonté de tout un peuple.

Non-violence. L’Histoire récente du Canada a toujours opposé les pacifistes québécois aux Va-t-en-guerre canadiens-anglais. Déjà, le 27 avril 1942, lors d’un référendum sur la conscription, les Canadiens-anglais votaient OUI à 80% alors que les Canadiens-français votaient NON à 85%. Et aujourd’hui, rien n’a changé. Un sondage démontre que 73% des Québécois s’opposent à la présence canadienne en Afghanistan, contre seulement 54% des Canadiens. Pire: Harper et Ignatieff ont tous deux appuyé l’invasion de l’Irak par les États-Unis; aujourd’hui, des soldats québécois mourraient en Irak si un de ces deux chefs avait été au pouvoir en 2003.

En fait, des révélations ont démontré que c’est la peur de favoriser l’élection du Parti Québécois qui a poussé Jean Chrétien, alors premier ministre du Canada, à s’opposer à la guerre en Irak. Dit plus clairement: sans le Québec, le Canada serait allé en Irak.

C’est grâce au Québec que le Canada s’est mérité cette image de nation non-violente et pacifique. Le fait que les deux principaux partis, actuellement, partagent la même vision militaire du pays ne démontre qu’une chose: la baisse du pouvoir politique du Québec; en 2009, on peut gagner le pouvoir sans le Québec.

On le constate, le centrisme, l’honnêteté, l’engagement en faveur de la démocratie et la non-violence ne sont pas des valeurs canadiennes, mais québécoises.

Or, si René Lévesque est un grand Canadien parce qu’il a réussi à convaincre le Canada d’accepter ces valeurs, ce n’est peut-être pas grâce à lui, mais plutôt malgré lui. Le Canada s’est toujours trouvé de nobles valeurs lorsque le nationalisme québécois était assez fort pour le tenir en respect. Ne pas tenir compte des valeurs québécoises aurait constitué un sérieux coup de pouce aux indépendantistes, Lévesque ou pas Lévesque. Ce n’est donc pas Lévesque qui a permis de changer le Canada pour le mieux, mais les indépendantistes eux-mêmes. Grâce à leur puissance, ils ont forcé le Canada à changer et à tenir davantage compte des valeurs québécoises.

Voilà une leçon que certains Canadiens feraient mieux de se rappeler avant de dénigrer le mouvement indépendantiste québécois. Si le Canada est ce qu’il est aujourd’hui, c’est grâce aux Québécois et à leurs valeurs.