Le Québec doit aider les Franco-Ontariens
10 février 2011

« Il y a deux langues officielles au Canada: l’anglais. Il y a une seule langue officielle au Québec: le français et l’anglais. » Cette boutade, glanée je-ne-sais-plus où, représente bien la situation dans la région de Sudbury, en Ontario, où la minorité francophone se bat à la fois pour s’assurer des services en français dans son hôpital et pour empêcher des coupures dans les cours en français offerts par l’Université Laurentienne. Malheureusement, aujourd’hui comme hier, les droits collectifs des minorités ne s’appliquent qu’à la minorité anglophone du Québec. Tant pis pour ceux qui sont assez naïfs pour croire que la survie du français a une quelconque importance aux yeux des autorités canadiennes.

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Ainsi, alors que l’hôpital de Sudbury qualifie simplement le bilinguisme « d’atout » lorsqu’il est question d’embauche des employés – même si la population francophone du Grand Sudbury atteint près de 28% – le Québec assure, depuis que la loi 142 a été adoptée dans les années 1980, des services en anglais garantis dans tous ses hôpitaux de la région montréalaise alors que la minorité de langue maternelle anglaise n’y atteint que 13%. (( Source: Statistique Canada, 2006 )) La minorité francophone de Sudbury est deux fois plus importante que la minorité anglophone de Montréal, mais on considère que de lui offrir des services dans sa langue est au mieux un « atout ». À Montréal, pendant ce temps, on construit un méga-hôpital de 2,225 milliards de dollars pour notre minorité anglophone et on a de la difficulté à se faire servir en français dans nos propres hôpitaux francophones. Vous y comprenez quelque chose?

De la même manière, l’Université Laurentienne se targue d’être bilingue et contribue à donner l’impression que l’Ontario offre des services universitaires de qualité à sa minorité francophone. Dans les faits, moins de 17% des cours y sont donnés en français. Les coupures budgétaires prévues par l’administration, dans un contexte de marchandisation croissante de l’éducation, conséquence de politiques économiques de droite poussant les universités à opérer de plus en plus comme des entreprises privées, réduiront encore davantage ce pourcentage, contribuant à faire de l’université le miroir de la fédération canadienne, c’est-à-dire aussi bilingue que l’impose la nécessité d’assurer la disparition rapide et définitive de sa minorité francophone. Les étudiants auront beau faire de gigantesques tintamarres dans la plus pure tradition canadienne-française, c’est d’un miracle qu’ils auraient besoin pour assurer le futur de leur langue dans un contexte où l’assimilation des leurs atteint près de 40% et où leur communauté risque de ressembler de plus en plus à de la viande morte sur le comptoir du boucher de l’Histoire.

Pourquoi pas de l’aide du Québec?

Le Québec peut aider. Le Québec DOIT aider. Dans les années soixante, le gouvernement québécois avait tenté de se servir du pouvoir de l’État pour fournir une assistance à nos frères canadiens-français à l’aide d’un organisme appelé le Service du Canada français outre-frontières (SCFOF). De 1961 à 1975, et malgré un budget limité, le SCFOF finança des organismes et des activités dans le reste du Canada et aux États-Unis. Les francophones du Québec ayant finalement réussi à agir en majorité au sein de leur province, ils ont tenté d’utiliser l’État pour faire rayonner notre culture sur tout un continent.

Malheureusement, l’expérience fut un échec pour plusieurs raisons. Les principales étaient que les Canadiens-français n’étaient pas prêts à laisser tomber leur crainte de l’État et leurs structures nationales archaïques, qu’ils ne pouvaient accepter que le Québec formait une nation séparée semblant tout aussi préoccupée de leur sort que du rayonnement de sa nouvelle culture typiquement québécoise, et le Québec, lui, était empêtré dans ses propres politiques linguistiques à définir au sein de son propre territoire et ses politiciens ne voyaient pas de gains politiques à obtenir en dépensant de l’argent dans des provinces où il n’y avait pas d’électeurs québécois.

Or, aujourd’hui, les temps ont changé. L’État s’est substitué aux vieilles formes de solidarité et de charité chrétiennes, le statut unique du Québec a été accepté, celui-ci est plus mature et la politique, malgré les scandales des dernières années, est beaucoup plus propre et en mesure de dissocier le financement public du vote de l’électeur.

Le fruit est mûr: un gouvernement nationaliste au Québec devrait entendre l’appel des Franco-Ontariens et contribuer au financement de leurs institutions, non seulement par un quelconque sentiment de devoir à l’égard de ceux qui, outre leur territorialité différente, font encore partie, d’une certaine manière, du même peuple que nous, mais également par intérêt propre: le Québec ne peut se passer d’une zone-tampon entre son caractère français et une Amérique du Nord largement anglophone.

En contribuant à financer les institutions des francophones d’Ontario, le Québec n’inventerait rien de nouveau. Le Danemark finance déjà les institutions de la minorité danoise de la province du Schleswig-Holstein, dans le nord de l’Allemagne.

Ce type de solidarité permettrait, outre de rebâtir des liens détruits par la territorialité, d’élargir le champ d’influence de la nation québécoise et de transformer les Franco-Ontariens d’une minorité formant à peine 3-4% de la population de leur province, en une minorité beaucoup plus puissante, représentant, avec l’aide du Québec, plus de 20% de l’ensemble du Canada. Bref, il s’agirait de faire ce que fait déjà le fédéral chez nous, lui qui finance beaucoup plus que nécessaire une minorité anglophone et contribue ainsi à lui donner l’impression qu’elle fait partie d’une majorité canadienne plutôt que de l’aider à accepter son statut de minorité québécoise.

Les indépendantistes québécois, ou ceux qui s’en réclament, sont restés depuis beaucoup trop longtemps perdus dans des objectifs stratégiques à la petite semaine, sacrifiant leurs idéaux un à un en espérant qu’un Grand Soir hypothétique arrive et règle tous les problèmes d’un coup de baguette magique.

On a oublié le principal: l’indépendance ne constitue pas une fin, mais un moyen. Le moyen d’assurer la survie du français en Amérique, car c’est bien là l’essence de notre combat.

Les péquistes, plutôt que de faire grand cas, dans leur proposition principale, de la protection des institutions de la minorité anglophone – la minorité nationale la plus choyée au monde – et de l’intensification de l’apprentissage de l’anglais, auraient grand intérêt à concevoir le Québec non plus comme un territoire qu’on administre à genoux devant les diktats d’Ottawa en attendant un OUI ou un NON, mais comme le flambeau de la francité en Amérique du Nord, l’outil de choix permettant d’assurer le futur du français non seulement sur son territoire, mais illuminant les noirceurs de l’abîme assimilateur canadien et offrant un modèle de fierté permettant peut-être, enfin, d’obtenir une indépendance significative pour la population.

Les Franco-Ontariens n’attendent pas de se faire poser une question référendaire pour bouger.

Et nous?

De la viande morte à la langue morte
7 décembre 2009

Viande morte. C’était dans ces mots qu’un célèbre politicien québécois avait qualifié les francophones hors-Québec. Un vieux steak oublié sur le comptoir de l’assimilation. Et comme toute pièce de viande abandonnée à l’air non-libre, si elle se met à bouger, ce n’est certainement pas l’animal qui s’exprime, mais peut-être simplement le signe d’une putréfaction en progression. J’en ai le coeur brisé dès que j’y pense, mais la polémique entourant la publicité unilingue anglaise envoyée aux Franco-Ontariens ne constitue que les derniers soubresauts de ce qui fut autrefois une belle bête vivace qu’on a trucidée, dépecée et passée au robot culinaire d’un bilinguisme anglicisant.

viande-morte

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Quand M. Jean-Marie Leduc, l’homme par qui est arrivé à le scandale, parle du « million de francophones » en Ontario et du « 150 000 à 200 000 » à Ottawa, ce qui aurait dû suggérer la francisation partielle de la documentation de Tourisme Québec, il vit dans le passé. Ces chiffres, c’était il y a une génération. Un francophone, ce n’est pas quelqu’un qui est né comme tel; c’est quelqu’un qui parle le français. Ce n’est pas la langue maternelle qui compte, mais la langue d’usage, celle parlée dans l’intimité. Et à ce niveau, le niveau d’assimilation des Franco-Ontariens est de loin supérieur à ce qu’affirme M. Leduc.

Province of Ontario

Dans l’ensemble de la province, si on se fie au dernier recensement de Statistique Canada, il n’y a plus que 290 000 francophones d’usage dans la province (sur une population totale de près de 10 millions d’habitants). Dans une province où les locuteurs de langues autres que l’anglais ou le français dépassent 1 800 000 personnes, les francophones sont devenus une ethnie comme une autre. Au niveau de l’indice de vitalité linguistique (IVL), qui calcule le potentiel d’attraction d’une langue (un résultat au-dessus de 1 indique une progression; en-dessous un déclin), le français (0,59) se fait dépasser par l’Ourdou (0,71), le Persan (0,73), le Russe (0,75), le Pendjabi (0,77), le Tamoul (0,80), le Mandarin (0,84) et le Cantonnais (0,85)! Concrètement, toutes ces langues étrangères possèdent davantage de vitalité que le français en Ontario. Un individu espérant léguer sa langue et sa culture à sa descendance aurait plus de chances de le faire s’il parle le Tamoul ou le Pendjabi que le français!

À Ottawa, la situation n’est guère plus réjouissante. Sur une population de près de 800 000 habitants, le nombre de locuteurs francophones atteint 85 000, soit à peine plus de dix pourcent. Bien sûr, on offre un bilinguisme de façade (quoi que…), mais le soir venu, après une journée de faire-semblant et de savonnage de langue pour faire plaisir à des touristes émerveillés par la grandiose capitale du plus-meilleur-pays bilingue du monde, c’est en anglais qu’on se parle.

Un rapport sur la francophonie en Ontario, publié en 1995, expliquait déjà:

Pour de nombreux jeunes Franco-Ontariens, le français demeure la langue maternelle, mais il devient effectivement une langue seconde, enseignée comme un outil de communication, mais un outil plus ou moins efficace dans le contexte ontarien. Inconsciemment et naturellement, l’anglais, qui était au point de départ la langue seconde, se transforme subrepticement en langue première, celle qui exprime les réalités fondamentales de la vie, celle dont les mots portent une charge émotive, celle qui baigne dans une culture et une histoire ; en d’autres mots, la langue de Shakespeare. Pour plusieurs francophones minoritaires, Molière est rentré à Versailles ; ils ont le français comme langue maternelle, mais l’anglais comme langue première. De la bilinguisation de l’univers culturel, nous passons maintenant à la secondarisation de la langue française.

Ces Franco-Ontariens à qui on a appris le français comme d’autres s’embarrassent de quelque bibelot doré, ont conscience de l’inutilité pratique de leur langue. Quand toute la vie autour de soi se meut en anglais, on a beau aimer son héritage culturel, on n’arrive pas à le transmettre convenablement. On finit toujours par le laisser tomber. On a beau chérir sa douce béquille et l’amener partout avec soi, on finit par la laisser derrière pour un emploi ou lorsqu’on nous demande de parler la réelle langue commune: l’anglais. Car quoi qu’on en dise, la majorité ne parle pas une langue par amour, mais par nécessité.

La vraie leçon

Au lieu de nous culpabiliser sur le triste sort des Franco-Ontariens et de saisir les tribunaux ou le Commissaire aux langues officielles, cet organe de surveillance de l’assimilation tranquille des francophones hors-Québec, M. Leduc devrait se servir de l’apparente bévue de Tourisme Québec pour nous rappeler, à nous, Québécois, ce qui arrive à un peuple qui se bilinguise.

Car pour un Leduc qui s’offusque, combien de Franco-Ontariens n’ont même pas levé un sourcil en lisant cette brochure entièrement en anglais au milieu d’un millier d’autres brochures tout autant anglaises? Quand on a intégré la réalité que sa propre langue constitue une béquille, on ne s’offusque même plus lorsqu’on s’adresse à soi dans une langue étrangère.

La voilà, la réelle leçon de ce « scandale ». Le Québec ne constitue pas une exception sur cette planète: tous les peuples minoritaires qui sont devenus bilingues sont disparus. Ce qui fut une forte minorité francophone ontarienne est devenue une chiure de goéland qu’on enlève avec l’essuie-glace d’un bilinguisme de façade et le liquide antigel du culte du multiculturalisme.

Une langue, quoi qu’on en dise, ne se défend pas dans les brochures et les affiches. C’est dans la rue, au travail, à la maison, sur Internet, à chaque fois qu’on interagit avec autrui qu’il faut la chérir, la protéger, la partager comme ce merveilleux cadeau d’intégration.

Sinon, autant déclarer le Québec bilingue et mettre la clef immédiatement dans notre désir de voir nos descendants parler encore notre langue et se faire les porteurs de nos valeurs.

Nous, nous avons encore le choix. Les Franco-Ontariens l’ont perdu il y a longtemps, brochure anglaise ou pas. La viande morte, chez eux, s’est déjà transformée en langue morte.

Et si on se décidait à n’encourager que le tourisme francophone en publiant des brochures en français? Et si on se décidait, enfin, à parler notre langue… chez nous? Voilà au moins qui aurait le mérite d’être clair pour quiconque désire venir nous visiter: ici, c’est en français que ça se passe!

Décrochage des garçons: inquiétant?
28 juillet 2009

On affirme souvent qu’on peut faire dire bien des choses aux chiffres. La publication des résultats indiquant que le taux de diplomation des garçons au secondaire dans les temps prévus continue de baisser – atteignant un maigre 35% à Montréal et dans Lanaudière – ne fait pas exception: on tire l’alarme et on s’arrache les cheveux. « Mais que va-t-on faire? » La situation n’est peut-être pas si catastrophique si on y regarde de plus près.

decrochage

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En effet, le choix d’observer les résultats après cinq ans est trompeur: de nombreuses personnes terminent leur secondaire en six, sept ou davantage d’années. Comme le démontre Daniel Parent, professeur du département d’économie à l’université McGill, la fraction des 20-21 ans sans diplôme secondaire est en constante baisse depuis le début des années 80. Ces données sont confirmées par Statistique Canada, qui établit que le pourcentage de jeunes de 20 à 24 ans sans diplôme du secondaire au Québec a chuté de 14,7% de 1990 à 1993 à 9,7% de 2002 à 2005. À long terme, la situation générale s’améliore et on peut affirmer sans se tromper que les jeunes d’aujourd’hui sont plus instruits que leurs parents.

Cependant, cela ne signifie pas que cette embellie soit constante ou égale entre les sexes. On peut le constater en observant notamment les données du collégial, bon indicateur de l’attrait qu’ont les études sur les jeunes: entre 1992-1993 et 2004-2005, le pourcentage de diplômés du niveau collégial de sexe masculin au Québec est passé de 42,1% à 39,7%. (( Statistique Canada, Tableau 477-0016, Diplômés des collèges selon le niveau d’études, la Classification des programmes d’enseignement, regroupement principal (CPE_RP) et le sexe, annuel (nombre) )) Au niveau canadien, seule la Colombie-Britannique a obtenu un pire résultat au niveau de la diplomation de ses garçons. Le malaise est profond et ne sembler pas se corriger.

Or, que démontrent ces chiffres? Ils constituent un simple état de fait, une radiographie de nos valeurs et de ce que nous encourageons socialement. Ils attestent d’une situation où les jeunes hommes, pour une foule de raisons, ne voient pas l’intérêt de poursuivre leurs études et préfèrent décrocher là où leurs camarades féminines restent sur les bancs d’écoles.

L’expérience ontarienne

Et si l’école était trop théorique, ne permettait pas suffisamment aux jeunes hommes de toucher, de sentir, de s’investir dans du concret leur permettant d’anticiper un travail où ils pourraient s’affairer de leurs mains?

En Ontario, on a fait face au problème: des investissements massifs se chiffrant en centaines de millions de dollars pour inciter les jeunes à demeurer à l’école. On a créé une multitude de programmes spécialisés permettant aux élèves ayant moins d’intérêt pour les cours théoriques de se familiariser avec un domaine qui les intéresse, sur le terrain. On a instauré la double reconnaissance des crédits, permettant que les cours réussis comptent à la fois dans le cadre du secondaire et du collégial, permettant aux élèves intéressés de compléter leur DEC en deux ans au lieu de trois. Les résultats ont été spectaculaires: le taux de décrochage a chuté de 7% dans les deux années suivant cette réforme. Les jeunes hommes ont enfin pu s’inscrire dans des formations valorisant leur travail physique et leur offrant une chance concrète d’obtenir un emploi de qualité.

Parallèlement, l’éducation publique ontarienne est plus inclusive qu’au Québec. Comme je le notais dans un texte précédent, la province ne subventionne pas les écoles privées, ce qui signifie que la vaste majorité des parents envoient leurs enfants à l’école publique, permettant de créer un environnement d’étude plus stimulant en évitant l’écrémage de l’élite. Le mélange social ontarien permet d’éviter qu’une trop grande concentration de décrocheurs potentiels ne démotivent ceux qui ont des chances de s’en sortir.

En fait, nos voisins de l’ouest semblent avoir appliqué le gros bon sens: préparer les générations futures à la société de l’avenir en mélangeant toutes ses composantes et en offrant aux hommes, naturellement plus intéressés par le travail manuel, des possibilités de s’émanciper à l’intérieur du système scolaire.

Évidemment, la réforme ontarienne ne constitue pas la panacée et ne peut solutionner l’entièreté du problème du décrochage chez les garçons au Québec. Les anglophones habitant dans notre province, par exemple, ont systématiquement de meilleurs résultats que ceux des Québécois. On peut croire qu’il s’agit simplement de leur meilleure position sociale, de leur richesse. Mais s’il y avait autre chose?

Si, peut-être, nous étions simplement pris dans notre ancien rôle historique de force ouvrière manuelle et que nous avions intégré la conviction que les études et toute forme d’intellectualisme ne nous étaient pas digne? Et si nous étions encore empêtrés dans cette croyance passéiste que les grands mots et les grandes pensées étaient l’oeuvre de « péteux de broue » déconnectés de cette bonne vieille réalité catholique canadienne-française?

Si on espère réellement réduire le décrochage chez les garçons, c’est peut-être aussi à cet anti-intellectualisme qu’il faudrait s’attaquer. Et si on encourageait la formation manuelle tout en valorisant une culture intellectuelle permettant de faire comprendre à tous que l’une et l’autre ne s’opposent pas, mais sont complémentaires?

Un peu théorique tout ça, vous en conviendrez. Il en faudra des jeunes hommes charpentés et des intellectuels motivés pour faire bouger les choses et s’assurer que les gains à long terme du taux de diplomation vont se poursuivre.

Une coalition Bloc-NPD?
25 septembre 2008

Le dernier sondage Ekos se révèle plus qu’intéressant: il démontre un glissement vers l’est des appuis au NPD et une érosion subtile mais indéniable de l’attrait des Conservateurs au Québec.

D’abord, le NPD. Le 3 septembre dernier, le parti recueillait à peine 9% des intentions de vote au Québec (21% pour le PLC), mais maintenant il chauffe le parti de Stéphane Dion avec 15% des votes (18% – PLC). Même en Ontario et dans les provinces atlantiques, la vague orange semble vouloir déferler: +7% d’intentions de vote en Ontario et +8% dans les provinces atlantiques! Par contre, le NPD perd des appuis au Manitoba et en Saskatchewan. Tout ceci est très compréhensible.

En effet, Jack Layton a décidé d’offrir un discours résolument urbain et clairement progressiste. Délaissant un peu ses appuis traditionnels dans les Prairies, il a décidé de jouer son va-tout au Québec et en Ontario, confiant qu’il pourra y faire d’importants gains. Même s’il perd des votes dans l’ouest, il fait le pari qu’il pourra causer une surprise en Ontario et aller chercher au moins un comté au Québec, y installant au passage une organisation solide pour les prochaines élections.

Les Conservateurs, eux, perdent du terrain au Québec. Le 3 septembre, ils récoltaient 27% d’appuis (35% pour le Bloc) alors qu’ils végètent présentement à 22% (37% – Bloc). Fait intéressant, ils ont perdu 3% au cours des cinq derniers jours, un signe probable de la prise de conscience de nombreux québécois du radicalisme et de la dangerosité potentielle de leurs positions.

Si la tendance actuelle se poursuit, les Conservateurs pourraient se voir rejoints en terme de pourcentage de vote soit par les Libéraux, soit par les Néo-démocrates. Ceci dit, la distribution des votes les favorise: le vote néo-démocrate est principalement montréalais et dans des comtés perdants alors que les Conservateurs vont aller chercher de nombreux sièges en région, surtout en Beauce et à Québec.

Conséquemment, la stratégie s’avère évidente pour Stephen Harper: continuer de polariser le débat en ostracisant notamment les artistes et en jouant sur les préjugés d’une certaine partie de la population , surtout en région. Il doit aller chercher un maximum de comtés au Québec s’il espère former un gouvernement majoritaire.

Dans le cas du NPD, celui-ci devrait continuer de concentrer ses efforts en Ontario, dans les provinces atlantiques et… à Montréal. La formation d’un gouvernement sera visiblement pour une prochaine fois, mais il est impératif que le NPD s’impose comme la seule alternative pan-nationale face aux Conservateurs et organise ses militants à la grandeur du Québec.

En ce qui concerne le Bloc, il doit continuer de marteler son message selon lequel Harper est une menace pour le Québec, tout en étant très présent à Québec, cette région si chatouilleuse et qui doit être flattée dans le bon sens du poil.

Et les Libéraux? Je propose une montée des marches à genoux de l’Oratoire Saint-Joseph, un petit chapelet et une mission sur Mars pour leur chef. Si rien ne change, tout indique que le parti risque de devenir un parti mineur d’ici les prochaines élections, malgré la stabilisation (très précaire) des intentions de vote au Québec. Pas facile d’être coincé entre deux partis qui ont le vent dans les voiles.

Cette campagne est vraiment de plus en plus intéressante. Tout risque de se jouer au débat des chefs, mais d’ici là beaucoup de choses peuvent se produire. Et il ne faut pas oublier les Verts, ces trouble-fêtes un peu mêlés politiquement et qui viennent enlever des votes au NPD et au PLC, deux partis qui outre d’avoir à peu près la même sensibilité environnementale, sont beaucoup plus crédibles et cohérents…

Par ailleurs, je suis toujours décidé à voter NPD, mais je trouve que le Bloc a connu une bonne semaine et j’aime la vigueur retrouvée de Gilles Duceppe. Il serait intéressant de considérer une union Bloc-NPD, même si celle-ci forcerait le Bloc à confronter la triste réalité de son rejet (quasi-forcé, merci madame Marois) de sa mission souverainiste et les néodémocrates à s’allier avec l’ancien grand Satan « séparatiste ». Idéologiquement, les deux partis de centre-gauche ont beaucoup en commun. Ça pourrait être l’occasion de voler quelques sièges à Harper et Dion en échange de nouveaux pouvoirs pour le Québec.

Ainsi, non seulement le Bloc prouverait à tous ses détracteurs son utilité à Ottawa mais en plus il permettrait à un parti qui se situe à peu près au même endroit sur le continuum gauche-droite de s’approcher encore davantage du pouvoir. On pourrait même imaginer un poste de ministre pour Gilles Duceppe dans un gouvernement Layton, par exemple celui de responsable des langues officielles, ou de la francophonie. Il suffit d’être imaginatif pour considérer toutes les possibilités qu’offrirait une coalition entre les deux partis.

Car à un moment donné, il faut être logique: on ne peut pas dénoncer Harper et le qualifier de grand danger pour le pays et ensuite rester chacun isolés dans son coin sans agir. Si vraiment Harper est un danger pour le Québec et le Canada, alors ses opposants doivent s’unir et constituer une sorte de Front uni comme cela s’est déjà vu dans le passé lors de guerres ou de situations exceptionnelles. Si vraiment les Conservateurs risquent d’endommager irrémédiablement notre qualité de vie, notre réputation, notre économie et nos services publics, il devient plus qu’important de mettre les divergences de côté et de s’unir.

Or, Dion a dit non. Voilà pourquoi il faut considérer une alliance entre le Bloc et le NPD, et tant pis si celle-ci serait quasi-fatale pour les Libéraux. Ou ce qui reste des Libéraux, eux qui ont préféré faire cavalier seul, égoïstes et isolés. Le NPD et le Bloc pourraient ensuite se partager les restes encore chauds du PLC et on aurait peut-être (enfin!) la chance d’assister à une réelle coopération entre deux partis semblables idéologiquement mais ayant la particularité de représenter deux peuples dans une même Assemblée. Au lieu des éternelles chicanes, une ère de coopération pourrait s’ouvrir et déboucher sur un gouvernement canadien plus respectueux de l’environnement, de la classe moyenne, des plus démunis, et de l’importance pour le Québec de défendre sa culture et sa langue.

Je rêve peut-être. Mais c’est mieux que le cauchemar qui risque de nous frapper le 15 octobre au matin si rien n’est fait.