Roman: le vrai pouvoir?
5 mai 2009

Ça fait un moment que j’y pense. Le calcul en vaut la peine: j’ai écrit 650 billets sur ce blogue, d’une longueur moyenne d’à peu près 700 mots. Pas loin de 500 000 mots en tout. Combien de pages de roman est-ce que cela fait? Est-ce que j’utilise mon talent de la bonne façon?

En fait, j’aime bloguer parce que c’est facile. Ne me dites pas le contraire. Bloguer est la chose la plus facile après péter: quand la pression est trop forte, tu t’installes devant ton ordinateur et tu te laisses aller. Ça fait du bien et le résultat est assez rapide.

Parfois, par contre, ça demande un peu plus de temps pour des textes un peu plus fouillés et on reçoit même une certaine forme de reconnaissance pour la qualité produite. Mais est-ce assez?

roman-vrai-pouvoir

Source de l’image

En fait, à mon avis, beaucoup de « lecteurs » ne lisent même pas mes textes. C’est vrai, et ne me mentez pas; je fais pareil quand je vais ailleurs: je lis en diagonale avant de laisser mon opinion. Le blogue constitue un média social où le sentiment d’appartenance à une communauté d’idées est souvent plus importante que le contenu lui-même. On peut s’identifier à un auteur en particulier (pourquoi pas moi?), mais on s’y identifie parce qu’on pense déjà comme lui. Bref, le blogue fédère des individus qui ont des idées semblables. En quelque sorte, c’est le royaume des freakos qui se sont enfin trouvés un chez-soi. Si tu dis tout seul chez toi que la Terre est plate, tu es un idiot, mais si tu le dis sur un blogue où des dizaines de personnes y commentent, tu es un héros. Allez comprendre.

En vérité, le blogue politique ne fait pas changer les idées de qui que ce soit. J’en ai fréquenté des blogues depuis une dizaine d’années, et pas un ne m’a fait changé profondément ma façon de voir le monde. Et je lis les commentaires laissés sur mon blogue et je réalise que je ne fais que renforcer les convictions de ceux qui pensent comme moi; je ne suis pas un agent de changement, mais bien un outil de renforcement positif pour ceux qui sont déjà sensibilisés à mes idées.

Alors, où est-il, la vrai pouvoir?

Et s’il était dans le roman?

Trois livres ont principalement façonné ma façon de voir les choses: « Les Misérables » de Victor Hugo, « Germinal » de Émile Zola et « Le meilleur des mondes » d’Aldus Huxley.

Le premier m’a appris qu’un homme peut changer. Tout le monde peut commettre des erreurs, voire des crimes, mais a le potentiel de se repentir et de faire le bien. C’est souvent la pauvreté qui engendre la criminalité et de s’acharner sur quelqu’un qui commet un crime et qui veut s’en repentir est contre-productif.

Le second m’a enseigné le pouvoir de la collectivité. Nous sommes davantage que la somme de nos petites misères quotidiennes et tant que nous percevons notre sort comme étranger à celui de notre voisin nous sommes vulnérables à l’exploitation. C’est grâce à l’union de nos forces que nous pouvons changer les choses.

Le troisième m’a expliqué le pouvoir d’un totalitarisme au visage souriant. Des gens en apparence libres et aux moeurs on-ne-peut plus libérées sont pourtant prisonniers de leurs passions et de leur condition. On peut avoir l’impression d’être libre parce qu’on fait des choix mais ces choix sont souvent conditionnés et prévisibles.

Beaucoup d’autres livres ont changé ma vie, mais ces trois-là ont eu un impact considérable sur ce que je suis. Évidemment, de nombreux textes journalistiques (dont ceux du Monde diplomatique, le meilleur journal au monde) ont modifié ma vision du monde, mais la plupart ont surtout contribué à renforcer des convictions qui ont été établies par des réflexions issues de romans qui ont su laisser une empreinte émotive et intellectuelle durables sur ma vie.

Voilà pourquoi je songe à moins bloguer et à utiliser mon énergie créatrice pour écrire un roman. Je crois que le réel changement s’y trouve. Le roman est le summum de la manipulation; on ne peut le survoler comme on survole un texte journalistique et un bon auteur arrive à faire passer toutes ses idées à travers la richesse de ses personnages. L’émotion qu’on y met peut créer une empreinte durable chez le lecteur et l’inciter à modifier sa vision du monde. On a tout le temps de bien se faire comprendre.

En somme, je réfléchis à la possibilité d’aller à la source. Je ne veux plus seulement constituer le renforcement positif d’une minorité de gens qui pensent comme moi mais être à l’origine d’un réel changement de valeurs. Je ne veux plus expliquer en détails pourquoi telle ou telle politique est un échec, mais je veux peut-être l’illustrer, non pas en m’y attaquant de front mais en confrontant les valeurs à la base de celle-ci. En illustrant le vécu d’un personnage qui représente la vivacité de ces valeurs.

Pour le moment, il ne s’agit que d’un projet. Je continue à lire mon livre aux deux semaines (vingt-cinq livres par année depuis vingt ans, ça commence à paraître!) et je continue de ruminer sur tout ça. Si jamais je devais décider de me lancer, cela signifierait que je délaisserais ce blogue afin de concentrer mes énergies dans un projet qui me permettrait d’espérer obtenir un revenu d’appoint pour mon art.

Car oui, au-delà de toutes les justifications, écrire est un art, que ce soit dans un roman ou un texte journalistique. Et si après une bouteille de vin et un cocktail bien alcoolisé j’arrive encore à faire un tantinet de sens ici, c’est sûrement parce que je maîtrise cet art. Pas encore assez (ce ne sera jamais assez), mais assez pour me donner le goût d’aller plus loin dans ma réflexion et d’anticiper une réorientation de mon énergie créatrice vers l’écriture d’un roman.

Au-delà de la logique implacable de plusieurs de mes textes, j’ai le goût de me laisser aller un peu, de donner une couleur et une substance à ce que j’écris.  De faire vivre le monde non plus seulement de manière rationnelle, mais bien émotionnellement.   Je sais que j’ai du talent pour écrire des textes journalistiques, mais ne je suis pas un chercheur dans l’âme; je suis un rêveur, un philosophe.  La matière première d’un journaliste est l’information, mais la mienne est la réflexion.  Et j’ai le goût d’y ajouter l’imagination.

Pardonnez-moi ce billet étrange.  Je suis vraiment pompidou, mais ces réflexions ne sont pas la conséquence de l’alcool mais bien la résultante de mois de réflexions.  Peut-être est-ce simplement la réduction des inhibitions engendrée par le nectar de Bacchus qui m’incite à en parler ici ce soir.

Tout comme Alex l’été dernier, j’en suis là aujourd’hui. Ah, et puis fuck, je vais faire comme lui et vous demandez ce que vous en pensez: Seriez-vous intéressés à me lire si j’écrivais de la fiction?

Pour vous mettre en appétit:

Mitch souleva un fin nuage de poussières lorsqu’il arrêta brusquement sa vieille Mercedes sur un chemin de terre n’ayant probablement pas vu de pluie depuis des semaines. L’église s’élevait à sa droite, indécente au centre d’une végétation jaunie par la sécheresse. Elle se dressait au milieu de nulle part, bordée de quelques rares habitations décrépies, triste festin pour les insectes et les animaux. S’il y en avait, car on n’entendait aucun bruit, aucune cigale se lamentant dans la chaleur écrasante de cette fin de canicule, aucun moineau voletant au gré des courants ascendants annonciateurs d’un changement de température, aucune âme qui vive. Le temps semblait figé dans une soupe laiteuse que même le soleil avait de la difficulté à percer.

L’église avait connu des jours meilleurs, mais semblait tout de même bien résister aux ravages du temps. Très vieille et à un seul clocher, l’édifice de pierre plus que centenaire arborait des plaques de bois aux hautes fenêtres qui avaient du, en des temps plus prospères, éclairer le visage de dizaines de fidèles buvant la parole du Seigneur. Le toit était rouillé mais intact, la porte avait été scellée à l’aide d’un gigantesque cadenas protégeant le lieu saint depuis au moins la seconde guerre mondiale.

Lieu saint, lieu saint… Était-ce encore le cas aujourd’hui? Mitch se frotta machinalement la nuque en contemplant l’édifice. « Quand faut y aller, faut y aller » lança-t-il à haute voix pour se donner du courage. Il claqua la portière, prit son sac à dos et s’approcha lentement de l’église, traînant ses vieilles bottes de cowboys dans la poussière. Avec sa barbe rousse d’une semaine, ses jeans bleus, son chandail à moitié déchiré et son large chapeau style Crocodile Dundee, il avait davantage l’air d’un aventurier dresseur de serpents venimeux que du webmestre qui était pourtant sa profession.

Si tout était à recommencer, répondrait-il au téléphone?

Je devrais vraiment lâcher l’alcool. Bonne nuit à tous!

p.s. Chaque fois que j’écris un billet plus personnel, je me demande si je perds de la crédibilité pour les billets plus sérieux. Je me dis: a-t-on envie de citer un mec qui se tape une bouteille de vin et du fort, qui raconte sa vie et qui après va se croiser les doigts pour pas être malade? Je ne pense pas me faire inviter à la radio pour ce billet-ci! Haha!

Publicités

La fin des journaux?
3 avril 2009

Faut-il tuer les journaux? Ces temps-ci, on dirait que tout le monde a quelque chose à dire sur la question. Si à terme l’existence des journaux traditionnels semble menacée, je ne crois pas pour autant que la méthode journalistique leur ayant permis de prospérer disparaîtra. Le gigantesque édifice avec ses centaines de prolétaires de la prose et son imprimerie rejoindront le musée, mais l’organisation elle-même se transformera. Ou disparaîtra.

La crise actuelle est profonde. Le Pew Research Center américain indiquait l’an dernier que la proportion de citoyens ayant lu un journal la veille était passée de 49% en 1994 à 40% en 2006. Pire, seulement 29% des 18-29 ans l’avait fait, contre 47% pour les 50-64 ans et 58% pour les plus de 65 ans. En clair, la génération montante ne lit pas le journal.

la-fin-des-journaux

Source de l’image

Traditionnellement, les journaux disposaient de plusieurs avantages:

  • La crédibilité offerte par la pérennité de l’institution;
  • Des journalistes compétents adhérant à un ordre et à des pratiques établies;
  • Un accès à des bases de données journalistiques;
  • La capacité de rejoindre les gens directement dans leur foyer;
  • Un format pratique, qui peut être lu n’importe où.

Ce sont là des avantages indéniables, mais font-ils le poids face à la révolution internet?

La crédibilité

Antoine Robitaille a raison de souligner le manque de crédibilité d’une large partie de la blogosphère. Certains animent même de véritables dépotoirs virtuels où la calomnie et la manipulation consciente sont la règle.

Par contre, un changement est en train de s’opérer. L’euphorie du début des blogues semble terminée et on peut établir une carte de blogues crédibles et qui offrent du contenu de qualité. Aux États-Unis, déjà, de nombreux blogueurs sont devenus des références au même titre que des journalistes établis. Le même phénomène semble en train de se produire au Québec également, notamment avec des individus comme Michelle Blanc, dont le blogue fait figure d’autorité quant aux nouvelles technologies.

En fait, la clef de la crédibilité des blogues tient à la spécificité des niches choisies. Contrairement au journal traditionnel dont le nom garantie la crédibilité de tous ceux qui y travaillent, le blogueur bâtit sa propre crédibilité dans secteur spécifique, et cela prend du temps.

Pour le moment, les journaux traditionnels ont encore l’avantage dans ce domaine, mais pour combien de temps?

Des journalistes compétents adhérant à un ordre et à des pratiques établies

De nombreux blogueurs n’appliquent pas toujours la démarche journalistique requise pour construire le sens nécessaire à une nouvelle. Au téléphone ce matin, Antoine Robitaille me rappelait un épisode où il a été informé par Olivier Niquet du plagiat d’une personnalité connue. Suite au travail de vérification journalistique et de mise en contexte effectuée par le journaliste du Devoir, M. Niquet avait affirmé que le Devoir avait repris sa nouvelle. Dans les faits, M. Niquet n’avait jamais eu de nouvelle en tant que tel, car le travail du journaliste ne consiste pas à simplement relater un fait non-vérifié à l’état brut, mais plutôt de vérifier sa véracité et d’organiser ce fait autour d’une pensée structurée afin de créer une plus-value autour de la nouvelle elle-même.

Ce problème rejoint également celui de la crédibilité. Si je marche dans la rue et entend (sans voir) un accident se produire derrière moi et que je demande à une des deux personnes impliquées qui en a été responsable, ai-je fait un travail journalistique suffisant? « C’est elle la folle, elle a pas fait son stop! » Si je rentre chez moi et présente un super-scoop sur mon blogue en mettant en vedette la « folle » qui n’a pas fait son arrêt obligatoire, suis un bon journaliste? Et si je me contente de relayer les faits sans en dégager le sens profond (dangerosité d’une intersection, nécessité de voitures plus sécuritaires, etc.), suis-je un bon journaliste ou un simple rapporteur de nouvelle?

Les pratiques et le code journalistiques existent pour une raison bien simple: assurer la crédibilité de la profession en général. De nombreux blogueurs se contentent de rapporter la nouvelle sans polir ce diamant brut. Comme je l’écrivais dans un texte précédent:

Ce n’est pas parce qu’on peut sortir quelques accords d’une vieille guitare qu’on est prêt à aller faire un concert. De la même manière, ce n’est pas parce que quelqu’un commence à appliquer les techniques journalistiques qu’il peut se considérer d’égal à égal avec des journalistes et croire que ce qu’il donne comme valeur – sa pierre légèrement polie – vaut celle d’un autre.

À ce titre, de nombreux blogueurs ou journalistes en ligne ont adopté des pratiques se rapprochant de celles des journalistes établis et travaillant pour les journaux traditionnels. Ils sont une minorité, mais une minorité en constante progression. Et ceux-ci ont souvent une crédibilité presque aussi bonne que les meilleurs journalistes traditionnels.

Un accès à des bases de données journalistiques

Les bases de données journalistiques sont essentielles pour tout journaliste. Vous entrez un mot-clef, dans Eureka par exemple, et vous obtenez immédiatement tout article sur le sujet écrit dans à peu près tous les médias.

Pourtant, avec le temps, les recherches simples sur des moteurs de recherche comme Google s’améliorent et la quantité d’articles en ligne progresse régulièrement. Conséquence? La valeur-ajoutée de la base de données journalistiques tend à diminuer, plaçant peu à peu sur un quasi-pied d’égalité journalistes institutionnels et journalistes sur le web.

Si le premier possède encore un léger avantage, quiconque ayant un minimum de motivation peut arriver à se débrouiller sans ces bases de données. De toute façon, si les journaux en format papier n’existent plus, ces bases de données auront perdu leur utilité.

La capacité de rejoindre les gens directement dans leur foyer

Traditionnellement, le rituel matinal ressemblait à ceci: lever, toilette, et on allait chercher le journal sur le pas de la porte. Si, si, parole d’un camelot qui a livré les journaux pendant six ans! Rares étaient mes clients qui venaient chercher leur journal sans avoir l’oreiller encore imprimé dans le visage.

Aujourd’hui, êtes-vous comme moi? La première chose que je fais au réveil, c’est d’ouvrir mon ordinateur. Le voici, mon contact avec le monde. Évidemment, je ne peux pas encore facilement manger devant mon journal en ligne, mais ce n’est qu’une question de temps…

Un format pratique, qui peut être lu n’importe où

Voici le seul argument de vente réellement concret pour les journaux traditionnels. On les imagine presque nous dire: « Ah, ah! Vous pouvez nous déchirer, nous barbouiller, nous amener aux chiottes, mais pourriez-vous faire la même chose avec votre écran d’ordinateur? » En fait, oui. Presque.

Le Kindle 2 permet déjà de lire des livres ou des journaux. À peine plus épais qu’un gros carton, il peut être amené partout.

Bien sûr, on est loin ici du grand journal ouvert sur la table le matin. Mais qui aurait pu prédire il y a dix ans que j’écrirais sur un écran plat de 22 pouces? La technologie existe, et ce n’est qu’une question de temps avant que différents formats soient offerts et permettent aux lecteurs de ne plus avoir besoin du journal en format papier.

On objectera que plusieurs avaient prédit la disparition du livre avec Internet, mais l’exemple ne tient pas. Un livre se lit du début à la fin. Aurait-on idée de sauter une vingtaine de pages d’un roman de Patrick Sénécal ou Stephen King? Le journalisme, au contraire, est un style permettant la captation rapide du sens d’un texte et il invite le lecteur à le survoler, voire à ne lire qu’une partie du texte. Bernard Poulet, l’auteur de La fin des journaux (Gallimard) écrit : « Un texte n’a plus un début, un milieu et une fin, mais représente un ensemble de morceaux autonomes. On télécharge la page, le paragraphe ou la phrase qui nous est utile. » ((Le Soleil, Livres, dimanche, 29 mars 2009, p. 39, Les journaux au musée!, Fessou, Didier, La place des journaux est-elle au musée?))

On peut très bien imaginer des textes disponibles sur un outil comme Kindle 2 et offrant des hyperliens vers d’autres textes au contenu semblable.

Qui paiera les journalistes?

La question qui tue. Si tout le monde télécharge gratuitement son information et la lit sur un Kindle 2 (ou autre outil semblable), qui paiera les journalistes? La question est cruciale: si on affirme que le travail de polissage du journaliste, qui consiste à rendre intelligible et à donner un sens à une nouvelle, est essentiel, qui paiera son salaire? Mario Asselin pose la question et se base sur les calculs de Jeff Mignon, qui affirme qu’ il serait difficile de payer les journalistes selon le présent modèle publicitaire.

À mon avis la réponse est la même qu’elle a toujours été: par la publicité et l’abonnement.

La publicité

Le calcul de Jeff Mignon ne fonctionne pas. Il prend le problème dans le mauvais sens. Il tente d’appliquer un modèle de publicité actuel qui rapporte peu à une entreprise qui doit entretenir une lourde charge physique (gros immeuble, les presses, etc.).

Quand on affirme que les revenus publicitaires dans les journaux traditionnels ont baissé de plus de 23% en deux ans, signifie-t-on que cet argent a simplement disparu? Non. Même avec la crise, une large partie de ces ressources ont simplement été réaffectées ailleurs, notamment en ligne.

Concrètement, au fur et à mesure que le lectorat des journaux traditionnels diminue, la compétition entre les publicitaires pour annoncer en ligne augmente, contribuant à oser les revenus pour ceux qui écrivent en ligne.

Les journaux traditionnels opposent néanmoins l’argument suivant: le nombre de lecteurs en ligne de tel ou tel site internet est toujours moindre que les leurs. Vrai. Mais ils sont également plus ciblés.

En fait, quand vous ouvrez un journal, vous voyez des tonnes de publicités qui ne vous intéresse pas. Spectacles, voitures, ameublement… Est-ce que ces choses vous intéressent vraiment? En ligne, la publicité est ciblée. Sur un site qui se consacre aux troubles paniques, par exemple, on y voit de la publicité sur les troubles paniques. Au hasard, visitez le site Symptoms of panic attacks: voyez-vous des annonces de spectacles, voitures ou ameublement? Non. La publicité est extrêmement ciblée, et cela s’avère très profitable pour les annonceurs. Au fur et à mesure que les journaux en format papier disparaîtront, les publicitaires se tourneront vers ce type de publicités et leur compétition entraînera le coût à la hausse, et permettra peut-être à certaines entreprises de journalisme de survivre. La majorité devra pourtant offrir du contenu payant.

L’abonnement

Hérésie! Faire payer pour ce qui se trouve en ligne gratuitement? « Es-tu fou Louis ou quoi? » Peut-être, mais ce sera le sujet d’un autre article. Pour le moment, je vous invite à réfléchir à la situation actuelle: quel est le modèle financier qui vous permet d’avoir accès à vos nouvelles sur Cyberpresse, par exemple? Croyez-vous que les publicités sur ce site permettent de payer le salaire de tous les journalistes qui y contribuent?

Évidemment, non. En grande partie, ce sont les gens qui s’abonnent à La Presse ou à un autre journal du groupe Gesca qui permettent à Cyberpresse d’exister. Enlevez ces revenus, et je ne crois pas que même les recettes publicitaires montantes permettraient de compenser cette perte.

La vérité, c’est que le contenu de qualité se paie. Actuellement, nous sommes dans une période où nous avons le meilleur des deux mondes. Un peu comme à la fin des années 1990 dans le domaine de la musique, où il était possible de tout télécharger gratuitement. Le buffet à volonté. Mais la source s’est tarie et l’industrie de la musique a réagi: le téléchargement gratuit est aujourd’hui illégal. Résultat? De nombreux sites offrent maintenant la possibilité de télécharger de la musique à la carte pour un coût ridiculement bas.

D’ici quelques années, la situation risque d’être la même dans le domaine journalistique. Tant qu’il y aura une masse critique de personnes plus âgées qui continuent à payer pour leurs journaux, il n’y aura que du contenu gratuit en ligne. Éventuellement, pourtant, il faudra également faire payer les gens pour télécharger une partie du contenu sur leur lecteur numérique. Un prix insignifiant. Juste assez pour que ce soit plus d’effort essayer de voler le contenu que de le payer. Et cette source de revenu, couplée avec la publicité, permettra à l’entreprise journalistique de survivre.

La guerre du sens

Aujourd’hui, l’information ne fonctionne plus à sens unique. Les citoyens n’ont plus envie de se laisser dicter quoi penser par les journalistes. Ils refusent le sens qu’on leur offre et internet leur permet de s’allier avec n’importe qui qui pense comme eux. À la limite, Internet permet à tous les weirdos de s’unir et de former une super-République de weirdos. Ils lisent leurs blogues de weirdos, s’informent auprès d’amis weirdos, et ils ont une vision complètement déconnecté de la réalité. Ils refusent le sens qu’on leur donne et choisissent leur propre sens.

Pour la majorité de la population, la crise de confiance vis à vis du journalisme n’atteint pas de telles disproportions. Malgré tout, comme l’explique JD Lasica, rédacteur au Online Journalism Review, « la multiplication des sources d’informations a soudainement fait prendre conscience au public que ce qu’ils lisent dans les journaux ou ce qu’ils voient à la télé ne reflète pas nécessairement leur propre réalité. » ((Le Devoir, CONVERGENCE, lundi, 11 août 2003, p. B7, Technologie, À propos du journalisme citoyen, Fondamentalement engagé, ce type de journalisme peut servir de contrepoids aux dérives qui, quelquefois, affligent l’industrie des communications, Dumais, Michel))

Ainsi, il y a deux solutions possibles:

  1. On laisse le lecteur se créer son propre sens grâce à une « information » constamment mise à jour, tel un diamant que n’aurait pas poli le journaliste. Il devient donc de la responsabilité du lecteur de créer son propre sens. Cette option est peu coûteuse car le journaliste devient quasi-inutile.
  2. On offre au lecteur une multitude de sens possibles en permettant au journaliste de polir la pierre précieuse et d’inter-connecter les nouvelles en leur donnant un sens. Le lecteur choisit son journaliste et adhère ou non au sens; il peut commenter la nouvelle ou y répliquer lui-même. Cette option est plus coûteuse et implique un travail journalistique accompli.

Actuellement, Quebecor et son Journal de Montréal semblent avoir adopté la première voie et La Presse l’autre option. Le Devoir, lui, traîne de la patte. Étant principalement lu par l’élite intellectuelle, il peut se permettre d’attendre, mais s’il attend trop il prendra bien vite le même chemin que le tape à cassette huit pistes ou le vidéocassette BETA.

Il n’y a pas des milliers de solutions. On peut soit refuser de considérer le sérieux de la situation actuelle et considérer cela comme une mode ou une situation temporaire. Ou bien on comprend la profonde mutation en cours et on agit.

Le journaliste, quoi qu’il arrive, survivra. On aura toujours besoin de sens, et celui qui parviendra à en faire le plus pour la majorité sera le plus lu. Mais il ne le sera plus sur papier, et sûrement pas dans le cadre professoral à sens unique actuel. Il trouvera sa niche, se spécialisera, et s’adressera à un public spécifique cherchant dans ses mots le sens perdu d’une société en perte de cohésion.

Journalisme-citoyen contre phobique-citoyen
27 février 2009

J’ai été invité par l’émission de Franco Nuovo, Je l’ai vu à la radio, demain après-midi. Je n’irai pas. C’était une occasion en or: j’adore M. Nuovo et j’ai toujours rêvé de faire de la radio. On dit souvent de moi que j’ai une voix radiophonique et j’ai probablement le verbe encore plus facile et vivant que la plume. Mais je n’irai pas.

Je suis phobique social. Beaucoup. L’émission est enregistrée devant public. Ma mort. Studio, pas de problème. Public? Vous voulez me tuer? J’ai déjà perdu conscience à plusieurs reprises en public et tout mon corps se met en alerte maximale quand je suis dans une situation de ce genre. Je me suis décommandé ce matin, après avoir accepté avant-hier (que Dieu vienne en aide aux fouteurs de merde qui ne respectent pas leurs engagements) et après 48 heures presque sans sommeil, presque sans manger, avec le coeur en palpitations, des sueurs froides, des vertiges et de la nausée et avec cette impression pathétique que je passais sur la chaise électrique samedi après-midi à 15h00. En fait, j’aurai peut-être été moins stressé si j’avais eu à rencontrer la Faucheuse avec un casque de métal sur la tête… en autant qu’il n’y ait pas de public.

journalisme-citoyen-phobie-sociale1

(suite…)

Lock-out au Journal de Montéal: les singes se révoltent
25 janvier 2009

monkey-writerVous les méprisez les journalistes du Journal de Montréal, pas vrai? Ces syndiqués qui travaillent quatre jours par semaine et qui s’accrochent à une convention collective « d’un autre temps » (dixit la direction du JdM) pour publier leurs chroniques de chats écrasés. Ces pousseux de crayon ou tapeux de claviers interchangeables dont vous ne voulez même pas savoir le nom quand vous les lisez. Soyez honnête : la seule présence du nom d’un journaliste dans « votre » journal constitue selon vous un gaspillage d’espace.

En effet, à vos yeux, les journalistes sont des ouvriers à la chaîne qui suivent un plan pré-établi pour répondre à votre demande d’information. Un peu comme l’ado boutonneux qui prépare votre Big Mac selon la même vieille recette éprouvée, vous ne voyez pas la nécessité ni de bien les rémunérer ni même de les respecter. Ce sont de simples boulons dans la chaîne bien huilée de la production d’information en série.

Oh, mais attendez, vous voulez davantage de qualité? Vous aimeriez obtenir un cornichon supplémentaire dans votre Big Mac? Meuh non, vous ne comprenez rien. La recette du Big Mac fonctionne, vous l’avez toujours aimé ainsi et nous avons fait tout un tas de tests qui ont déterminé que c’est ce que vous désirez vraiment. Nous le savons que vous aimez ça les chroniques de chats écrasés et les mémoires de putes rive-sudoises. Vous raffolez de ces histoires-là qui auraient pu être rédigées par n’importe quel cégépien au-dessus de la moyenne.

Alors, pourquoi endurer les états d’âme de ces professionnels du chiâlage qui se disent journalistes en levant le nez et qui réclament des conditions de travail qu’on offre généralement à l’élite? A-t-on besoin d’un chef cuisinier pour produire un Big Mac? Alors pourquoi offrir de bonnes conditions de travail à des gens qui se prétendent experts avec les mots mais à qui on demande d’effectuer un travail en série visant le plus simple dénominateur commun?

À quelque part, la position de Quebecor avec ce lock-out ne manque pas de logique : on offre de l’information de qualité douteuse, on la produit en série à partir de directives claires forçant les « journalistes » à favoriser les produits et entreprises du groupe et si jamais les petits singes se révoltent et exigent qu’on les respecte on leur lance à la figure le fait qu’ils ne sont pas des créateurs, mais des exécutants et qu’en tant que tels ils ne devraient pas jouir du moindre privilège.

S’agit-il là du nouveau rôle du journaliste contemporain, condamné à jouer les publicistes pour les patrons et à vivre dans la précarité? Si vraiment nous vivons dans une société qui rétribue ses travailleurs selon la juste valeur de leur travail, pourquoi pénaliser ainsi les journalistes en les ostracisant parce qu’ils jouissent de conditions de travail avantageuses? Ce ne sont pas eux qui ont choisi volontairement de faire de la jaunisse textuelle; plusieurs ont un incroyable talent qui ne demande qu’à s’exprimer, mais devant la nécessité de gagner leur croûte plusieurs ont dû laisser tomber leurs idéaux et se résoudre à réduire la qualité de leur travail pour plaire à leurs patrons.

Me comprenez-vous vraiment? Vraiment? Approchez-vous. Plus près. Plus près encore. Regardez :

.

Me voyez-vous? Ce point, c’est moi qui me cogne la tête sur l’écran et qui vous gueule que vous êtes responsables de cette situation. Quand vous achetez le Journal de Montréal, vous encouragez la médiocrité et vous faites passer les faits divers devant les vrais enjeux. Vous votez en payant; vous tranchez en faveur d’une entreprise qui ne se contente pas seulement de mépriser ses employés mais qui se joue également de vous en vous présentant une information qui escamote systématiquement les enjeux importants pour jouer sur vos instincts primaires tout en encourageant les projets de convergence de Quebecor.

. . . . .

Et si je me cogne la tête plus fort sur votre écran, me voyez-vous, maintenant? Je suis le journaliste qui veut sortir de sa bulle d’éther et qui espère créer de la qualité pour le plus grand nombre. Vous n’êtes pas des idiots, et moi non plus. A-t-on nécessairement besoin d’écrire de la merde pour rejoindre un maximum de personnes? Allez, dites-moi que ce n’est pas le cas. Dites-moi que vous êtes plus intéressés par notre futur et par notre vivre-ensemble que par les dernières folies de stars ou meurtres crapuleux. Allez, s’il-vous-plaît, dites-moi que l’avenir de notre pays, de l’humanité sont plus importants que ces conneries.

Sinon, si vraiment vous aimez votre Journal de Montréal tel qu’il est, si vous assumez votre indifférence vis-à-vis d’une information déficiente et trompeuse, respectez au moins le sacrifice qu’ont dû accomplir de nombreux journalistes talentueux pour vous livrer votre dose quotidienne de banalité et encouragez-les afin qu’ils puissent continuer à jouir de ce monde et gagner assez d’argent pour être en mesure de piler sur leur orgueil de créateurs pour persister dans leur rôle d’exécutants façonnant pour une direction cupide de la merde en boîte que vous payez sottement.

Il fût une époque où les journalistes étaient des représentants du peuple dont le rôle de chiens de gardes du pouvoir leur méritait un grand prestige auprès de la population. Peut-être qu’aujourd’hui plus personne ne s’intéresse véritablement au pouvoir, ne veut même plus le surveiller, ne veut même plus savoir qu’il existe, sauf quand le pouvoir s’occupe d’eux personnellement. Au fond, c’est peut-être notre égoïsme à tous et notre refus d’effectuer le nécessaire travail de surveillance du pouvoir qui est à la base de cette situation?

Bientôt près de chez vous : une formation en publicité pour écrire dans votre Journal de Montréal?  Et tout va bien dans le petit monde des petits singes esclaves de nos passions les plus petites.

Journalisme citoyen
4 juin 2007

J’aimerais vous inviter à visiter le site RadiCarl.net qui fait une critique de ce blogue et des textes de l’auteur de ces lignes. Il est stimulant de constater l’impact que peu avoir le journalisme citoyen et l’intérêt que peut générer une synergie du type de celle qu’il y a sur ce blogue et à laquelle participent activement Jimmy et Renart!

Je reproduis ici le dernier paragraphe:

Mais bon, peu importe l’actuel fonctionnement des communications dans notre système, l’impact social d’Lelectronlibre.net est de bon augure pour l’évolution de l’esprit collectif québécois. Il est maintenant équivoque : les internautes se relayant l’information librement deviennent en soit un vaste réseau médiatique informel, si bien que maintenant, la ligne se rétrécie entre le journalisme citoyen et le journalisme professionnel. De la sorte, à l’heure de la convergence des médias de masse, l’authentique journalisme trouvera peut-être son salut dans cette nouvelle dynamique.

Et vous, croyez-vous que le blogue, ou le journalisme citoyen entièrement indépendant, peut effectivement être appelé à jouer un rôle social, à influencer le cours des choses, à faire obstacle à l’information pré-mâchée et souvent aseptisée des médias de masse?

En d’autres mots: est-ce que ce ne sont que des mots perdus dans l’ether ou peuvent-ils résonner dans les esprits et les consciences de la multitude?