Le vote émotionnel
26 septembre 2007

Le dernier sondage CROP – La Presse est assez troublant. D’un côté, l’ADQ prend la tête des intentions de vote avec 34%, mais parallèlement on constate que la majorité des électeurs croient que la meilleure personne pour occuper le poste de premier ministre est Pauline Marois, cheffe du Parti Québécois.

Cette contradiction pourrait s’expliquer aisément si le parti de l’ADQ était plus populaire que son chef. Dans ce cas, les gens voteraient pour l’ADQ malgré le chef. Mais ce n’est pas possible ici, car l’ADQ est avant tout le parti de Mario Dumont; il est à peu près la seule personnalité connue de ce parti et tout, absolument tout dans ce parti découle de ses décisions. C’est le parti de Mario Dumont, et de personne d’autre.

Alors, comment expliquer qu’une partie des voteurs adéquistes croient que Pauline Marois ferait une meilleure première ministre? Je crois qu’il faut parler de la composante émotionnelle du choix.

En effet, l’appui à l’ADQ semble avant tout en être un relié à l’émotion, à la passion, et non pas un choix rationnel et réfléchi. On vote pour l’ADQ parce qu’on suit la vague, parce qu’on veut faire partie de la masse des gens, tels ces bisons qui courent vers la falaise. On suit le courant, et on aime cela; on se sent réconforté par le fait que beaucoup de gens pensent comme soi, et on a confiance dans Mario Dumont et dans son image de bon père de famille réconfortant. On recherche une figure paternelle et Mario Dumont est ce petit père politique qu’on aimerait tant avoir.

Mais quand vient le temps de se questionner sur la question théorique consistant à se demander qui ferait le meilleur premier ministre dans le monde concret, le choix devient immédiatement rationnel. Car même si on se sent émotionnellement attiré par Mario Dumont, on sait que Pauline Marois a davantage d’expérience, est plus capable de travailler en équipe et a davantage la stature d’un chef d’État. Puisque la question est théorique (on ne demande pas « qui souhaitez-vous avoir comme premier ministre ») et ne nous engage pas personnellement, on répond selon sa tête, et la tête nous confirme que Marois a davantage de qualités que Dumont pour occuper le poste.

Ce phénomène du vote (émotionnel) de groupe à l’ADQ trouve son appui dans le concept de la pensée de groupe, tel que développé par Irving Janis en 1972. Selon ce concept, des individus, qui autrement sont tout à fait logiques et rationnels, ont tendance à rechercher un consensus plutôt que d’appréhender rationnellement une situation.

« Le danger d’un tel phénomène est que le groupe peut prendre de mauvaises décisions ou des décisions irrationnelles, même si les individus du groupe auraient personnellement pris une autre décision. Dans une telle situation de pensée de groupe, chaque membre du groupe essaye de conformer son opinion à ce qu’il croit être le consensus du groupe sans se poser la question de ce qui est réaliste. La conséquence est une situation dans laquelle le groupe finit par se mettre d’accord sur une action que chaque membre du groupe croit peu sage. » ((Source))

Ainsi, même si individuellement les gens savent que Pauline Marois ferait une meilleure dirigeante que Mario Dumont, ils votent tout de même pour le parti de Mario Dumont parce qu’ils se conforment et s’identifient à cette nouvelle vague adéquiste. Ils ont soumis leur bon sens rationnel au sentiment sécurisant et émotionnellement gratifiant de la pensée de groupe.

Il y a deux problèmes soulevés par cette constatation de l’aspect intrinsèquement émotionnel de l’appui à l’ADQ.

D’abord, peut-on se fier à un gouvernement élu par des gens ne l’appuyant pas pour ses promesses ou ses politiques, mais parce qu’ils s’identifient à son chef ou à l’image incarné par le parti? N’y a-t-il pas un profond risque de dérapage comme on l’a vu très souvent au cours du siècle lorsque des partis populistes de droite ont pris le pouvoir et on pu agir à leur tête sans craindre le jugement des électeurs, subjugués par le charisme du chef (on pense immédiatement à Hitler, ou plus modérément à Reagan, Thatcher ou Mulroney à ses débuts)?

Ensuite, comment le Parti Québécois pourrait-il exploiter ce vote émotionnel et lui aussi faire vibrer le coeur des gens pour aller chercher des appuis? Car c’est bien là un problème profond: le PQ ne peut pas renier ses idées réfléchies et rationnelles, appuyées par ses militants de longue date, pour espérer conquérir les coeurs. Le parti doit trouver un moyen de contrecarrer l’influence négative de l’ADQ sur le débat des idées et ramener les citoyens à la réalité: on n’élit pas des gens qu’on aime, mais plutôt des gens qu’on croit capable de bien gouverner. Mais comment faire passer le message?

Dans le fond, ce que ce sondage démontre surtout, c’est que les électeurs sont encore un territoire vierge à conquérir. Si pour le moment leur coeur va à Mario Dumont, il ne suffirait peut-être de pas grand chose pour mettre l’accent sur le côté rationnel de la politique et miser sur leur préférence rationnelle envers Pauline Marois.

Car c’est bien beau aimer un parti aveuglément, mais encore faut-il qu’il puisse gouverner rationnellement. Ce qui est loin d’être acquis pour un parti immature et aux politiques irréfléchies comme l’ADQ.