Les parvenus
3 avril 2011

Regardez-les ces parvenus! Ils n’ont pas encore trente ans qu’ils sont déjà vieux; leur vive tignasse camoufle quelque triste grisaille sous le scalp. S’opposant aux revendications des étudiants et de ceux qui ont pris acte de l’immoralité et de l’irrationalité économique d’une hausse des frais de scolarité avec autant d’ardeur qu’ils défendent leurs diplômes fraîchement acquis, ils trahissent le rôle traditionnel de l’élite et méprisent jusqu’aux faits pour justifier leur nouveau statut social.

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Mathieu Bock-Côté, Pierre-Yves McSween, et d’autres, et d’autres… Ces jeunes parvenus envahissent toutes les tribunes et se servent de leurs diplômes – obtenus à bas coût – comme autant de preuves d’une vertu dont ils aimeraient priver la génération suivante.

Le premier se dit sociologue mais du haut de son doctorat qu’il exhibe comme d’autres auparavant caressaient ostentatoirement un chapelet pour s’absoudre de leur probable bêtise, il affirme que la fin du « verrou » du gel des droits de scolarité est inévitable et qu’il devrait sauter pour « moderniser » le modèle québécois (lire: l’affaiblir pour permettre de plus grands écarts de richesse). Silence, pourtant, sur le fait qu’il a été démontré que chaque dollar investi dans un étudiant universitaire en rapporte cinq à l’État en taxes et impôts. Silence également sur les milliards de dollars de baisses d’impôts aux mieux-nantis et aux entreprises qui ont été consenties depuis une décennie, alors même qu’une étude de l’IRIS a démontré que la gratuité scolaire totale ne coûterait que 550 millions de dollars, moins de 1% du budget total de l’État (( DAOUAD, M. et P. HURTEAU (2007), Gtatuité scolaire: trois scénarios d’applications, IRIS, octobre )). Bock-Côté n’est pas à la recherche de la vérité; il cherche à justifier son inutilité.

Le second se prétend comptable pour avoir accès au gotha des tribunes publiques de La Presse ou d’autres médias « crédibles » (lire: de droite), mais il tient le même discours débilitant bâti sur de tels préjugés qu’il fait honte à sa profession. Se basant strictement sur son expérience personnelle – à l’opposé de toute méthode scientifique – il prétend que les étudiants seraient chanceux parce que les ordinateurs portables sont moins chers qu’il y a dix ans et que le gel des frais de scolarité est inacceptable parce que « tout a un prix ». Malgré l’incroyable force de son argumentaire (!), il demeure silencieux quant au fait que beaucoup d’étudiants, sinon la majorité, n’ont pas les moyens d’avoir un ordinateur portable. Silence également sur le fait que si « tout a un prix », c’est à l’impôt progressif de le payer – le plus riche contribuant davantage que le moins-nanti – et non à des étudiants qui commencent dans la vie et qui n’ont pas tous eu la chance de naître dans une famille aisée.

Il fut un temps – possiblement trop bref – où l’élite intellectuelle du Québec œuvrait pour le bien-être collectif de la population. Consciente de son statut privilégiée, émancipée de par une éducation obtenue de bonne fortune ou de bonnes grâces, elle ne cherchait pas à justifier sa position avantageuse dans l’échelle sociale, mais elle se donnait comme mission de contribuer à l’émancipation globale de la population. Les problèmes étaient abordés sous l’angle de l’intérêt de tous, et on ne rebutait pas de questionner les pouvoirs en place, de s’attaquer aux dogmes qui nuisaient à ce bien commun.

Aujourd’hui, alors que la débandade du néolibéralisme ne fait plus de doute et que les dogmes économiques de droite sont de plus en plus remis en question par les crises et par l’augmentation des inégalités sociales qu’ils provoquent, les Bock-Côté et les McSween de ce monde se contentent d’opiner bêtement du chef, réservant leur capital intellectuel (pour utiliser un terme qu’ils comprennent) à leurs emplois respectifs et utilisant les tribunes disponibles non pas pour favoriser l’élévation générale de la société, mais pour s’assurer leur place de choix dans l’ordre injuste se mettant en place devant nos yeux. Élite médiocre.

La société forme un tout. Avant la Révolution tranquille, elle était très élitiste, mais cet élitisme avait comme contrepoids une morale chrétienne encourageant le don, la charité et faisant peser le spectre de l’opprobre général sur un enrichissement trop exagéré. L’État a remplacé la religion et ce qu’on a appelé l’État-providence, jusqu’à ce qu’on commence à la démantibuler au début des années 80, a systématisé une redistribution de la richesse que la religion opérait, avec difficulté, par la bonne foi de tous. Et encore maintenant, qu’on regarde d’autres peuples, partout la même situation: ou bien l’État, ou bien la religion. Ni un, ni l’autre, et il n’y a plus la cohésion sociale permettant à une société de réussir.

D’une manière plus large, en prônant le retrait de l’État en général et dans l’éducation en particulier, et puisqu’il n’y a aucune structure pour le remplacer, tous ces parvenus travaillent à créer une rupture avec les idéaux d’accessibilité et d’égalité de la Révolution tranquille en précipitant les jeunes de la prochaine génération non seulement dans l’ignorance et un appauvrissement plus marqué, mais également en leur offrant une société désolidarisée où le seul horizon envisageable consiste à s’endetter pour devenir d’autres parvenus, petits faiseux moralisateurs et réactionnaires sans aucune autre valeur que leur désir d’enrichissement très personnel.

Quand l’éducation devient une marchandise comme une autre, il se trouve toujours quelqu’un qui possède peu, mais qui se glorifie de ce que son peu vaille toujours plus que celui qui n’a rien.

Au royaume des parvenus, une seule règle: tout pour soi.

L’ultradroite démasquée
31 décembre 2010

Ce que même la CSN qualifie de « montée de la droite » n’en est pas réellement une. Ce n’est pas la droite comme telle qui monte, mais plutôt sa forme la plus extrémiste. La droite, elle, est au pouvoir depuis le début des années 80, nous imposant ses désassurances, son libre-échange, son déficit zéro se faisant sur le dos de la classe moyenne et des moins nantis, ses baisses d’impôts aux plus riches, ses hausses de tarifs pour les autres, son dogme de la productivité (qui profite aux patrons, évidemment), sa valorisation de l’enrichissement individuel, son à-plat-ventrisme devant les compagnies étrangères. Cette droite, on la connaît, on vit avec.


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La nouveauté, en 2010, est plutôt la montée d’une ultradroite tellement radicale et qui s’auto-nourrit d’un discours à ce point extrême qu’il lui faut modifier jusqu’à la réalité pour pouvoir tenter de faire passer ses folles idées auprès de la population. Tentant de profiter du sempiternel sentiment d’identification des Québécois pour le concurrent négligé, elle se présente comme étant minoritaire au sein d’une société dominée par la gauche alors que n’importe quel individu ayant un minimum de conscience politique comprend que c’est plutôt son extrémisme de droite au sein d’une société déjà largement de droite – avec tous ses médias et partis politiques – qui l’isole.

Par exemple, considérons ce fait divers qu’était la présence du seul député d’une formation de gauche, Amir Khadir, à une manifestation de l’organisme Palestiniens et Juifs unis lors d’une campagne de boycottage des produits israéliens sur le Plateau. Cette histoire a été montée en épingle d’abord par Éric Duhaime – un agent à la solde d’organisations paravents de la CIA, selon certains -, pleurant le sort du « pauvre » commerçant vendant les produits de l’apartheid israélien et demandant aux gens d’aller acheter en masse ses produits. Bock-Côté, lui, à qui les médias n’accorderaient certainement pas la moindre attention s’il ne tenait pas un discours résolument de droite, parlait « d’hostilité viscérale à la civilisation occidentale ». On oublie systématiquement de parler des atrocités israéliennes, du lent génocide que ce pays impose aux Palestiniens. On ne parle pas non plus du fait que Khadir est présent à une foule de manifestations pour le sort des défavorisés, qu’ils soient du Québec ou d’ailleurs dans le monde. Non. Khadir dans le coin rouge, le pauvre commerçant et la civilisation occidentale dans le coin bleu.

En fait, l’ultradroite, face à un monde de plus en plus complexe, fait de la simplification à outrance sa véritable marque de commerce. On peut lire, par exemple, Ian Sénéchal, co-fondateur du Réseau Liberté-Québec (sic), affirmer la légitimité pour les baby-boomers de ne plus avoir à payer pour l’éducation de la génération suivante et lancer un véritable plaidoyer en faveur de l’utilisateur-payeur. Ce type de discours plaît à une certaine frange de la population – souvent moins éduquée – parce qu’il est simple: j’utilise, je paie. Mais ce type de raisonnement n’en est pas moins con pour autant. Ce n’est pas la liberté que de réclamer de ne rien payer pour son voisin; c’est de l’égoïsme qu’on désire ériger en système et une désintégration sociale. Jusqu’où cela pourrait-il aller? Je paie pour l’asphalte dans ma rue, mais pas pour la rue derrière. Je paie pour le feu de circulation au coin de ma rue, mais pas pour celui sur l’autre rue. Je n’ai pas de voiture alors je ne veux pas de rue devant chez moi. Je réclame la liberté de ne pas arrêter à un feu de circulation qu’on m’impose. Je n’utilise pas les services policiers alors je ne paie pas pour eux. Je n’ai pas d’enfants alors je ne veux pas payer pour les balançoires dans les parcs. Je, je, je.

La complexité et l’interdépendance des relations entre les citoyens au sein de notre société découlent d’une compréhension issue de décennies de luttes sociales: l’individu, isolé, est faible. C’est collectivement que nous sommes forts. Le capitalisme sauvage du 19e siècle, véritable machine à broyer les hommes, encourageait cet isolement. Le résultat était que Montréal était la ville avec le plus haut taux d’analphabétisme et de pauvreté infantile en Amérique du Nord. L’ultradroite salive juste à penser à cette merveilleuse époque où l’État était minimal et où l’argent pouvait tout payer et où on pouvait crever de froid et de maladie tout en sachant que son voisin, plus riche, avait la « liberté » de se payer bien mieux.

Si notre société a évolué, si le Québec jouit aujourd’hui d’un niveau de vie parmi les plus élevés au monde, c’est précisément à cause de politiques étatiques redistributrices de la richesse et luttant contre le principe de l’utilisateur-payeur. C’est parce que l’État a décidé de brimer la soi-disant liberté d’une minorité que la majorité s’est élevée. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si tous les pays ayant un haut indice de développement humain ont un État relativement fort tandis que des pays sans État, comme la Somalie, croupissent dans les bas-fonds d’à peu près tous les classements du genre. On entend peu l’ultradroite vanter la Somalie, pourtant. Un si beau pays où personne ne paie pour personne. Autre preuve de sa malhonnêteté.

En rejetant ces compromis, en faisant passer leur désir infantile d’une toute-puissance égoïste que la plupart des individus sains d’esprit ont laissé tomber en même temps que le passage des couches au petit pot, cette ultradroite ne s’en prend pas seulement aux partis politiques traditionnels, mais également aux fondements de notre société.

Heureusement pour elle, nous sommes en démocratie. Elle a le droit, à l’image des marxistes-léninistes, son équivalent de l’opposé du spectre politique, de crier son mécontentement et d’appeler à des solutions radicales pour mettre fin à des problèmes qui sont davantage tributaires d’une forme d’autisme politique de ses membres que d’une compréhension sociétale avancée.

Et l’État – ce méchant appareil gauchiste – pourra même assurer leur protection la prochaine fois qu’ils tiendront des rencontres où ils vomiront leur haine de tout ce qui est le moindrement syndiqué et qu’ils élaboreront le merveilleux programme d’un Québec du futur avec ses citoyens isolés, brisés, non-syndiqués, vivant dans la pauvreté et ayant enfin la liberté de ne rien faire du tout sinon de quêter des trente sous.

Quand le pluralisme tue la pluralité
10 février 2010

Lancé hier soir, le Manifeste pour un Québec pluraliste s’inscrit dans une logique de réaction à la réappropriation du débat identitaire par les Québécois. Un peu comme pour le Manifeste pour un Québec lucide, qui avait vu le jour pour s’opposer à la montée des idées plus à gauche au sein de la société, cette énième promulgation du flambeau lumineux de LA vérité cherche à manipuler le débat afin de faire la promotion, sans l’afficher clairement, du multiculturalisme à la canadienne, ce fléau qui relègue les peuples fondateurs au rang d’ethnies parmi d’autres.

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En fait, un tel manifeste, contrairement à ce que son nom évoque, constitue plutôt un véritable appel à l’anti-pluralité, à la disparition des spécificités humaines. Malgré les entourloupes et les appels à une soi-disant troisième voie, une idée centrale demeure dans le texte: les immigrants ne devraient pas finir par s’intégrer complètement à la société d’accueil; nous ne pouvons exiger, à terme, une assimilation complète. Concrètement, si on appliquait un tel concept à l’échelle humaine, ce serait la disparition éventuelle de la diversité, des différences si enrichissantes entre les peuples. À partir du moment où les immigrants ne s’intègrent pas et conservent leur culture d’origine, on obtient une sorte de magma transnational déraciné, déconnecté des passions et de l’identité de ses voisins. Cette world-culture d’une homogénéisation des peuples et des coutumes est déjà en train de s’opérer un peu partout et de réduire la diversité humaine au rang de folklore proposé par quelques « nationalistes conservateurs » d’un autre temps.

Or, la véritable pluralité, l’ouverture à la diversité humaine, c’est précisément la survie de ce qui constitue notre plus grande richesse: nos différences COLLECTIVES. Individuellement, nous ne sommes qu’os et poussières et notre mort ne sera que la fin d’une aventure bien personnelle. Cette diversité-là ne vaut, somme toute, pas grand chose à l’échelle humaine. La vraie diversité, celle qui mérite d’être choyée et protégée, est celle qui se perpétue dans le temps, qui se projette dans le futur. Ce sont les rites, les coutumes, les langues, les façons différentes de voir le monde qui existent dans chaque pays, au sein de chaque peuple. En refusant l’assimilation des nouveaux arrivants à leur société d’accueil, c’est de cet héritage qu’on se prive. Sous prétexte d’ouverture individuelle à autrui, on se coupe de la véritable ouverture humaine, celle de la valorisation de la diversité des identités collectives.

Le multiculturalisme – puisque c’est bien ce dont il est question ici – part du principe que la culture du nouvel arrivant n’est pas inférieure à celle de sa société d’accueil et que, de cette façon, le nouvel arrivant n’aurait pas à s’intégrer parfaitement à celle-ci. D’un point de vue global, il est vrai qu’aucune culture n’est inférieure ou supérieure à une autre, mais dans une perspective de la protection des identités nationales, la culture de la société d’accueil doit être perçue comme la seule véritablement valable, à terme. Cela ne signifie pas qu’il faudrait se promener dans les rues pour demander aux immigrants de porter leurs ceintures fléchées et de chanter la Bolduc; simplement, le véritable but, afin d’assurer la survie de l’identité du peuple et de participer à la diversité humaine, est l’assimilation. D’ici une, deux, trois ou dix générations, peut-être, mais l’assimilation tout de même.

Cette assimilation ne représente pas une violence qu’on fait au nouvel arrivant. Sa culture d’origine n’est pas complètement disparue. Elle a transcendé sa société d’accueil, c’est-à-dire que la société d’accueil a accepté ou rejeté dans ses traditions les apports culturels de l’immigrant. En clair: l’immigrant et sa descendance deviennent Québécois, et rejettent peu à peu, de génération en génération, leurs anciennes racines, mais celles-ci n’ont pas véritablement disparu; elles ont servi à enrichir la culture québécoise d’éléments nouveaux, adaptés à la spécificité québécoise, et qui améliorent notre peuple et contribuent à enrichir la diversité humaine.

Ainsi, quand un Daniel Weinstock, co-initiateur du projet de manifeste et bien connu, entre autres, pour son opposition aux projets de charte de la citoyenneté québécoise incluant un test de français, tel que proposé par Pauline Marois dans un de ses rares moments de lucidité (( La Presse, Actualités, jeudi, 1 novembre 2007, p. A5, Des Québécois « de souche » signent un appel contre l’intolérance, Perreault, Laura-Julie )), parle de la soi-disant vision d’ouverture et de tolérance contenue dans son manifeste – par opposition à la fermeture des autres, évidemment – il oublie de mentionner le véritable coût de celle-ci, à long terme. Et ce coût, quoi qu’en disent les apôtres du multiculturalisme, est une réduction de la pluralité à l’échelle mondiale et une homogénéisation des peuples et des cultures, prélude à un monde ayant perdu sa saveur et ses couleurs.

Weinstock, qui a déjà affirmé que lorsque « Montréal comptera un aussi haut pourcentage d’immigrants que Toronto, ces questions [du multiculturalisme et de la laïcité] ne se poseront plus avec autant d’acuité », nous démontre la véritable finalité de son manifeste, soit la création d’un « nouveau peuple, en misant sur les mouvements migratoires pour transformer les Québécois francophones en une communauté parmi d’autres », comme l’explique avec justesse Mathieu Bock-Côté.

Et lorsque nous serions tous multiculturels, pluriels, diversifiés, multiples, que resterait-il de nous? Et même, de quel « nous » pourrions-nous parler? Si le « nous » québécois ressemblait aux autres « nous », n’ayant plus de culture unique, plus de langue unique, plus de saveur ou de couleur uniques, pourquoi parlerait-on seulement d’un « nous »?

Il ne resterait que des individus désolidarisés, incapables de se comprendre, vivant au mieux dans un chaos de valeurs et de conceptions différentes, au pire dans un magma fangeux d’une world-culture ayant tué la diversité, pullulant à la surface d’un riche terreau d’où leurs racines ont été coupées et qui, de la peine d’avoir renié tout lien filial avec un passé rassembleur, s’accrocheraient à n’importe quelle mamelle de substitution leur promettant un peu de sens dans un monde ayant perdu tout parfum.

Ce n’est pas en construisant des digues toujours plus hautes qu’on arrivera à contrôler la pulsion identitaire collective, mais plutôt en laissant libre cours à cette formidable énergie créatrice, porteuse de fraternité dans une ville mondialisée où chaque peuple possède sa propre maison et y applique démocratiquement ses propres lois.

Pour le bien de tous.

Quand Lagacé traite les Québécois de racistes
12 janvier 2010

Patrick Lagacé publie aujourd’hui un billet très intéressant sur un reportage du Toronto Sun faisant état du plus haut niveau de chômage des immigrants au Québec. Intéressant, non pas en soi, mais bien parce que Lagacé en tire la conclusion suivante: nous, Québécois, serions des racistes. Le problème, c’est que Lagacé prend le problème à l’envers; il ne faut pas se questionner sur le chômage des immigrants sous la lorgnette du Québécois raciste, mais plutôt y voir la difficulté pour ceux-ci de s’intégrer à la culture québécoise alors que partout, dans tous les médias, on les bombarde de l’idéologie multiculturaliste et on leur rappelle qu’ils auraient le droit de vivre ici sans jamais s’intégrer.

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En fait, comparer le Québec aux autres provinces au niveau de l’intégration des immigrants ne fait pas de sens si on oublie de considérer cette vérité la plus cruciale: le Canada a embrassé une idéologie du multiculturalisme où les immigrants ne sont pas tenus de s’intégrer et où il n’y a pas, à proprement parler, de valeurs ou d’histoire canadiennes. Le Québec, lui, s’attache à un héritage francophone et à une histoire distinctes. Il est donc normal que les immigrants aient plus de difficulté à s’intégrer au Québec que dans le reste du Canada, puisque les exigences d’intégration sont différentes. Si au Québec on exige le français et, dans une certaine mesure, des comportements compatibles avec la laïcité, le Canada est beaucoup moins regardant à ce sujet. L’immigrant, au Canada, peut se replier sur lui-même, vivre isolé avec des membres de sa « communauté », et cela ne choque personne.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’Indice de vitalité linguistique (IVL) de l’anglais est plus faible dans toutes les provinces et territoires canadiens (sauf le Nunavut) qu’au Québec; l’anglais devient de moins en moins la langue commune au Canada. L’immigrant arrivant au Canada ne ressent pas de pression pour s’intégrer; il peut relativement facilement se trouver un emploi dans sa « communauté » en ne faisant que baragouiner un anglais approximatif. Au Québec, cela ne fonctionne pas; nous avons des exigences d’intégration beaucoup plus élevées, non pas par racisme, mais simplement parce que nous avons la conviction différente de ce que constitue la cohésion sociale. Nous souhaitons l’intégration des immigrants à un destin commun au lieu de les voir s’isoler dans des passés et des futurs distincts.

Que le Toronto Sun fasse l’éloge du multiculturalisme canadien ne devrait pas nous surprendre. Ce qui déçoit, par contre, est cette adhésion presque sans remise en question de la part de Lagacé, qui devrait, mieux que quiconque étant donné son statut de journaliste québécois, comprendre la nécessité pour le Québec d’adopter une vision différente de l’immigration.

Il faut en finir avec l’idéologie multiculturaliste

Le multiculturalisme, contrairement à ce qu’affirment certains idéologues, n’est pas synonyme d’ouverture aux autres, d’ouverture sur le monde, d’acceptation de la différence. Il s’agit plutôt d’une fermeture à la seule différence valable dans le temps: celle de l’histoire des collectivités humaines. Autrement dit: en acceptant l’idée que la culture apportée par le nouvel immigrant possède la même valeur que la culture qui est implantée ici depuis des siècles, on contribue à l’homogénéisation du monde, à la destruction des différences historiques et des peuples qui ont façonné la diversité humaine actuelle. On contribue à la création d’un Québec dénationalisé, sans langue commune, sans identité partagée, sans passé porteur de sens et sans futur différent de celui d’une autre nation. Le multiculturalisme tue la différence.

Mathieu Bock-Côté, une référence sur la question multiculturelle, explique: « Le multiculturalisme reconfigure l’espace public des sociétés où il se déploie en pathologisant systématiquement un nationalisme historique faisant le procès non pas des « dérives du multiculturalisme », mais du multiculturalisme comme dérive. Il diabolise, il criminalise, il stigmatise ceux qui refusent la conversion de la communauté politique à la société des identités. » Si on ose croire à un passé commun, à une histoire où les combats de nos ancêtres ont permis la création d’une société cohérente, on s’expose au jugement impitoyable des censeurs du multiculturalisme.

Dans ce contexte, l’accusation de Lagacé comme quoi le plus haut taux de chômage des immigrants au Québec serait un signe de notre racisme, prend tout son sens. Au lieu de se questionner sur le fait que les immigrants reçoivent des messages contradictoires où on leur dit d’un côté que le Québec et le Canada seraient multiculturels et qu’ils n’ont pas vraiment à s’intégrer et où la réalité leur démontre le profond désir des Québécois de survivre et de continuer à enrichir le monde de leur spécificité, Lagacé choisit un raccourci facile: « plus de chômage, plus de racisme ». Le fardeau d’intégration, qui devrait être celui des immigrants, a été renversé; on demande maintenant aux natifs de s’intégrer aux nouveaux arrivants, de les accepter sans tenir compte de leurs valeurs de base, sans même savoir si elles sont compatibles avec les nôtres et si elles s’intègrent bien dans notre vivre-ensemble et notre désir de survie identitaire.

Voilà peut-être la plus grande victoire des ennemis du Québec. Depuis le référendum de 1995, on a plongé dans le multiculturalisme sans jamais se demander s’il était compatible avec notre désir de survivre en tant que collectivité historique et nationale. Aujourd’hui, alors qu’on nous inonde sous le poids d’une immigration plus nombreuse, per capita, que la plupart des pays développés, on préfère parler du racisme des Québécois pour expliquer les problèmes d’intégration des immigrants plutôt que de questionner l’idéologie multiculturaliste qui prône une augmentation incessante de l’immigration et un repli sur soi des immigrants dans un contexte de communauté nationale n’ayant plus rien d’une communauté et encore moins d’une nation.

Et si on arrêtait un peu de s’auto-flageller et qu’on réclamait, enfin, le droit à notre différence? Protéger la spécificité québécoise, quoi qu’on en dise, c’est encore assurer la plus grande et durable diversité humaine qui soit. Vouloir que le Québec puisse signifier autre chose qu’un magma confus d’identités désolidarisées sans passé ni futur, c’est encore la plus grande preuve d’ouverture à la diversité humaine planétaire.

Voilà une leçon que Patrick Lagacé aurait tout intérêt à comprendre.

Pour un contrat d’intégration des immigrants au Québec
23 novembre 2009

À l’heure où le laquais de Power Corportation vilipende les péquistes pour avoir osé penser qu’on pourrait chercher des moyens de franciser davantage les allophones en imposant la loi 101 au cégep, d’autres pays ne s’enfargent pas dans la rectitude politique à la sauce multiculturelle. L’Allemagne a décidé d’instaurer des contrats d’intégration à ses immigrants. Connaissance de la culture du pays, de la langue, respect des lois et de l’égalité des sexes, tout y est inclus pour une intégration optimale des nouveaux arrivants.

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En fait, l’Allemagne n’est pas le premier et ne sera sûrement pas le dernier pays à adopter de telles mesures. Pendant que la guidoune de la rue Saint-Jacques se fait toute belle en prévision de notre disparition, de nombreux pays européens ont déjà légiféré pour favoriser l’intégration des immigrants. En Autriche, par exemple, on impose un contrat d’intégration depuis 2006. On accompagne littéralement l’immigrant, lui offrant des cours d’alphabétisation, des cours d’allemand, le tout suivi d’un test final. C’est une mesure semblable qu’on imposera en Allemagne.

Or, si un pays comme l’Allemagne, recevant à peine 0,29% d’immigrants à tous les ans (241 400 immigrants sur une population totale de 82 689 000 habitants), décide d’imposer de telles normes, pourquoi le Québec ne pourrait-il pas faire de même? En 2010, pour une population approximative de 7 850 000 habitants, nous recevrons 55 000 immigrants, soit 0,70% de notre population, c’est-à-dire près de deux fois et demi la quantité reçue par les Allemands. ((Source: OCDE. Chiffres pour 2005 en Allemagne et estimation 2010 pour le Québec basée sur une projection démographique)) Si un pays souverain, reconnu internationalement et où la seule langue commune est l’allemand, se sent menacé par l’incapacité à bien intégrer ses nouveaux arrivants, pourquoi une simple province comme le Québec, dans un pays s’anglicisant rapidement, n’aurait-il pas le droit d’être inquiet? Pourquoi devrions-nous embrasser le dogme du multiculturalisme jusqu’à en mourir étouffés?

Mathieu Bock-Côté résume bien, quoi que de manière un peu ampoulée, toute la problématique, dans un texte publié récemment dans L’Action nationale:

C’est parce que toute la tradition est contaminée qu’elle doit être liquidée et que la société doit s’emplir d’une nouvelle définition d’elle-même. La nation est appelée à se convertir au multiculturalisme et les immigrés n’auraient pas à prendre le pli de la première mais bien du second. Le multiculturalisme entend convertir la démocratie à la politique de la reconnaissance en en faisant le critère pour évaluer son libéralisme, avec pour conséquence l’appel à décentrer la communauté politique de son héritage fondateur pour plutôt la recomposer selon la dynamique du pluralisme identitaire. C’est cette censure qui cherche à nous convaincre qu’il est illégitime d’intégrer les immigrés non seulement aux chartes de droits et aux valeurs qu’elles incarnent, mais aussi et surtout au substrat culturel de la nation, à son identité historique.

En clair, on a placé le multiculturalisme sur un piédestal. Au lieu de demander aux immigrants de s’adapter à la culture des habitants du pays, on demande aux habitants du pays de s’adapter à la culture immigrante. Au lieu d’exiger des nouveaux arrivants qu’ils cherchent à s’intégrer à la culture de la majorité, on exige de la majorité qu’elle s’adapte à la minorité. C’est le monde à l’envers, simplement. On célèbre tout ce qui vient d’ailleurs avec autant de zèle qu’on dénonce systématiquement tout ce qui pourrait se rattacher à notre héritage historique. Notre culture, notre histoire, notre langue, sont devenues des béquilles dont il faudrait se débarrasser pour embrasser le monde, libérer nos chaînes et participer à l’orgie planétaire! Une orgie en anglais, bien sûr.

Comme je l’écrivais ici et ici, je crois que le futur sera, au contraire, celui de la diversité des peuples et des identités. Les combats pour la défense de la culture allemande en Allemagne et autrichienne en Autriche constituent les mêmes que celui pour la défense du français au Québec. Sans même pouvoir nous comprendre, nous sommes tous unis pour une même cause, c’est-à-dire celle de la préservation de la pluralité des cultures et des identités nationales sur notre planète.

Que le Parti Québécois ait décidé de prendre le problème à bras-le-corps constitue un bon point de départ, mais c’est insuffisant. Si nous ne désirons pas rester sur le quai de la gare à regarder le train de la modernité nous passer en plein visage, il faudrait aller beaucoup plus loin et imposer, dès maintenant, le test de citoyenneté proposé par Pauline Marois il y a quelques années. Un test avec des dents, bien sûr.

Et si on cessait d’avoir honte d’exister et qu’on contribuait à la diversité du monde en sauvant le français en Amérique du Nord? Et si on s’inspirait de l’Allemagne et de l’Autriche et qu’on osait, nous aussi, établir certaines règles de base associées à notre ouverture à l’immigration?