La liberté d’exister
14 janvier 2009

Rima Elkouri a écrit un texte très intéressant à propos des dernières statistiques concernant la baisse d’influence du français à Montréal. Elle cite Marc Termote, qui avait prédit la minorisation du français à Montréal en 1999, et explique que dans un contexte d’immigration non-francophone, de baisse de natalité et de primauté des droits individuels sur les droits collectifs en Amérique du Nord, le futur du fait français est plus qu’incertain dans la métropole québécoise et que ce n’est pas en rafistolant ce vieux tissu troué qu’on appelle la loi 101 qu’on pourra changer la tendance.

Je trouve cette analyse très réaliste, mais Elkouri n’en tire pas les nécessaires conclusions : si on désire protéger le français à Montréal, et au Québec puisque la ville constitue le cœur économique et culturel de la province, il faut renoncer à cette loufoquerie d’une politique linguistique basée sur l’affichage et confronter de front l’idéologie dominante encourageant les droits individuels au détriment des droits collectifs.

En clair, le problème n’est pas que linguistique, mais idéologique. L’anglicisation galopante du Québec, appuyée par le bilinguisme institutionnalisé, constitue la charpente qui s’édifie sur les fondations d’une idéologie plaçant l’individu au-dessus de tout. Le je-me-moi est roi et maître et quiconque cherche à imposer ne serait-ce que quelques mesures conciliatrices permettant de mieux amalgamer les différences doit se heurter de front à la charte des droits individuels ou à l’inquisition médiatico-politique. Pensons simplement aux accomodements raisonnables, qui en sont l’expression la plus évidente : l’individu est tellement important qu’une minorité tente de se donner des passe-droits en fonction de leur spécificité au lieu de s’adapter aux valeurs de la majorité.

Paradoxalement, si l’anglicisation se base sur le droit à la spécificité individuelle quand il est question du droit à l’anglais, on demande aux francophones de renoncer à ce même droit sous prétexte « d’augmenter leurs chances ». On leur demande la connaissance de l’anglais, et au lieu d’exiger qu’il soit possible de travailler dans leur langue aux plus hauts échelons, les francophones renient une partie de ce qu’ils sont pour faire le saut vers l’anglais. Bref, le droit des minorités s’exprime surtout pour la minorité anglophone québécoise, et pas pour celle francophone en Amérique du Nord.

Conséquemment, si on espère réellement assurer la survivance du français au Québec, il faut changer ses façons de faire de deux façons : d’abord en mettant fin au principe du deux poids deux mesures, où on exige des compromis socialement plus exigeants aux francophones qu’aux anglophones, et en redonnant une juste place aux droits collectifs.

Deux poids, deux mesures

Hier, je suis allé patiner sur le Canal Rideau, à Ottawa, avec ma copine. Y êtes-vous déjà allé? Vraiment un endroit magnifique pour la patine que cette plus longue patinoire au monde! À chaque kilomètre ou un peu plus, il y a des kiosques pour aiguiser les patins, et je me suis surpris, le plus naturellement du monde, à parler français avec les employés, qui m’ont répondu dans la langue de Molière car ils étaient visiblement francophones. Sauf que les clients qui suivaient, ils les servaient en anglais. « Super, que je me suis dis, enfin une ville réellement bilingue en Ontario! » Fort de cette expérience, j’ai tenté de commander en français une queue de castor pour ma patineuse préférée. Ai-je besoin de vous compter la suite? Je me suis fait répondre un laconique « Pardon? (prononcer ‘pôôrdune’) » avec un air méprisant voulant dire « pourquoi ne parles-tu pas anglais, le zouf? ».

Le voilà, le deux poids, deux mesures dans toute sa splendeur. Sous prétexte du droit des individus, le francophone sert les anglophones en anglais, mais l’anglophone, lui, ne se sent pas obligé de servir les francophones dans leur langue. La conséquence de ce deux poids, deux mesures est l’anglicisation progressive et constante des francophones dans tout le Canada, surtout hors-Québec, et l’aliénation culturelle qui en découle.

« Imposer » nos droits collectifs

Depuis quelques décennies, toute forme d’imposition de droits collectifs à l’individu possède une très mauvaise presse : on accuse facilement d’extrémiste ou de reliquat d’un passé soviétisant quiconque désire rétablir une vérité qu’on a oubliée : l’humain ne constitue pas le système; il doit être au cœur de celui-ci, mais doit parfois limiter sa liberté pour en offrir une plus grande aux autres.

Ainsi, quand je m’arrête à un feu rouge en voiture, on brime ma liberté de poursuivre ma route et on me fait perdre du temps. Cet arrêt s’avère pourtant nécessaire afin d’assurer une plus grande liberté aux autres conducteurs, qui n’ont pas à s’immobiliser à chaque intersection en priant tous les Dieux de ne pas avoir d’accident avant de continuer leur chemin. On brime la liberté de certains pour assurer celle de tous.

De la même manière, si on pouvait réellement renforcer nos lois linguistiques et agir collectivement pour réduire l’influence de l’anglais, notamment en imposant des examens de français aux nouveaux arrivants, en exigeant la francisation totale des petites entreprises et en réduisant le financement aux écoles anglaises, on brimerait certainement plusieurs individus. Pourtant, tout comme pour la lumière rouge dans l’exemple ci-haut, la liberté gagnée pour la collectivité en vaudrait la peine : on assurerait la pérennité de la langue française et ainsi de la culture québécoise et de ses valeurs partagées par 90% de la population.

Évidemment, dans un contexte d’Amérique du Nord individualiste et néolibérale, une telle façon de penser peut paraître radicale. Nous vivons à une époque où toute forme d’action collective est systématiquement discréditée et où tous ceux qui réclament une action concertée de la part de l’État se font rabrouer par tous les bien-pensants au penchant libertaire, « un label culturel et médiatique très prisé par toutes sortes de rebelles de confort pour enrober d’un vernis anticonformiste leur adhésion à l’ordre établi. » ((Jean-Pierre Garnier, Le Monde diplomatique, Janvier 2009, p.17))

Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’exiger une « apparence » de francisation où les anglophones ont appris à jouer le jeu ou à demander gentiment à l’autre de « s’abaisser » à vouloir apprendre notre langue, mais plutôt d’exiger de notre gouvernement qu’il fasse ce pour quoi il a été élu, c’est-à-dire protéger nos valeurs et assurer la survivance de celles-ci dans le temps. On doit lui demander d’imposer le français pour notre plus grand bien, tout comme il a imposé le port de pneus d’hiver ou l’interdiction du cellulaire au volant, et ce malgré les protestations d’une minorité.

Nous sommes à la croisée des chemins. Nous avons le recul nécessaire pour constater que dans notre contexte de minorité culturelle nous avons besoin d’un État fort dont le rôle consiste à assurer la persistance de nos valeurs dans le temps.

Car, qu’on le veuille ou non, une langue n’est pas qu’un outil de communication mais un vecteur de transmission de valeurs. Si nous désirons offrir à nos enfants un monde meilleur, il faut prendre les décisions politiques qui s’imposent, même si celles-ci déplaisent à une minorité.

Protéger notre langue, c’est protéger toutes les langues et la diversité des cultures et des peuples de la Terre. S’il faut se tenir debout et exiger le français, s’il faut casser des œufs pour faire l’omelette, n’est-il pas de notre devoir de citoyen et de (futurs) parents de le faire?

Jack the Munt et l’éléphant francophone
9 juin 2008

Aujourd’hui je pourrais vous parler du cancer de Claude Béchard (le sort s’acharne sur lui on dirait), de l’à -plat-ventrisme pathétique de Stéphane Dion et de ses Libéraleux qui permettent encore une fois au Parti Conservateur de faire la pluie et le beau temps à Ottawa ou même du prix du litre d’essence à 1,51$, une énième étape vers les 3-4$ le litre, inévitable considérant le pic pétrolier.

Mais non, ça ne me tente pas. Aujourd’hui, je vais vous parler de ma visite au zoo.

Le belz-couple est donc allé faire sa visite au zoo de Granby, en cette chaude journée où les visiteurs étaient presque absents (après midi il y avait peut-être cinquante ou cent personnes dans tout le parc), et a donc pu voir les animaux de près. Une aventure banale? Pas du tout! Plusieurs choses nous ont émerveillés. En voici deux.

D’abord, notre ami Jack the Munt, le petit muntjac perdu au fond d’un sentier et seul dans sa grande cage. Puisque nous étions seuls avec l’animal, j’ai donc décidé de lui faire la conversation, et voir ce qu’il penserait. Mais faut dire qu’à être seul chez soi dans sa grande cage, on développe des routines, et on peut avoir l’air légèrement asocial… J’ai fait un petit vidéo de notre ami:

Après avoir visionné le vidéo à peu près dix fois, je ne suis toujours pas capable de ne pas rire. Le pire, c’est qu’il avait fait ce même parcours à peu près quinze fois de suite avant que je sorte ma caméra! Très sympathique, l’animal!

Voici notre deuxième rencontre marquante. Un vrai éléphant de « cheu nous », comme on les aime, Québécois jusqu’au bout de la trompe. Il a l’air de rien comme ça, mais… Immédiatement après avoir pris cette photo, je me suis approché et j’ai commencé à lui parler: « Salut, ça va mec? » Aucune réponse. Hmm, il ne parle peut-être pas français. « Yo, habla espaà±ol? Como esta? » Il me regarde alors assez furieusement et fait un bruit avec sa mâchoire ou sa jambe (pas clair tellement il est gros). Je me risque alors: « Do you speak english? » Croyez-le, ou croyez-le pas, mais l’éléphant à relevé sa trompe et nous a garoché une roche grosse comme une énorme patate et si nous ne nous étions pas enlevé de là nous l’aurions eu sur la tête!

Voici la pierre qui a failli nous assommer. Nous l’avons remise à deux employés (qui n’en finissaient plus de s’excuser et de dire que c’était la première fois que ça arrivait et qu’il n’y avait généralement pas de roches accessibles pour l’éléphant), mais nous aurions peut-être dû la garder. Honnêtement, vous connaissez beaucoup de personnes qui se sont fait lancer une roche par un éléphant, vous?

En tout cas, moi des éléphants qui se respectent assez pour exiger de se faire parler dans leur langue, ça me donne chaud au coeur. Il y a une profonde source d’inspiration pour nous là -dedans. à€ vos roches!

Je sais pas s’il y a une morale à cette histoire. Mais une petite heure de char, un petit trente dollars et voir un muntjac faire le zouave, se faire lancer une roche par un éléphant, suivre un paon qui se promène un peu partout, passer à quelques centimètres de bébés kangourous en liberté et voir des hippopotames nager, je trouve que ce n’est vraiment pas cher!

En finissant, voici notre coup de coeur des jolies bêtes:

Alors si vous passez par Granby cet été, n’oubliez pas d’aller saluer Jack the Munt, l’éléphant francophone et tous nos nouveaux amis!