Les économistes-caniches
15 décembre 2009

« Si mes idées se concrétisent, ça va faire mal » affirmait Luc Godbout, en 2007, lors d’une énième révélation de ses prophéties apocalyptiques nécessitant toujours les mêmes solutions: la réduction de la taille de l’État. Ce souhait de douleur, il l’a remis par écrit au gouvernement, avec ses collègues Pierre Fortin, Claude Montmarquette et Robert Gagné, tous aussi indépendants les uns que les autres selon le gouvernement. Derrière le vernis lustré de leur inquiétude pour le futur ressortent, inévitablement, les vieilles marques de leur idéologie.

caniche

Source de l’image

Luc Godbout

Luc Godbout est tellement identifié à la droite économique que Les Affaires a cru qu’il était un signataire du tristement célèbre Manifeste pour un Québec lucide et a dû publier un correctif à ce sujet ((Les Affaires, Actualités, samedi, 17 novembre 2007, p. 9, Précisions, Erreur dans le CV)). Proche du Parti Libéral, il a participé au dernier congrès libéral où il réclamait la réduction des dépenses de l’État. Il vient de publier un recueil sur le soi-disant retard québécois… avec Claude Montmarquette et Pierre Fortin! Il est également chercheur au CIRANO, un think-tank néolibéral et est membre de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, où il vient de recevoir 5 millions de dollars en cinq ans de la part du gouvernement en place. Indépendant? Objectif?

Pierre Fortin

Pierre Fortin se passe de présentation. Il est l’homme de droite par excellence au Québec, c’est-à-dire de ceux qui ont peur se s’assumer comme tels et qui se drapent dans de vierges draps pour passer leurs idées. Outre d’être un signataire du Manifeste des Lucides, il a suggéré de privatiser Hydro-Québec et de hausser les tarifs d’électricité. Il est de toutes les tribunes pour réclamer le dépeçage de l’État et sa qualité de conseiller économique principal du premier ministre de Québec, tout comme sa subvention de 6 millions qu’il a reçu conjointement avec Montmarquette pour des travaux dans le domaine des politiques publiques, le discréditent durablement face à toute prétention à la moindre indépendance ou objectivité face au gouvernement.

Claude Montmarquette

Montmarquette est un pur produit de l’école économique de Chicago, où Milton Friedman y a sévi pendant plusieurs années. Ce dernier, qui a profondément inspiré cet autre signataire du Manifeste des lucides, a toujours préconisé que la réduction du rôle de l’État dans une économie de marché était le seul moyen d’atteindre la réelle liberté politique et économique. C’était la présence de Friedman à une conférence en Islande en 1984 qui a entraîné ce pays dans une vague de réformes, de privatisations, de baisses d’impôts, de déréglementations et de hausses de tarifs ayant résulté non pas en un paradis économique libertarien, mais plutôt à la faillite. Toujours très près du CIRANO et de l’Institut économique de Montréal (IEDM), ce think-tank dirigé par Hélène Desmarais, l’épouse du président du conseil de la Power Corporation, il a remis un rapport au gouvernement, il y a quelques années, proposant précisément ce types de remèdes douteux pour le Québec. Objectivité? Indépendance?

Robert Gagné

Robert Gagné est le coprésident du comité de consultations prébudgétaires. Ce directeur de l’Institut d’économie appliquée des HEC Montréal a déjà été chercheur-associé à l’IEDM et fait partie, lui aussi, de CIRANO. En 2002, il publiait une étude « démontrant » que les baisses d’impôts se traduiraient par une hausse des revenus de l’État. En 2003, il lançait un vibrant témoignage en faveur des baisses d’impôts, affirmant qu’il les fallait « c’est tout ». ((La Presse, Forum, vendredi, 4 avril 2003, p. A13, Nécessaires et urgentes!)) En 2007, il a milité pour que la baisse de la TPS au Canada se traduise par des baisses d’impôts. La même année, il a appuyé la décision du gouvernement Charest d’utiliser les 700 millions $ du déséquilibre fiscal pour baisser les impôts. Et aujourd’hui, maintenant que les baisses d’impôts aux mieux-nantis ont privé l’État de la capacité à équilibrer ses comptes, il continue de prôner l’impôt minimal et des moyens régressifs d’augmenter les recettes! Pire, son Centre sur la productivité et la prospérité des HEC, qui lui sert à relayer ses idées, a reçu 6 millions de dollars directement… du ministère des Finances. Indépendance, vous dites?

Avec une telle équipe, le résultat était connu à l’avance. Le gouvernement ne veut pas se faire conseiller quant à la meilleure façon de faire son budget, non, non. Il veut se faire conforter dans des choix qui ont déjà été déterminés. C’est l’aveuglement idéologique du ministère des Finances qui le pousse à rejeter du revers de la main la seule façon véritablement logique de renflouer l’État, soit l’annulation des généreuses baisses d’impôts accordées depuis une décennie. Charest, lui, a déjà fermé la porte à cette possibilité en septembre; il a maintenant besoin du support intellectuel d’une élite financière à la pseudo-crédibilité et qui soit en mesure de préparer le terrain à des mesures régressives qui toucheront la classe moyenne et les plus pauvres.

Après une année de crise économique où les idéologues semblaient avoir appris la modestie, ces derniers sont de retour en force à nous proposer les mêmes méthodes ayant ruiné des pays et causé la crise économique. Et le pire, comme le note Pierre Dubuc, c’est qu’ils mentent à la population en comparant, par exemple, un domaine de la santé ontarien financé en partie par les municipalités à celui du Québec, entièrement géré par la province. Et ils omettent cruellement de parler du titanesque déficit ontarien de près de 25 milliards de dollars. Mais ce n’est pas grave: il faudrait tout confier au privé, tout dénationaliser, tout tarifer, et faire payer tout le monde, indépendamment de leur capacité à supporter un fardeau supplémentaire.

Un jour, des historiens noteront peut-être, avec ironie, de quelle façon la population québécoise est demeurée amorphe pendant qu’on détruisait, morceau par morceau, l’héritage de la Révolution tranquille. De jour en jour, la différence peut paraître minime, mais sur une décennie, le résultat est sans ambiguïté: moins d’impôts pour les mieux-nantis et davantage de tarifs pour les autres.

Le reste, c’est du blabla d’économistes-caniches à qui on a appris à donner la patte.


Aujourd’hui, j’ai participé à l’émission « Zone de résistance » à CISM 89,3FM. Vous pouvez l’écouter ici. Je discutais de la nécessité d’avoir un seul méga-hôpital francophone pour le Québec.

Le déclin démagogique
18 juillet 2009

Pas de déclin démographique! Les derniers chiffres de l’Institut de la Statistique du Québec (ISQ) sont formels: la population du Québec continuera de croître au cours des prochaines décennies, augmentant de 8 millions en 2012 jusqu’à 9,2 millions d’habitants en 2056. Pour André Pratte, c’est l’occasion de se réjouir de l’augmentation de l’immigration tout en adoptant des mesures urgentes pour faire face au vieillissement de la population. Il a tort sur les deux points.

declin-demagogique

Source de l’image

En effet, l’éditorialiste de La Presse soutient que cette croissance est principalement tributaire de l’immigration.  Est-ce vrai?  En 2003, année des dernières statistiques désastreuses de l’ISQ entrevoyant un déclin démographique, le nombre d’immigrants accueillis était de 44 555. En 2007, il montait à 46 055, une augmentation de 3,4%. (( Statistique Canada, Tableau 051-00041, Composantes de l’accroissement démographique, Canada, provinces et territoires, annuel (personnes) )) Comparons maintenant ces chiffres aux naissances, tributaires du programme des Centres de la petite enfance (CPE) fonctionnant à plein régime et des nouveaux congés parentaux inaugurés en 2006: 74 364 naissances en 2003 et 85 900 en 2007. Une augmentation de 15,5%! Il ne fait aucun doute que l’immigration joue un rôle important, mais est-ce le principal facteur?

Or, l’accroissement du nombre d’immigrants comporte des coûts sociaux. La commission Bouchard-Taylor en est un, les émeutes de Montréal-Nord en sont un autre. Une étude d’un groupe d’économistes réunis sous la bannière de l’Institut de géopolitique des populations, en France, a calculé que les coûts de l’immigration pour l’État français, en 2005, s’élevaient à plus de 24 milliards d’Euros (37,7 milliards $C). De ce chiffre, pas loin de 4,4 milliards d’Euros (6,9 milliards $C) étaient affectés à la justice et au maintien de l’ordre. (( Le Point, no. 1757, France, jeudi, 18 mai 2006, p. 54, Immigration: Un coût de 24 milliards d’euros, Christophe Deloire et Saïd Mahrane ))

Le manque de cohésion sociale coûte cher à la société. Cela ne signifie pas qu’il faudrait éliminer entièrement l’immigration, mais ne vaudrait-il pas mieux miser sur une augmentation du taux de fécondité des Québécoises plutôt que de paqueter des dizaines de milliers d’immigrants dans des ghettos et ensuite en avoir pour des décennies avant de les intégrer?

Par ailleurs, M. Pratte, homme de droite et ancien signataire du très controversé Manifeste pour un Québec lucide, s’épanche longuement sur le fait que la proportion de personnes âgées de 65 ans et plus devrait doubler entre 2006 et 2056, passant de 14% à 28%. Selon lui, cette charge supplémentaire pour la population active est inquiétante et devrait nous inciter à adopter des réformes (de droite, sous-entendu).

Dans les faits, comme je le soulignais ici, il est important de tenir compte du facteur « productivité ». On ne peut pas dire simplement qu’il y aura deux fois plus de personnes inactives à soutenir par deux fois moins de personnes actives et conclure que nous serions deux fois plus pauvres. C’est tout simplement faux. Au Moyen-Âge, les personnes âgées étaient plutôt rares; est-ce qu’on vivait mieux qu’aujourd’hui?

Ce qui compte, c’est la productivité et la façon dont celle-ci profite à l’ensemble de la société. Entre 1961 (première année de ces statistiques) et 2007, l’indice de productivité est passé de 41,2 à 105,4, une augmentation de plus de plus de 155%! (( Statistique Canada, Tableau 383-00211
Productivité multifactorielle, valeur ajoutée, facteur capital et facteur travail dans le secteur agrégé des entreprises et ses principaux sous-secteurs, selon le Systéme de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN), annuel (indice, 2002=100) )) Concrètement, en 2007, un travailleur québécois crée 2,5 fois plus de richesse que 46 ans plus tôt. Qu’est-ce qui nous empêche de croire que la hausse de productivité ne se prolongera pas d’ici 50 ans, elle qui continue d’exploser sous l’impulsion des nouvelles technologies?

Le problème, c’est la redistribution de la richesse créée par cette hausse de la productivité. André Pratte, pour des raisons idéologiques, ne peut pas concevoir une plus grande redistribution de celle-ci, notamment par des hausses d’impôts aux entreprises et aux individus les plus favorisés, des tarifs douaniers pour les empêcher de fuir ces hausses, ou d’autres mesures imaginatives s’assurant que tous puissent profiter de ces gains. Il constate simplement que notre portion de la tarte diminue, que nous serons plus nombreux à la manger, mais il ne veut pas augmenter notre part.

Plus que jamais, André Pratte a tout faux. Ce n’est pas l’immigration qui va nous sauver, mais une hausse des naissances et une meilleure redistribution de la richesse.

Et si, au fait, une société avec davantage de cohésion sociale et plus d’égalité donnait davantage le goût à certains de faire des enfants? On pourrait peut-être ainsi ensuite célébrer le déclin… démagogique!

Le front de boeuf d’Alain Dubuc
6 mai 2008


Alain Dubuc, cet ancien maoïste-trotkiste devenu le plus grand défenseur du néolibéralisme et des inégalités sociales (ce qui n’est pas sans nous rappeler quelqu’un) qui sont sa résultante, a pondu un texte assez discret dimanche dernier pour souligner la stagnation du pouvoir d’achat des Canadiens.

Au lieu de s’excuser et de reconnaître que son idéologie du tout-privé est la cause de ce problème, Dubuc blâme la formation et l’éducation, des cibles on-ne-peut plus faciles et abstraites.

Dans les faits, ça fait vingt-cinq ans que le Canada applique le néolibéralisme et toutes les théories économiques débiles et créatrices de pauvreté issues de l’université de Chicago et appliquée dans le tristement célèbre Chili de Pinochet. Ça fait vingt-cinq ans qu’on privatise silencieusement, qu’on attaque les syndicats, et que le taux de syndicalisation – et les salaires de la classe moyenne, puisqu’ils sont intimement liés – baissent ou stagnent. Vingt-cinq ans qu’on nous applique ce remède de cheval de soi-disant « lucides » et soi-disant pour notre bien.

Vingt-cinq ans plus tard, observons les résultats obtenus par la droite au pouvoir: les riches sont (infiniment) plus riches, les pauvres sont plus pauvres, et la classe moyenne s’étiole entre les deux. Bravo! Et c’est cette recette que nos partis de droite que sont le PQ, le PLQ et l’ADQ veulent encore une fois nous enfoncer dans la gorge?

Maintenant ça a le mérite d’être clair: un vote pour la droite, c’est un vote pour davantage de ce qui nous mine depuis vingt-cinq ans. Un vote pour l’immobilisme et une aggravation des inégalités sociales. Un vote contre la classe moyenne et la majorité de la population.

Ça prend vraiment un front de boeuf comme Alain Dubuc pour prêcher un système pendant vingt ans et ensuite rejeter sur d’autres les conséquences directes de celui-ci.