Louise Harel à CTV: et si elle refusait d’y aller?
20 septembre 2009

Disons-le d’emblée: Louise Harel n’a pas à participer à un débat en anglais organisé par CTV, tout comme rien ne l’oblige à être présente à n’importe quel autre forum organisé par quelque autre minorité linguistique de Montréal. Quelque 86% de la population montréalaise comprend le français et elle ne doit pas céder aux caprices du 11% qui, après toutes ces années, ne peut pas lire les sous-titres du Journal de Montréal. Pire: si elle cédait aux arguments de son principal adversaire, c’est Montréal qui en subirait les conséquences.

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En effet, Gérald Tremblay s’agite avec force pour affirmer que la non-participation de Harel à ce débat serait un manque de respect à l’égard des Montréalais. Il ne complète pas sa pensée; je le ferai donc pour lui. Selon lui, Montréal n’est plus une ville francophone. Faisant totale abstraction du fait que les francophones ne constituent qu’un maigre 2% de la population d’Amérique du Nord, il ne perçoit aucunement la menace que pose l’anglicisation pour les habitants de sa propre ville. Bref, c’est lui qui manque de respect au 50% de la population de langue maternelle française pour qui le français constitue un héritage à protéger. Il renie le caractère intégrateur et inclusif de la langue de Molière; il nous ramène au statut d’ethnie parmi d’autres et invalide la capacité du français à être la seule et véritable langue unificatrice de la ville.

Pourtant, Montréal, c’est nous, c’est notre ville, c’est notre histoire, et c’est à nous qu’il manque de respect en insinuant qu’un francophone n’aurait pas le droit d’atteindre les plus hauts échelons dans sa langue.

De la même manière, pourquoi Louise Harel ne pourrait-elle pas devenir mairesse de Montréal en parlant uniquement le français si son homologue d’Ottawa, Larry O’Brien, ne peut pas lui-même le parler dans la capitale nationale d’un Canada soi-disant bilingue? Comme le note Charles Castonguay, le fait français à Ottawa est en passe de devenir une note de bas de page dans les manuels d’histoire:

À cause de son formidable pouvoir d’assimilation, la majorité de langue d’usage anglaise a maintenu de fait son poids à 77 % de la population d’Ottawa. Au contraire, celui de la minorité de langue d’usage française a chuté rapidement, passant de 17 % en 1971 à seulement 11 % en 2006. Ainsi, la capitale comptait quelque 450 anglophones pour 100 francophones, langue d’usage, en 1971 mais environ 700 anglophones pour 100 francophones 35 ans plus tard.

Concrètement, si O’Brien peut devenir maire d’Ottawa sans parler le français alors qu’on aimerait forcer Harel à apprendre l’anglais, c’est parce que le français représente une langue mourante à Ottawa. Au contraire, à Montréal, l’anglais se porte très bien, avec un indice de vitalité linguistique (IVL) de 1,43, contre 1,09 pour les francophones. Deux poids, deux mesures.

L’assimilation progressive des francophones d’Ottawa n’est peut-être qu’un aperçu de ce qui arrivera ici si on légitime la bilinguisation de la métropole.

Or, quand Tremblay affirme que « c’est important que tout le monde soit bien informé des enjeux » pour justifier ses attaques contre Harel, il va encore plus loin: il considère que le rôle d’une administration n’est pas d’unir les citoyens selon des valeurs communes, mais plutôt de tout faire pour les rejoindre sans tenir compte de l’importance de la cohésion. Dit autrement: chaque citoyen devrait avoir le droit d’être « bien informé des enjeux » même s’il est incapable d’aller s’acheter une pinte de lait au dépanneur, s’il considère que les femmes ne devraient pas avoir le droit de conduire une voiture ou s’ils pratiquent la charia derrière des portes closes. Exit l’intégration, voici l’atomisation!

En clair, on veut votre vote, mais continuez à vivre repliés sur vous-mêmes si ça vous chante! S’agit-il d’une attitude responsable et bénéfique pour Montréal à long terme?

Si au moins le maire actuel était cohérent. S’il veut vraiment que « tout le monde soit bien informé des enjeux » et si pour lui de ne pas s’adresser aux citoyens dans leur propre langue d’origine constitue un « manque de respect », qu’il agisse comme tel. Qu’il organise un débat en espagnol pour les 44 380 unilingues hispanophones de Montréal. Qu’il propose un forum en italien pour les 42 355 unilingues italophones. Ou pour les 29 185 locuteurs d’une langue chinoise. Ou pour les 15 354 unilingues originaires du Vietnam. Ou pour les 13 510 Grecs, 13 455 Roumains, 13 355 Créoles, 12 045 Russes ou 9 520 Tamouls qui ne parlent que leur langue nationale! ((Source)) Come on, entrez, c’est un bar ouvert, venez profiter des avantages d’habiter ici sans jamais avoir à subir les maudits sauvages qui veulent protéger leur vieux joual! N’apprenez surtout pas notre langue, non, non, non! Gérald Tremblay va s’occuper de vous les amis!

Être maire, c’est beaucoup plus que d’avoir à gérer la voirie ou l’argent des contribuables – même si Tremblay semble incapable de faire l’un comme l’autre. C’est être en mesure de donner un sens à la ville, de constituer un visage représentatif non seulement de ce qu’elle est, mais également de ce qu’elle veut être. C’est se projeter dans le futur et d’affirmer haut et fort que nos valeurs ne sont pas négociables et qu’on ne pilera pas sur ce que nous sommes et ce que nous voulons être pour quelques dollars ou quelques votes. C’est faire passer les intérêts des citoyens – leur langue, leurs valeurs, leur culture, leurs espoirs – avant la petite politique clientéliste et les manoeuvres pouvant être payantes à court terme mais s’avérant extrêmement nuisibles par la suite.

Si Louise Harel refuse de participer au débat à CTV et qu’elle réaffirme son droit d’être une mairesse unilingue francophone dans la métropole francophone d’Amérique, elle obtiendra beaucoup plus que mon respect. Elle aura peut-être mon vote.