Le bout du chemin pour le Bloc?
11 septembre 2008

Des lettres ouvertes, La Presse en reçoit des dizaines de milliers par année. Elles finissent, pour la plupart, à la fin du premier cahier, sous la section « Opinions », et si on gratifie les personnalités plus connues d’une photo et d’une demi-page, les autres n’ont droit qu’à un petit espace plus que limité où on y encastre leurs idées, n’hésitant pas à couper leurs textes s’ils ne s’y insèrent pas parfaitement.

Dans le cas de Jacques Brassard, cependant, on a mis sa lettre ouverte en première page du journal. À mon avis, il s’agit simplement d’une tentative de manipulation de l’opinion publique de la part de La Presse et d’une énième attaque camouflée contre le Bloc Québécois, la seule alternative sérieuse au Parti Conservateur au Québec.

Ceci dit, le débat est lancé, qu’on le veuille ou non. Et je suis d’accord avec le plupart des analystes et blogueurs qui qualifient l’analyse de Brassard de faible, voire simpliste, et qui dénoncent les idées très à droite de l’ex-ministre péquiste.

Chantal Hébert souligne l’extrême simplicité de son analyse:

La comparaison avec le NPD est simpliste. L’idée d’une déviation à tout crin vers la gauche ne résiste pas à l’analyse du travail du Bloc aux Communes.

La tête à Papineau publie deux textes que M. Brassard a déjà envoyés au journal Le Quotidien plus tôt cette année, où l’ancien homme politique qualifie les changements climatiques d’insignifiants et encense George Bush tout en affirmant que John McCain sera le meilleur pour lui succéder.

Le Lendemain de Brosse a écrit un texte particulièrement corrosif pour dénoncer le « torchon » de Brassard:

Il va sans dire que Brassard a une admiration sans borne pour les États-Unis, ce pays qui a réussi à créer 7 millions de nouveaux pauvres durant le règne de Bush, une ancienne superpuissance économique qui est maintenant l’ombre d’elle-même, un royaume devenu une cabane, où la pauvreté monte en flèche et la dégénération des services sociaux menace véritablement le fameux rêve américain. Et dire le contraire ferait de vous le porte-étendard de la gau-gauche à go-go, selon les Jacques Brassard de ce monde.

Même si le texte de Jacques Brassard est grosso modo un ramassis de préjugés et de pré-réchauffé semblant sortir tout droit du passé et dont un enfant de dix ans n’aurait pas la moindre difficulté à relever les incohérences, il y a un point sur lequel l’ex-ministre ne se trompe pas: le Bloc Québécois est effectivement désemparé d’avoir perdu ses chevaux de bataille qu’étaient le scandale des commandites et le déséquilibre fiscal.

En fait, et si vous me permettez de mettre de côté le vieil épouvantail Brassard, je crois que le Bloc est plus que désemparé: il s’en va nulle part. Et j’irais même plus loin: à mon avis, si la tendance se maintient, se sera la dernière élection du Bloc Québécois en tant que parti réellement majeur au Canada et en tant que super-puissance du Québec. C’est le bout du chemin qui s’annonce.

En effet, et comme je l’écrivais à propos du PQ il y a quelque temps déjà, le Bloc Québécois (tout comme son grand frère de Québec) est une coalition arc-en-ciel intégrant en son sein des gens aux opinions politiques extrêmement diverses et qui se situent en différents endroits sur le continuum gauche-droite et dont le seul ciment est l’option souverainiste. Un peu comme lorsqu’en période d’extrême-sécheresse la gazelle et le lion partagent un même plan d’eau, la seule condition empêchant aux gauchistes et aux droitistes de se livrer une lutte à mort est la perspective d’un idéal plus grand à atteindre: l’indépendance du Québec.

Voici ce que j’écrivais en mai 2007, à propos du Parti Québécois:

Si la raison d’être du parti est l’indépendance du Québec, il doit recréer cette coalition et décider que la prochaine élection est une élection référendaire. Pas de place pour un programme de gauche ou de droite risquant de semer la division: on promet que si on est élu on déclare l’indépendance et relance des élections dans le pays du Québec. Le PQ se saborde dès la souveraineté réalisée et on recrée des partis en fonction de nos allégeances de gauche ou de droite, comme en France.

Il y a exactement une semaine, j’écrivais que le rejet de l’option souverainiste par Pauline Marois équivaut à un sabordage du Bloc:

Conséquemment, l’affiliation fraternelle du Bloc Québecois au Parti Québécois ne peut que nuire au premier, car en s’associant à un parti qui ne peut plus être considéré comme indépendantiste – en faisant passer le projet du pays au second plan – il pousse de nombreux électeurs, dont votre serviteur, à s’intéresser davantage à d’autres enjeux qu’à celui de la souveraineté.

Concrètement, le projet souverainiste est le ciment qui amalgame les ambitions de citoyens aux idéologies diverses (gauche ou droite) et sans celui-ci les gens de gauche seront évidemment tentés de voter pour un parti de centre-gauche comme le Nouveau Parti Démocratique tandis que ceux de droite seront sensibles au discours de Stephen Harper et du Parti Conservateur.

Voilà. C’est exactement ce qui est en train de se produire: un souverainiste comme Brassard ne voit plus l’intérêt de voter pour le Bloc et préfère voter Conservateur.

Mais que se produirait-il si le Bloc effectuait un virage plus à droite? Car il faut l’avouer, si le parti est encore de centre-droit au niveau économique, il est résolument de centre-gauche sur de nombreuses autres questions, surtout morales. Le Bloc Québécois a pris un pari qui a fonctionné pendant quelques années: avoir un programme légèrement plus à gauche pour séduire l’électorat urbain tout en prenant pour acquis que les régions allaient toujours voter Bloc. À quelque part, on peut comprendre les régions de s’être senties délaissées. Mais le Bloc avait-il le choix?

Si le parti avait fait le pari inverse, c’est-à-dire s’il avait orienté ses politiques davantage vers la droite, notamment en appuyant la guerre en Irak, en s’opposant au registre des armes à feu et en n’appuyant pas Kyoto (le genre de mesures qu’aurait affectionné M. Brassard), il aurait perdu tous ses appuis dans la région de Montréal sans en conquérir de nouveaux en région. Bref, la situation n’aurait pas été meilleure.

Dans les faits, le Bloc est dans une situation impossible. Depuis que Marois a définitivement tué le projet indépendantiste, il n’y a plus rien qui puisse unir ce parti. Rien qui puisse justifier de voir le lion et la gazelle boire la même eau. La sécheresse est terminée; c’est le retour de la loi de la jungle. Le retour d’autres enjeux, ceux, éternels, de la lutte entre la gauche et la droite.

Dans ces conditions, je ne vois pas comment le Bloc Québécois pourra justifier sa présence au cours des prochaines années. Certes, il pourra défendre le « consensus québécois », mais malheureusement ce consensus n’existe que rarement. La plupart du temps, il y a de profondes divergences entre la région de Montréal, plus ouverte et sensible aux problèmes sociaux, et des régions aux idées plus conservatrices. Sans le parapluie protecteur du projet souverainiste, c’est la douche froide pour le Bloc Québécois, écartelé qu’il est entre son aile-gauche et son aile-droite.

À terme, la carte électorale risque de changer en profondeur. Le NPD pourrait établir de nouvelles places fortes à Montréal et le Parti Conservateur à Québec. Et le Bloc? Sans projet indépendantiste en vue, la seule question est de se demander s’il choisira une mort lente ou rapide.

Et s’il choisit de se battre? Alors il devra convaincre les péquistes de se débarrasser de Pauline Marois et de la remplacer par un vrai leader remettant le projet indépendantiste sur les rails.

La guerre vue par…
30 juillet 2008

La guerre vue par le gouvernement du Canada et son armée de tueurs en uniformes.

La guerre vue par ceux qui subissent le gouvernement du Canada et son armée de tueurs en uniformes, et qui grandiront en ayant le goût de se venger.

Les gagnants écrivent l’histoire
18 juillet 2008

Tiens, aujourd’hui on fête les 90 ans de Nelson Mandela.

Mandela, ce héros, ce libérateur, ce patriote, ce symbole de la liberté et de l’égalité.

Cet homme qui possédait un Makarov automatique soviétique et qui s’entraînait dans un camp militaire en Éthiopie. Cet homme qui a été emprisonné pendant 27 ans pour terrorisme.

Ça, c’est un héros. Il a libéré son peuple. Et il vient d’être rayé de la liste étatsunienne des terroristes.

Maintenant, les insurgés afghans sont des terroristes, les insurgés irakiens sont des terroristes, les Palestiniens sont des terroristes, les FARC sont des terroristes, les Tchétchènes sont des terroristes, les altermondialistes sont des terroristes, les terroristes sont des terroristes…

Encore une fois, les gagnants écrivent l’histoire. Et les autres? Qu’ils se fassent sauter mais qu’ils ne nous empêchent surtout pas de regarder l’émission spéciale de 60 minutes de TVA sur l’enfant kidnappé à Québec par Pierre Defoy ou ce magnifique reportage sur un homme qui fouille dans les poubelles.

De la grande télévision pour une journée historique.

Et, quoi qu’il advienne, ne venez jamais déranger notre paisible confort avec vos histoires politiques compliquées.

Made in China
16 juillet 2007

Je lis un livre qui est en train de changer ma vision du monde: Chine-USA, la guerre programmée, de Jean-François Subsielle. Ce livre explique de quelle façon la croissance effrénée de la Chine n’aura d’autre conséquence, à terme, que de mener vers un affrontement entre les États-Unis et la Chine et de quelle façon toutes les politiques étatsuniennes actuelles n’ont qu’un seul but: nuire à la Chine en la privant des ressources nécessaires à son développement futur.

En effet, si j’affirmais dans le texte Députés ou Croisés? que les buts de la guerre en Afghanistan étaient d’encercler l’Iran, d’endiguer la Russie, de permettre la reprise de la culture du pavot et de permettre la construction d’un oléoduc vers le sud-est asiatique, il me semble de plus en plus que j’ai oublié un objectif central: nuire à la Chine en l’empêchant de sécuriser ses sources de pétrole (en Iran, ou dans les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale), elle qui est archi-dépendante des importations de l’or noir pour sa croissance économique.

C’est pour cette raison que les États-Unis auraient envahi l’Irak: dans un contexte où le pétrole sera de plus en plus rare et coûteux (à cause du pic pétrolier), il ne fallait pas seulement s’accaparer de cette ressource mais surtout empêcher le Dragon chinois et son milliard et demi d’habitants d’en prendre possession. Car jusqu’au moment de l’attaque, la Chine avait déjà conclu une entente pour sécuriser 30% de sa consommation de pétrole à partir de l’Irak dès que les sanctions internationales seraient levées. Mais évidemment, la guerre a effacé cette entente…

En clair, les États-Unis seraient déjà en guerre contre la Chine, mais ne peuvent pas la menacer directement pour une raison bien précise: elle est l’Usine du monde, fournissant près de 80% de la marchandise de Wal-Mart, par exemple. Dans ce contexte, on assiste à une confrontation larvée entre les néoconservateurs, partisans du Project for a New American Century, qui veulent endiguer la Chine et l’empêcher d’accéder au rang de superpuissance capable de menacer l’hégémonie étatsunienne, et les néolibéraux, qui profitent de la main d’oeuvre bon marché chinoise.

Par ailleurs, ce qui milite le plus pour une guerre entre les deux pays serait, selon Susbielle, leurs ressemblances économiques. Car si l’URSS menaçait les États-Unis, ils ne jouaient pas dans le même carré de sable: on pouvait se contenter de mettre un mur et d’endiguer la menace. Mais dans le cas présent (et futur, puisque la Chine devrait dépasser les États-Unis vers 2020 au niveau de la parité du PIB), la Chine est en compétition directe avec le pays de l’Oncle Sam; chaque gain pour la Chine est forcément une perte pour la puissance hégémonique actuelle.

Cependant, malgré ces ressemblances, il existe une différence de taille entre les deux pays: le régime politique.

« Dans la course universelle à l’efficacité qui domine le monde néolibéral, la Chine a pris une longueur d’avance dans bien des domaines. Dans le mode de désignation des élites, d’abord, la démocratie part avec de lourds handicaps. Sélection du candidat, campagne électorale et chasse aux suffrages, autant d’étapes obligées qui sont par trop aléatoires pour offrir un degré suffisant d’efficacité.

Est-ce à l’opinion publique, inconstante et volage, de décider qui, parmi les prétendants, est le plus apte à diriger le pays? Faut-il plutôt confier ce choix à un comité central, avatar à l’echelon du pays du conseil d’administration d’une entreprise? La dictature de l’efficacité milite pour le second terme de l’alternative. »

Bref, le régime chinois est mieux adapté à la mondialisation des échanges que celui des États-Unis, même si ce dernier fait des efforts pour limiter la démocratie depuis quelques années.

Finalement, il faut le constater: non seulement la Chine a un régime politique plus efficace pour la nouvelle économie, mais elle est plus populeuse que les États-Unis, a une croissance supérieuse basée sur des activités productrices (contrairement à l’économie du tertiaire étatsunienne), possède une plus grande homogénéité ethnique, et est en voie de supplanter les États-Unis à tous les niveaux économiques.

D’où le désir de ces derniers de ne pas céder leur place de numéro un mondial et de lutter – de toutes les façons possibles – contre la Chine.

Tout ceci me rappelle un autre livre, immédiatement best-seller à sa sortie en 1988, et qui avait prophétisé la fin de l’URSS: Naissance et déclin des grandes puissances, de Paul Kennedy. Un volumineux chapitre traite de ce qu’il appelle « la crise des puissances moyennes » et qui est en fait l’incapacité des puissances régnantes à faire face à la montée de puissances secondaires qui sont appelées à devenir des superpuissances. Par exemple, c’est l’incapacité de la « vieille Europe » à accepter sa perte de vitesse économique et à satisfaire les ambitions d’une Allemagne en pleine expansion à la fin du 19e siècle qui a mené aux guerres subséquentes.

En ce sens, la guerre est la grande révélatrice: elle rebrasse le paquet de cartes et révèle à chacun sa place réelle dans le monde. Et c’est une étape obligée, car l’histoire de l’humanité ne montre que peu de cas cas de superpuissances acceptant paisiblement de perdre leur statut au profit d’une autre. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si Kennedy voit dans la Chine, au moment où il a écrit son livre (en 1986, soit bien avant qu’elle devienne si puissante!) une future concurrente pour le rôle de superpuissance mondiale.

En conclusion, il y a tout lieu de penser que les politiques militaires actuelles étatsuniennes visent à endiguer la Chine et à l’empêcher de devenir une superpuissance menaçant les intérêts de l’Oncle Sam dans le monde. Que ce soit la soi-disant guerre au terrorisme (particulier, considérant l’historique de terrorisme des États-Unis), la guerre en Afghanistan, la guerre en Irak, les opérations de déstabilisation au Vénézuela, les menaces à l’encontre de l’Iran, tout ceci ne sert qu’un seul et même but: empêcher la Chine de prendre la place des États-Unis comme seule superpuissance mondiale.

Et c’est justement en luttant contre l’inévitable que les États-Unis pourraient éventuellement nous diriger vers la pire des guerres…