Clotaire Rapaille: un vent de fraîcheur sur le Québec
11 mars 2010

J’aime Clotaire Rapaille. Non, en fait, je l’adore. Et ce n’est pas parce qu’il a psychanalysé Québec, parlé de cet espèce de complexe d’infériorité-supériorité qui empêche nombre de ses citoyens de se définir autrement que par opposition à Montréal. Ce n’est pas non plus parce qu’il a parlé de la relation Québec-Canada comme d’un vieux couple sado-maso prenant plaisir à se faire mal. Et ce n’est toujours pas parce qu’il a parlé des radio-poubelles ou de la vieille mentalité de porteurs d’eau des Québécois. Non. J’adore Clotaire Rapaille parce qu’il refuse de se plier à cette dictature du consensus, cette véritable plaie.

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Ça prenait un Français pour nous dire nos quatre vérités. Un Français qui n’a rien à perdre, et qui n’a rien à cirer de se faire ostraciser ou dénoncer. Lui, il arrive, il fait son travail, dit ce qu’il a à dire, et repart ensuite. Rien à foutre d’ébranler les complexes châteaux de sable de notre fragile identité; il donne son opinion, et il la défend! Il va au front et essuie les tirs de l’ennemi!

Voilà tout un contraste avec cette mentalité du « pas de chicane », que dénonçait si souvent Pierre Bourgault, cet autre psychanalyste de notre psyché collective:

Chez nous, toute discussion un peu vive jette le trouble chez la plupart des interlocuteurs qui n’arrivent pas à imaginer qu’on puisse défendre une opinion avec passion, qu’on puisse assener des arguments mortels, qu’on puisse élever le ton, qu’on puisse refuser de lâcher le morceau sans se brouiller pour la vie.

« Laisse tomber, je ne veux pas de chicane. » Ou encore: « Mon Dieu que tu es « ostineux ». Tu veux toujours avoir raison. » Quand on fait remarquer qu’on « s’ostine » avec aussi « ostineux » que soi et que son vis-à-vis refuse également de lâcher prise, alors on se voit accusé de mauvaise foi.

On dirait que les gens n’ont pas compris l’intérêt du dialogue et de la discussion et qu’ils s’imaginent qu’on est bien plus heureux à poursuivre, chacun de son coté, un monologue stérile et débilitant.

On n’a pas compris non plus que c’est le dialogue, sans cesse renouvelé et même, à l’occasion, violent, qui écarte la véritable violence qui éclate toujours quand les gens cessent de se parler. (( La vraie nature de l’opinion, Pierre Bourgault, extrait. ))

Nous sommes trop souvent ainsi au Québec. Au lieu de répondre aux opinions de Clotaire Rapaille, d’élaborer des arguments, de participer au DÉBAT, on le repousse, on le dénonce, on le stigmatise. On se sépare de lui. On a peur des opinions, peur de se sortir soi-même de ce satané consensus qui doit être le nôtre.

En fait, il s’agit peut-être de la pire colonisation, après plus de 250 ans de domination étrangère: nous pensons à l’anglaise, nous avons rejeté nos racines françaises. « L’art de la rhétorique est totalement étranger à la culture nord-américaine, expliquent les journalistes Jean-Benoît Nadeau et Julien Barlow dans leur livre Pas si fous, ces Français!. À peine sait-on de quoi il s’agit. Mais la rhétorique est aux Français ce que le théâtre est aux Anglais, le chant aux Italiens et le piano aux Allemands. […] Les Français apprennent à perfectionner cet art dès leur plus jeune âge. » (( Cité dans L’art de défendre ses opinions, de Louis Cornellier )) Nous ne savons pas comment discuter, nous ne savons pas débattre, et nous craignons comme la peste toute situation où un individu aurait une forte opinion en opposition avec le consensus qu’on tente constamment d’ériger en dogme.

Pire, nous avons des lois et des règles qui rendent encore plus difficile cette liberté d’opinion. Parlez de personnes âgées qui mangent de la poutine, et vous aurez la Fédération de l’âge d’or du Québec sur le dos. Faites un sketch où des mafieux parlent italien, et c’est l’Association des entreprises et professionnels italo-canadiens qui s’en prendra à vous. Parlez des Noirs, et vous aurez une association haïtienne contre vous; parlez de crime, et ce sera un collectif contre la violence, parlez d’identité, et on vous accusera d’être xénophobe. On se fait tellement dire de se taire que nous sommes devenus un peuple de chiens de faïence, silencieux, qui attendent le moindre mouvement pour se lancer comme des bêtes enragées sur quiconque viendrait troubler cette sotte tranquillité.

On aime bien se moquer de Québec, de ses radio-poubelles, de son complexe d’infériorité-supériorité face à Montréal. Je l’ai fait plus souvent qu’à mon tour. Mais cette spécificité ne serait-elle pas, plutôt qu’un défaut, le signe d’une persistance de pensée française dans une ville n’ayant peut-être pas été aussi colonisée que la métropole? En s’opposant au « mal montréalais », en descendant dans la rue pour appuyerdes médias qui, même maladroitement, défendent tout de même notre capacité collective à émettre des opinions et à les défendre, Québec ne constituerait-elle pas ce dernier bastion d’une population qui, malgré une anglophilie galopante et un fréquent refus de se remettre en question, représente réellement cette mentalité française? Se pourrait-il que derrière les dénonciations et les haut-cris d’habitants fâchés par le diagnostic de Clotaire Rapaille, se cachent une minorité de Gaulois qui refusent obstinément d’adopter cette dictature du consensus qui a javellisé la plupart de nos débats?

Oui, ça prenait un Français à Québec. C’est un bon coup de la part de Labeaume. Car au-delà de la langue, de l’architecture et de la situation géographique, ce qui devrait réellement différencier Québec et permettre de la vendre, c’est l’unicité de la survivance d’une pensée française certes abrutie par des siècles de colonisation, mais qui s’accroche et qui tente, telle une plante grimpant le long du mur de notre Histoire, d’implanter ses racines dans un terreau infertile.

Rapaille choque, Rapaille fait réagir, mais Rapaille a raison: il y a dans cette ville l’essence de ce que nous sommes. Et si Québec ne réussit pas toujours à l’exprimer avec civilité et dans le respect des opinions, au moins elle essaie. Et si elle ne réussit pas à se libérer complètement de cette dictature du consensus, on ne peut nier qu’elle tente de le faire. Québec encaisse les coups, en donne aussi, mais elle bouge, elle agit!

Voilà qui fait changement d’une métropole où on se laisse disparaître sans mot-dire et où on a réélu un maire qui a fait de notre ville le royaume de la langue de bois et des pots-de-vin.

Peut-être que c’est nous, Montréalais, qui somment les pires masochistes finalement…

Le cas Mongrain
11 septembre 2009

J’ai déjà eu du respect pour Jean-Luc Mongrain. À une certaine époque, il présentait ses sujets avec passion tout en respectant au minimum les faits et en présentant les deux côtés de la médaille. Aujourd’hui, malheureusement, il n’est plus qu’un bouffon parmi d’autres, sorte de représentation graphique de ce qu’aurait l’air la radio-poubelle de Québec si elle passait à la télévision. Après un an de sabbatique, on aurait pu croire que Mongrain aurait eu le temps de vivre un peu et de se questionner sur les impacts négatifs que peuvent avoir ses interventions. Visiblement, ce n’est pas le cas.

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Son leitmotiv est connu: c’est la faute aux fonctionnaires. Tout, dans son discours, se résume à cela, peu importe la situation. Si une école impose une longue liste d’effets personnels à acheter aux parents, ce n’est pas parce que les écoles sont trop pauvres pour les fournir ou parce que de nombreux parents reçoivent une aide gouvernementale à la rentrée. Non, c’est la faute aux fonctionnaires. Et si un autre établissement scolaire pour raccrocheurs demande à ses étudiants de porter des pantoufles pour éviter de salir le plancher, ce n’est pas parce que l’institution est sous-financée et n’a pas les moyens de se payer un concierge à temps plein. Non, non, c’est la faute à la direction, ces fonctionnaires, ces « imbéciles ».

Avec Mongrain, pas de nuances, pas de reconnaissance de l’importance du travail des fonctionnaires et du fait qu’une société évoluée dispose de bureaucrates bien payés, insensibles à la corruption et cherchant des solutions avec les moyens qu’on leur consent. Non. Pas de dénonciation du sous-financement des institutions publiques ou des efforts incroyables accomplis par de nombreux gestionnaires pour assurer des services de qualité malgré des revenus limités. On tape dans le fonctionnaire. C’est facile, et ça fait vendre. Après tout, ça se paie ce salaire dans les six chiffres!

Parfois, l’animateur reçoit des invités. Dans certaines émissions de qualité, c’est l’occasion de débattre des véritables enjeux et de chercher à bien cerner le problème. Pour l’animateur aux mimiques comiques, c’est plutôt l’occasion d’avoir un faire-valoir lui servant de prétexte pour faire une autre de ses « montées de lait ».

Pas plus tard que mercredi, par exemple, il recevait Michel Nadeau, directeur général de l’Institut sur la gouvernance, pour « analyser » le prêt de 75 millions consenti par Investissement Québec pour la vente du club de hockey Canadien de Montréal aux frères Molson. M. Nadeau n’a cessé, tout au long de l’entrevue, de dire à quel point ce prêt était une bonne affaire et de souligner que le gouvernement – nous – allait empocher au moins 4 millions de dollars en intérêt. Et durant toute la durée de l’entrevue, Mongrain n’a cessé de l’interrompre ou même de faire abstraction de ce que son invité disait, comme s’il ne l’écoutait même pas. « Nous vivons dans une véritable république de bananes » a-t-il affirmé alors que Nadeau venait pourtant de lui expliquer les avantages de ce prêt. Mongrain n’a même pas écouté son invité. Il s’était simplement préparé pour son coup d’éclat et a cru pouvoir le glisser après que son invité ait parlé.

Or, voilà qui constitue le problème central de Mongrain et des autres animateurs de médias-poubelles: l’information et la recherche de la vérité ne sont pas au centre de leur démarche. Ils prennent la situation à l’inverse: là où les journalistes sérieux se servent d’une information pour forger leurs opinions, les Mongrain de ce monde utilisent leurs opinions, le plus souvent des préjugés sans fondement, pour essayer d’orienter l’information. Et le pire, c’est qu’ils réussissent à contaminer les enjeux publics.

En effet, par exemple, la controverse au sujet du Moulin à Paroles ne serait jamais devenue ce qu’elle a été sans la campagne systématique de dénigrement entretenue par les radio-poubelles de Québec. C’est suite à la manipulation de l’information par des gens aux forts préjugés que de nombreux politiciens ont choisi de se dissocier de l’événement. Cette décision n’a jamais été rationnelle; c’est le combustible des passions, alimentées par les vidangeurs des ondes, plutôt à droites qu’adroits, qui ont permis l’embrasement.

Voilà le noeud du problème. Dans une société où une grande partie de la population ne peut même pas lire un texte suivi et où nous craignons comme la peste les débats et les argumentations solides basées sur des faits, n’importe qui ayant l’air convaincu de ses idées et donnant l’impression de savoir de quoi il parle peut se donner une apparence de crédibilité, indépendamment de la qualité de ses arguments. Dit autrement: un peuple qui ne lit pas, écrit peu, est peu scolarisé, ne s’intéresse pas à son histoire et n’a pas été habitué à se forger lui-même sa propre opinion des choses est très vulnérable à tous les charlatans passant de village en villages pour offrir leurs médicaments miracles. « Oyez, oyez, buvez cette boisson et vos cheveux repousseront! » Écoutez cet animateur et vous deviendrez plus intelligent. Mensonge.

En fait, le vrai problème n’est pas Mongrain. Mongrain, c’est un spectacle, un personnage. C’est l’oncle un peu gâteux qui vous divertie à Noël en imitant votre tante. C’est le sans-abri qui, par une température de trente degrés, remercie le ciel qu’il ne neige pas parce « qu’il ferait chaud en tabarnac pour pelleter ». Mongrain, c’est le gars dans toutes les tavernes qui aurait rêvé de devenir comédien ou animateur et qui monte sur un tabouret après trois ou quatre bières pour interpeler ses camarades de boisson. C’est le vieil homme ratatiné et sans dentier sur le banc de parc qui mâchonne sa lèvre inférieure et roule des yeux en lançant des « ouais, ouais » censés tout expliquer de la vie et de la mort. Mongrain, représente tout cela à la fois.

Le vrai problème n’est pas Mongrain, mais plutôt qu’une grande partie de la population préfère suivre bêtement l’opinion d’un individu charismatique ayant l’air convaincu de ses idées plutôt que de faire l’effort de réfléchir par elle-même. Le problème, c’est qu’en-dessous du spectacle des opinions sans fondement, on bâtit une société de moutons qui, devant le charme du berger, oublie qu’on les conduit à l’abattoir.

La fausse ouverture d’esprit
7 septembre 2009

Avez-vous remarqué que ceux qui se croient les plus ouverts d’esprit sont souvent les plus fermés aux idées d’autrui? Et le contraire est aussi réel: ces gens qu’on qualifie parfois d’extrémistes sont les premiers à défendre leurs idées, à répondre aux arguments d’autrui, à chercher le dialogue. N’est-ce pas cela la véritable ouverture d’esprit?

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Récemment, je discutais avec un individu dont je savais que ses idées politiques étaient différentes des miennes. Comment ne pouvaient-elles pas l’être? L’homme en question était un anglophone né ici mais ayant appris le français, et il considérait que l’anglais était une langue aussi légitime que le français à Montréal et qu’il avait le droit d’exiger l’anglais. Bon. Si vous lisez de blogue depuis plus de quelques minutes, vous savez sûrement que j’ai à coeur la survie de la langue française en Amérique du Nord. Et je lui ai dit franchement.

Sa réponse m’a surpris: « Je ne veux pas en discuter avec toi. »
– Et pourquoi, lui ai-je demandé?
– Tu as ton opinion, j’ai la mienne, nous ne sommes pas d’accord et il faut éviter les sujets comme la politique ou la religion. Je suis ouvert d’esprit et pas toi.

Immédiatement, un de mes textes préférés de Pierre Bourgault m’est revenu à la pensée. En voici un extrait:

Chez nous, toute discussion un peu vive jette le trouble chez la plupart des interlocuteurs qui n’arrivent pas à imaginer qu’on puisse défendre une opinion avec passion, qu’on puisse assener des arguments mortels, qu’on puisse élever le ton, qu’on puisse refuser de lâcher le morceau sans se brouiller pour la vie.

« Laisse tomber, je ne veux pas de chicane. » Ou encore: « Mon Dieu que tu es « ostineux ». Tu veux toujours avoir raison. » Quand on fait remarquer qu’on « s’ostine » avec aussi « ostineux » que soi et que son vis-à-vis refuse également de lâcher prise, alors on se voit accusé de mauvaise foi.

On dirait que les gens n’ont pas compris l’intérêt du dialogue et de la discussion et qu’ils s’imaginent qu’on est bien plus heureux à poursuivre, chacun de son coté, un monologue stérile et débilitant.

On n’a pas compris non plus que c’est le dialogue, sans cesse renouvelé et même, à l’occasion, violent, qui écarte la véritable violence qui éclate toujours quand les gens cessent de se parler. (( La vraie nature de l’opinion, Pierre Bourgault, extrait. ))

Combien de fois, au cours des années, m’a-t-on traité ainsi « d’ostineux » simplement parce que j’avais le désire de confronter les idées d’autrui? Rien ne me stimule autant que la saine confrontation des convictions, qui peut accoucher d’un respect mutuel de la différence. Dit autrement: on peut apprendre à s’apprécier même si on ne pense pas de la même façon si on a eu l’occasion de confronter les prises de position respectives. Sinon, c’est la guerre. Ou plutôt, l’incompréhension et la frustration qui sont à l’origine de tous les conflits.

Cette personne, qui se considérait comme ouverte d’esprit mais ne désirait pas partager cette « ouverture » avec moi, l’était-elle vraiment? Qu’est-ce que l’ouverture d’esprit véritable?

J’ai rencontré des racistes, des fascistes, des néo-nazis plus ouverts d’esprit que toutes ces personnes « respectables » qui fuient la discussion comme une souris devant un chat. Des gens aux idées fort différentes des miennes, des idées que je déteste, mais qui ont été capables de me les exprimer et qui m’ont permis de comprendre pourquoi ils pensaient ainsi. Je les ai écouté, il m’ont entendu, et un respect mutuel s’est développé, malgré nos conceptions différentes. Je ne peux pas dire que j’approuve leurs idées ou même que je les respecte, mais je peux dire que je les comprends un peu mieux.

Or, quand on décide de se fermer à l’autre sous prétexte d’éviter la chicane, on ne fait pas preuve d’ouverture d’esprit, mais plutôt de lâcheté intellectuelle. On se tient devant une énigme, face à quelqu’un dont on ne peut comprendre le cheminement de la pensée, et on refuse la clef qui pourrait nous ouvrir la porte du plus grand trésor possible: la compréhension de soi-même, de ses idées, de son propre système de pensée dans l’adversité avec quelqu’un ne pensant pas comme soi. Chaque fois qu’on refuse de confronter ses opinions, on décline ce qui pourrait nous permettre de grandir et de devenir un meilleur humain, plus épanoui, aux opinions aguerries, conforté dans son identité et capable d’affirmer haut et fort ses idées sans pour autant renier celles des autres.

Dire non à ce combat des idées, c’est se condamner à stagner. C’est se contenter de son petit carré de sable et refuser que quiconque puisse troubler cette fausse quiétude.

J’ai fais mes adieux à l’individu en question car il est probable que je ne le revois plus. Avant qu’il parte, je lui ai signifié que malgré les taquineries réciproques je l’ai beaucoup apprécié car il me forçait à me remettre parfois en question. Lui, il m’a répondu: « tant mieux pour toi, mais c’était unidirectionnel ». C’était une occasion manquée, un refus de grandir. Il s’en est allé, avec ses certitudes, gardant pour lui son trésor qui aurait pu me permettre de mieux comprendre sa réalité d’un anglophone montréalais pour qui le français ne devrait pas être davantage protégé.

Un chic type, vraiment, et j’ai eu beaucoup de plaisir à le côtoyer. Ce n’était visiblement pas réciproque, et je sentais bien qu’il n’aimait pas mes idées. Mais au lieu de me sensibiliser à sa situation, il n’a fait que renforcer ma conception peut-être inexacte mais de plus en plus forte que de nombreuses personnes camouflent leur incapacité à développer une pensée cohérente derrière une fausse ouverture d’esprit constituant, dans les faits, la plus terrible des fermetures: l’isolement dans ses convictions. On ne ressent même plus le besoin de cohabiter avec l’autre; on l’ignore simplement.

À l’ère d’Internet et des réseaux tout-puissants, où on peut choisir ses amis Facebook comme d’autres commandent du poulet, où on communique avec un autre semblable pré-sélectionné de l’autre bout du monde mais où on ne peut même pas discuter avec son voisin, cette situation ne risque-t-elle pas d’empirer et de conduire à la création de millions de petites réalités déconnectées des autres et vivant indépendamment sans savoir de quoi est constituée la réalité de son prochain?

Certains appellent cela le progrès. Moi, j’aurais plutôt tendance à parler de grande noirceur.

Et si nous devenions, tous, de véritables moulins à paroles osant prendre position et défendre nos convictions?

Les opinions ne se valent pas toutes
9 septembre 2008

Pendant une campagne électorale, on donne la parole au citoyen lambda. Soudainement, tous ces gens qui vivaient dans l’ombre se retrouvent avec un micro sous le nez et ils peuvent exprimer librement leurs idées. Et ceux qui prêchaient dans le désert reçoivent soudainement quelque oreille attentive pour s’attarder à leurs idées. Mais les opinions se valent-elles toutes pour autant? Je ne crois pas.

En effet, ce n’est pas parce que quelqu’un a une opinion que celle-ci vaut celle de son voisin. On dit souvent « tu as ton opinion et j’ai la mienne », mais ce n’est pas pour respecter celle de l’autre; on désire plutôt clore le débat, mettre un mur d’incompréhension où non seulement on comprend ne pas penser comme l’autre mais en plus on ne désire même pas en discuter. On ne veut pas confronter les arguments.

Car les arguments sont ce qui différencie une opinion crédible d’une opinion non-crédible. Tout le monde peut dire « le ciel est rose », mais la seule personne dont l’opinion doit réellement être prise en compte est celle qui peut apporter des arguments pour prouver que le ciel est rose. En ce sens, il serait tout à fait faux de croire que toutes les opinions se valent, peu importe les arguments, et qu’on devrait donner la même crédibilité aux élucubrations de tous les illuminés.

J’ai choisi quatre exemples tirés de la blogosphère au cours des derniers jours pour illustrer mon point de vue.

Tout d’abord, il y a ce texte de la part du Bum Intello (son site n’est pas un blogue stricto sensu puisqu’il n’accepte pas les commentaires, mais il représente bien ce que je désire démontrer). L’auteur de celui-ci dénonce le fait que la FTQ donne son appui au Bloc en disant que ce geste est « antidémocratique » et qu’il devrait être considéré par le Directeur général des élections (DGE) comme une dépense électorale.

Le problème majeur ici, outre le fait que l’auteur n’a pas pris le temps de vérifier le sens de l’expression « antidémocratique » (les syndicats sont effectivement une forme de démocratie, peu importe ce qu’on en pense), est qu’il ne connaît pas la loi électorale. Celle-ci ne s’applique pas aux suggestions. Va-t-on sérieusement inclure le revenu de Louis-Philippe Lafontaine parce que celui-ci vous suggère de voter NPD? Une suggestion demeure une suggestion, et ça ne fait pas partie de ce que le DGE sanctionne. Si l’auteur s’était donné la peine d’aller lire la loi, il aurait évité de dire n’importe quoi.

Ensuite, ce texte de l’Intelligence Consécutive qui parle de la nature « profondément “fasciste” du gouvernement conservateur. » Selon Wikipedia (et selon mes propres cours sur le fascisme), le fascisme « rejette les droits de l’homme, le communisme, l’anarchisme, les libertés individuelles et le libéralisme. » Le fascisme rejette également la démocratie. Si on peut s’entendre que Harper n’est pas un grand fan du communisme et de l’anarchisme, personne n’ira nié qu’il appuie une certaine forme de droits de l’homme et qu’il est en faveur des libertés individuelles. De même, malgré l’entorse à sa loi sur les élections à date fixe, il ne s’oppose pas complètement à la démocratie. Harper n’est donc pas un fasciste. C’est un menteur, peut-être, un manipulateur sûrement, mais pas un fasciste.

Troisièmement, et dans le même ordre d’idée, cette caricature du Parti Communiste du Québec qui parle de « Stephen « Adolf » Harper » en montrant le chef conservateur dans les habits bruns nazis. Encore une fois ici, les mots comptent. On a beau détester Harper, le trouver rétrograde, et juger sévèrement les reculs qu’il impose à notre pays, mais de le comparer à un homme responsable de millions de morts est, à tout le moins, exagéré.

Finalement, la palme du manque d’arguments revient, à mon avis, au site du Blogueur Dan, qui parle systématiquement du « Bloc Communiste » au lieu du « Bloc Québécois ».

Outre de faire abstraction de ce qu’était le Bloc communiste, ce blogueur se fout de la logique la plus élémentaire en qualifiant de « communiste » un parti qui ne remet en question ni la propriété privée ni l’existence de classes sociales ni l’État, et qui ne propose absolument pas de dictature du prolétariat. Ce blogueur aurait avantage à aller lire sur le communisme avant d’écrire de telles insanités.

On le constate, les opinions de ces quatre blogueurs manquent cruellement d’arguments. Ils affirment que la Terre est plate, n’expliquent pas pourquoi la Terre est plate, et demandent à quiconque les lisent de partir du point de vue que la Terre est plate pour ensuite pouvoir discuter.

Non, les opinions ne se valent pas toutes. Quand on me dit le contraire de tout ce qui me semble logique et cohérent, j’espère qu’on va me donner un minimum d’arguments pour appuyer ces opinions. Sinon, à mon avis, ces opinions ne valent rien.

Les mots sont importants. Ce sont eux qui nous permettent de comprendre le monde dans lequel on vit. Savoir les utiliser correctement est d’une importance capitale. Sinon, les auteurs de cette cacophonie discordante ne font que rajouter leur violon mal accordé dans le chaos des opinions sans arguments.

Des opinions qui ne se valent pas toutes, car elles ne sont pas fondées sur l’intelligence et la confrontation des idées, mais sur les préjugés, l’absence d’arguments et la manipulation. Ce sont de gros monstres en caoutchouc qu’on a beau gonfler mais qui restent aussi vides que la pensée politique de leurs auteurs.