Joanne Marcotte et son Réseau Libâââârté-Québec
21 octobre 2010

C’est en fin de semaine qu’aura lieu le lancement du « Réseau-Liberté Québec », un regroupement de la droite économique rassemblant une belle brochette d’idéologues, d’opportunistes, de carriéristes et de gens ayant l’apparence d’une santé mentale fragile. À RDI ce soir, on pouvait entendre Joanne Marcotte, la réalisatrice d’un torchon cinématographique intitulé « L’illusion tranquille » et qui dénonçait le « modèle québécois », prédire que ce mouvement marquerait la fin pour les « socialistes et les syndicats qui gouvernent le Québec ».

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Bon, je ne sais pas trop pour vous, mais du côté sain de la pensée politique des trente dernières années, il n’y a pas eu grands socialistes qui ont gouverné le Québec ou le Canada. En fait, c’est exactement le contraire: depuis les premières désassurances dentaires péquistes de 1982, tous les gouvernements québécois ou canadiens ont été du côté droit du spectre politique. On a simplement à penser aux tentatives de privatisations du milieu des années 80, à l’enrichissement éhonté consenti aux entreprises du Québec Inc. (dont Vidéotron, qui était une « binerie sur la rive-sud », dixit Léo-Paul Lauzon, avant que l’État québécois ne l’engraisse), au déficit zéro de Lucien Bouchard, aux hausses de frais de scolarité, à la réduction des prestations de l’assurance-emploi, aux incroyables baisses d’impôts consenties aux mieux-nantis depuis une décennie et qui font que le Canada est un des pays développé ayant aujourd’hui les impôts les plus bas pour cette classe de citoyens.

On aurait envie d’être tendre avec les individus comme Joanne Marcotte. On voudrait les prendre dans nos bras et leur susurrer à l’oreille: « ne pleure pas, les méchants syndicats ne sortiront pas de dessous ton lit pour venir te manger pendant la nuit! ». Mais rien n’y fait. Qu’une personne déconnectée de la réalité comme cette Marcotte puisse s’exprimer publiquement, voilà qui est normal; ce qui l’est moins, c’est qu’il se trouve sérieusement des individus pour l’écouter et participer à son délire. Le Québec est autant dirigé par des socialistes que la Corée du Nord est un modèle de libre-entreprise. C’est du gros n’importe quoi.

D’un point de vue global, les pays qui ont le mieux réussi sont ceux qui sont équilibrés et qui dosent bien leurs mesures économiques. Ce ne sont pas – contrairement aux lubies de cette dangereuse ignorante – des pays qui ont un taux de syndicalisation plus faible ou qui ont effectué des coupes sauvages dans leur budget ou effectué des privatisations à outrance. Nous avons comme preuve l’Islande, techniquement en faillite après avoir suivi à la lettre les recettes de l’extrême-droite économique et que Miltron Friedman, un des gourous de la droite économique, qualifiait d’utopie réalisée. Nous avons également l’Irlande, qui ne s’en sort qu’à peine mieux, elle qui avait pourtant vu son taux de syndicalisation baisser de près de 10% en une décennie.

J’ai déjà écrit:

Si l’État-providence méritait d’être jeté aux poubelles, pourquoi ceux qui le maintiennent réussissent-ils à conserver une société cohérente, moins pauvre? Le Danemark, par exemple, est le pays industrialisé qui impose le plus lourdement ses mieux-nantis, et qui, selon une étude comparative du Luxembourg Income Study, possède le plus fort État-providence des pays industrialisés. Mais il s’agit également de celui dont la pauvreté de la population y est la plus faible. En fait, selon cette même étude, les probabilités qu’une personne en âge de travailler vive dans la pauvreté sont près de 17 fois plus élevées aux États-Unis, pays développé à l’État le plus faible, qu’au Danemark.

La vérité, c’est que les pays les plus évolués ont souvent un taux de syndicalisation plus élevé. On peut notamment parler de la Suède (près de 90%) et de la Finlande (près de 80%). En comparaison, le Québec, à quarante pourcent, fait piètre figure. Il faut le dire et le redire: syndicalisme et progression sociale vont main dans la main. Le Québec, un des territoires où la population était la plus pauvre pendant une grande partie du dernier siècle, s’est inscrit dans la modernité et s’est enrichi grâce à l’union de ses travailleurs. Les syndicats permettent cette union et ils incitent à une meilleure redistribution de la richesse permettant à l’ensemble de la société de devenir plus égalitaire, plus juste, plus prospère. Ce sont des outils démocratiques à l’origine de l’amélioration de la société. Ils nous enrichissent collectivement.

Or, le problème avec les Marcotte et autres extrémistes de droite de ce monde, c’est qu’ils croient pouvoir améliorer le Québec en s’attaquant précisément à sa classe moyenne syndiquée. On veut couper dans les services, s’attaquer aux travailleurs, couper dans une fonction publique déjà passablement amochée parce qu’on ne réengage qu’une personne à toutes les deux retraites, hausser les tarifs, mais jamais JAMAIS JAMAIS on n’ose proposer d’aller chercher l’argent là où elle est, c’est-à-dire dans les poches des mieux-nantis. Ce qu’on propose, dans les faits, c’est simplement une réorganisation dans la gestion des miettes d’une tarte rétrécissant d’année en année parce que nos gouvernements n’ont pas le courage de mieux imposer les entreprises et les plus riches.

Ainsi, pendant que les Péladeau et les Desmarais de ce monde déclarent des bénéfices de plusieurs milliards de dollars, on fait une syncope parce qu’un col bleu s’est endormi sur son lieu de travail ou qu’un fonctionnaire a pris congé le vendredi après-midi. C’est cela, la vision Marcotte et la vision Libâââârté-Québec. Le Québec est incroyablement riche, mais cette richesse qui se promène au-dessus de nos têtes ne doit pas nous appartenir. Non. Nous, on préfère taper sur la tête du travailleur qui allonge sa pause du matin.

Dans les années 50, les entreprises fournissaient près de 50% de la richesse de l’État, alors que ce n’est plus que près de 10% aujourd’hui (les contribuables devant participer pour le reste). Plutôt que d’avoir le courage de mieux imposer les entreprises et de lutter contre un libre-échange encourageant notre appauvrissement collectif par les délocalisations qu’il impose, on s’écrase et on se laisse piller. Alors que nous sommes ultra-riches, peut-être davantage que nous ne l’avons jamais été, on se la joue au profil bas et on veut couper « dans le gras » (des vies, des humains, des rêves brisés, voilà le gras!) plutôt que d’avoir le courage d’aller chercher la richesse là où elle se trouve.

Ce n’est donc pas le modèle québécois qui doit être jeté aux ordures, mais plutôt les idées arriérées de ces pleutres du Réseau Libââââtré-Québec qui, faute d’avoir les couilles de se battre pour une meilleure société pour l’ensemble des Québécois, légitiment des solutions économiques draconiennes ayant prouvé leur échec un peu partout dans le monde.

Les économistes-caniches
15 décembre 2009

« Si mes idées se concrétisent, ça va faire mal » affirmait Luc Godbout, en 2007, lors d’une énième révélation de ses prophéties apocalyptiques nécessitant toujours les mêmes solutions: la réduction de la taille de l’État. Ce souhait de douleur, il l’a remis par écrit au gouvernement, avec ses collègues Pierre Fortin, Claude Montmarquette et Robert Gagné, tous aussi indépendants les uns que les autres selon le gouvernement. Derrière le vernis lustré de leur inquiétude pour le futur ressortent, inévitablement, les vieilles marques de leur idéologie.

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Luc Godbout

Luc Godbout est tellement identifié à la droite économique que Les Affaires a cru qu’il était un signataire du tristement célèbre Manifeste pour un Québec lucide et a dû publier un correctif à ce sujet ((Les Affaires, Actualités, samedi, 17 novembre 2007, p. 9, Précisions, Erreur dans le CV)). Proche du Parti Libéral, il a participé au dernier congrès libéral où il réclamait la réduction des dépenses de l’État. Il vient de publier un recueil sur le soi-disant retard québécois… avec Claude Montmarquette et Pierre Fortin! Il est également chercheur au CIRANO, un think-tank néolibéral et est membre de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, où il vient de recevoir 5 millions de dollars en cinq ans de la part du gouvernement en place. Indépendant? Objectif?

Pierre Fortin

Pierre Fortin se passe de présentation. Il est l’homme de droite par excellence au Québec, c’est-à-dire de ceux qui ont peur se s’assumer comme tels et qui se drapent dans de vierges draps pour passer leurs idées. Outre d’être un signataire du Manifeste des Lucides, il a suggéré de privatiser Hydro-Québec et de hausser les tarifs d’électricité. Il est de toutes les tribunes pour réclamer le dépeçage de l’État et sa qualité de conseiller économique principal du premier ministre de Québec, tout comme sa subvention de 6 millions qu’il a reçu conjointement avec Montmarquette pour des travaux dans le domaine des politiques publiques, le discréditent durablement face à toute prétention à la moindre indépendance ou objectivité face au gouvernement.

Claude Montmarquette

Montmarquette est un pur produit de l’école économique de Chicago, où Milton Friedman y a sévi pendant plusieurs années. Ce dernier, qui a profondément inspiré cet autre signataire du Manifeste des lucides, a toujours préconisé que la réduction du rôle de l’État dans une économie de marché était le seul moyen d’atteindre la réelle liberté politique et économique. C’était la présence de Friedman à une conférence en Islande en 1984 qui a entraîné ce pays dans une vague de réformes, de privatisations, de baisses d’impôts, de déréglementations et de hausses de tarifs ayant résulté non pas en un paradis économique libertarien, mais plutôt à la faillite. Toujours très près du CIRANO et de l’Institut économique de Montréal (IEDM), ce think-tank dirigé par Hélène Desmarais, l’épouse du président du conseil de la Power Corporation, il a remis un rapport au gouvernement, il y a quelques années, proposant précisément ce types de remèdes douteux pour le Québec. Objectivité? Indépendance?

Robert Gagné

Robert Gagné est le coprésident du comité de consultations prébudgétaires. Ce directeur de l’Institut d’économie appliquée des HEC Montréal a déjà été chercheur-associé à l’IEDM et fait partie, lui aussi, de CIRANO. En 2002, il publiait une étude « démontrant » que les baisses d’impôts se traduiraient par une hausse des revenus de l’État. En 2003, il lançait un vibrant témoignage en faveur des baisses d’impôts, affirmant qu’il les fallait « c’est tout ». ((La Presse, Forum, vendredi, 4 avril 2003, p. A13, Nécessaires et urgentes!)) En 2007, il a milité pour que la baisse de la TPS au Canada se traduise par des baisses d’impôts. La même année, il a appuyé la décision du gouvernement Charest d’utiliser les 700 millions $ du déséquilibre fiscal pour baisser les impôts. Et aujourd’hui, maintenant que les baisses d’impôts aux mieux-nantis ont privé l’État de la capacité à équilibrer ses comptes, il continue de prôner l’impôt minimal et des moyens régressifs d’augmenter les recettes! Pire, son Centre sur la productivité et la prospérité des HEC, qui lui sert à relayer ses idées, a reçu 6 millions de dollars directement… du ministère des Finances. Indépendance, vous dites?

Avec une telle équipe, le résultat était connu à l’avance. Le gouvernement ne veut pas se faire conseiller quant à la meilleure façon de faire son budget, non, non. Il veut se faire conforter dans des choix qui ont déjà été déterminés. C’est l’aveuglement idéologique du ministère des Finances qui le pousse à rejeter du revers de la main la seule façon véritablement logique de renflouer l’État, soit l’annulation des généreuses baisses d’impôts accordées depuis une décennie. Charest, lui, a déjà fermé la porte à cette possibilité en septembre; il a maintenant besoin du support intellectuel d’une élite financière à la pseudo-crédibilité et qui soit en mesure de préparer le terrain à des mesures régressives qui toucheront la classe moyenne et les plus pauvres.

Après une année de crise économique où les idéologues semblaient avoir appris la modestie, ces derniers sont de retour en force à nous proposer les mêmes méthodes ayant ruiné des pays et causé la crise économique. Et le pire, comme le note Pierre Dubuc, c’est qu’ils mentent à la population en comparant, par exemple, un domaine de la santé ontarien financé en partie par les municipalités à celui du Québec, entièrement géré par la province. Et ils omettent cruellement de parler du titanesque déficit ontarien de près de 25 milliards de dollars. Mais ce n’est pas grave: il faudrait tout confier au privé, tout dénationaliser, tout tarifer, et faire payer tout le monde, indépendamment de leur capacité à supporter un fardeau supplémentaire.

Un jour, des historiens noteront peut-être, avec ironie, de quelle façon la population québécoise est demeurée amorphe pendant qu’on détruisait, morceau par morceau, l’héritage de la Révolution tranquille. De jour en jour, la différence peut paraître minime, mais sur une décennie, le résultat est sans ambiguïté: moins d’impôts pour les mieux-nantis et davantage de tarifs pour les autres.

Le reste, c’est du blabla d’économistes-caniches à qui on a appris à donner la patte.


Aujourd’hui, j’ai participé à l’émission « Zone de résistance » à CISM 89,3FM. Vous pouvez l’écouter ici. Je discutais de la nécessité d’avoir un seul méga-hôpital francophone pour le Québec.

Nous sommes tous Islandais
27 octobre 2009

Finis les Big Mac en Islande! La multinationale aux arches dorées a décidé de fermer boutique dans le pays. La cause? La profonde crise dans laquelle est empêtrée le pays, et la dévaluation de plus de 50% de la monnaie nationale, éliminant toute possibilité de profit pour McDonald’s lors de l’importation de ses matières premières. Une crise causée par des mesures économiques très à droite, presque libertariennes, et qui ont conduit l’Islande à la faillite.

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En 1984, Milton Friedman, le gourou du néolibéralisme qu’on cite allègrement dans les officines du Conseil du Patronat du Québec et qui constitue une des idoles de André Pratte, l’éditorialiste en chef de la putain de la rue Saint-Jacques (dixit Olivar Asselin), a donné une conférence à l’université d’Islande et participé à un débat télévisé l’opposant à des dirigeants socialistes. Il a fait une forte impression sur toute une jeunesse conservatrice du Independance Party et a ainsi contribué indirectement à l’élection du parti en 1991.

Dès son arrivée au pouvoir, le Independance Party a commencé ses réformes. Durant les dix-huit années qu’a duré son règne à la tête du pays de 320 000 habitants, il a privatisé les pêcheries, des parcs naturels, a donné à une compagnie privée le génome de tous les habitants du pays, a privatisé l’historique médical, les banques (qui ont été « achetées » par des proches du premier ministre), la principale compagnie de télécommunication, alouette. Il a privatisé presque tout ce qui pouvait l’être. Et il a appliqué le petit catéchisme néolibéral à la lettre: il a réduit l’impôt des entreprises de 50% à 18%, il a baissé les taxes et il a appliqué un impôt unique, cette « flat-tax » tant vantée par certains droitistes.

L’illusion a fonctionné pendant un certain temps. Une opulente richesse, dans les mains d’une minorité, a déferlé sur Reykjavik, la valeur des propriétés a augmenté, les miroirs se sont coordonnés pour donner l’illusion de la croissance et de la prospérité. Mais au premier coup de vent, le château de cartes s’est effondré.

Les banques privatisées – et leurs dettes équivalentes à 10 fois le PIB du pays – ont du être renationalisées en catastrophe. On a soumis une candidature expresse pour l’Union européenne, espérant le sauvetage. On s’est mis à genoux devant le FMI, qui avait déjà lui-même secouru l’Argentine après que ce pays eut appliqué ses propres politiques de droite, et on fait face à une chute de plus de 10% du PIB en 2009, le pire résultat depuis l’indépendance du pays, en 1944. L’endettement de l’Islande a atteint 70 milliards, une somme titanesque pour un pays comptant moins d’habitants que la ville de Québec.

Le pays est ruiné.

Ainsi, quand on veut augmenter mes tarifs, je fais un Islandais de moi-même et je dis: « Nei! ». Quand on majore les frais de scolarité, je réponds « Nei! ». Quand on refuse d’imposer adéquatement les mieux nantis, je rétorque « Nei! ». Quand on veut m’imposer des PPP, je réplique « Nei! ». Et quand on me dit que ces réformes de droite constituent le « gros bon sens », je m’époumone à crier « NEI! ».

Aujourd’hui, nous sommes tous Islandais. Nous avons vu ce que nous avons à attendre des gourous d’une droite habile dans ses discours créateurs d’illusion de richesse, mais qui se terre dans les bras du gouvernement au premier coup de vent. Les théories économiques de Milton Friedman, qui considérait l’Islande comme son utopie réalisée, ont perdu toute crédibilité.

Et si on osait l’équilibre, une véritable social-démocratie refusant les dogmes et l’idéologie d’une minorité d’exaltés désireuse de mettre la main sur nos richesses collectives?

Un peu de ketchup avec votre Big Mac?