Le show de Guy A. Lepage: une grosse fête provinciale
25 juin 2009

La Saint-Jean de Guy A. Lepage, au parc Maisonneuve, avait l’air d’une grosse fête provinciale. L’équivalent du Civic public day en Ontario. Sous prétexte d’ouverture à toutes les langues et les cultures, on a oublié de fêter la seule culture qui en a vraiment besoin: celle du Québec. Cette petite fête de province donnait l’impression d’un anniversaire où les invités amènent tout un tas de cadeaux qu’ils s’échangent entre eux sans rien laisser à la personne qui aurait du être fêtée. Le message lancé aux immigrants et aux étrangers a été le même que les 364 autres jours de l’année: nous sommes Québécois, donc nous allons vous parler dans VOTRE langue et vous n’avez pas à vous intégrer.

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En effet, tout est une question de symbole. Que Guy A. Lepage fasse son petit cathéchisme sur le multi-culturalisme dérange peu; on connaît ses positions applatventristes. Il s’agit d’un excellent animateur de foule, qui a encore une fois été à la hauteur ce soir. Ce qui m’a dérangé, par contre, et lancé un message confus aux immigrants et autres citoyens en attente de s’intégrer, c’était cette longue énumération de salutations en langues étrangères. En Espagnol, en Hébreu, en Anglais, en Italien. Un « Vive Haïti » bien senti laissant la foule de marbre et où même ma copine, pourtant loin d’être politisée, n’a pu s’empêcher de s’indigner. Une chanson en espagnol de Florence K. À la fin, on se demandait: c’était la fête de qui, déjà?

Vous êtes un immigrant, et par un hasard incroyable vous êtes tombé sur ce spectacle à la télévision. Quelle a été votre réaction? Vous avez observé une fête où l’animateur a évacué toute fierté d’être Québécois et de partager nos valeurs communes pour faire la place à une litanie de messages confus et polyglottes. Quel message avez-vous retiré, sinon qu’au Québec on se fendra en quatre pour vous servir dans votre langue? Pourquoi apprendre le français quand même dans leur propre fête nationale les Québécois évacuent toute conscience d’eux-mêmes et communiquent systématiquement avec autrui dans une langue étrangère? Certains dirons que c’est anodin. C’est faux. Si on désire que le Québec demeure francophone, il faut lancer le message que la communication, sur tout le territoire du Québec, se fait en français.

Ce n’étaient donc pas de simples bonjours accueillant divers nationalités au Québec dans leurs langues respectives. Il s’agissait plutôt du message suivant: « vous ne parlez pas français, vous ne voulez pas vous intégrer, qu’à cela ne tienne, nous allons vous parlez dans votre langue ». Il s’agit de la continuation de ce que vivent ces immigrants jours après jours à Montréal: ils n’ont pas besoin d’apprendre le français car il se trouve toujours un petit laquais québécois prêt à les servir dans une langue étrangère.

Ainsi, au lieu d’être un moment de fête rassembleur et permettant de cimenter le Québec en incitant les immigrants à s’intégrer en français, le party de Lepage s’est transformé en séance d’auto-congratulations du multiculturalisme confortant les immigrants dans leurs positions et leur relançant, une fois de plus, le message que l’intégration au français, au Québec, est facultative.

Bref, cette fête nationale a manqué son coup à tous les points de vue. Elle n’a pas réussi à inciter les immigrants à s’intégrer et elle a endormi les Québécois avec du contenu dans une langue étrangère laissant peu de place à la célébration de nos racines.

Ne pourrions-nous pas, un soir par année, être fiers de nous-mêmes et se célébrer, NOUS, en français?

Sous prétexte d’inclure tout le monde à la cérémonie, on a transformé une fête nationale en grosse fête provinciale célébrant l’appartenance à un espace géographique plutôt qu’aux valeurs de ses habitants. On a vidé de son sens politique la Saint-Jean-Baptiste et on a capitulé devant tous les bien-pensants pour qui le seul fait d’exister et de fêter ses racines une fois par année s’apparente à du chauvinisme, voire à du racisme.

La musique était excellente, les chanteurs et interprètes à la hauteur, la foule très présente, mais on peut faire de tels spectacles n’importe quand dans l’année. Le 24 juin devrait être davantage l’occasion de célébrer ce que nous sommes, en français.

Puisque cette fête est de moins en moins la nôtre, peut-être devrions-nous en créer une nouvelle et laisser la Saint-Jean-Baptiste aux apôtres d’un nationalisme « inclusif » constituant le prélude à notre assimilation définitive. Car, qu’on le veuille ou non, cette célébration est et doit demeurer politique.


AJOUT: À la fin, j’ai presque cru que Lepage allait s’amender, quand il a lancé: « vous connaissez mes positions… alors je nous souhaite à tous… le Québec que nous méritons ». Relisez. « Je nous souhaite à tous le Québec que nous méritons. » Ça veut absolument rien dire. Pourquoi ne pas prendre position? Je nous souhaite un Québec libre, indépendant, francophone? Ça, c’est du courage et de l’engagement. Lepage a été à la hauteur en tant qu’animateur, mais ce n’est pas avec ce genre de slogans creux que nous allons avancer collectivement.

Maxime Bernier: le Canada est en Afghanistan pour contrôler le pavot
5 octobre 2008

L’entrevue qu’a donnée Julie Couillard a Tout le Monde en Parle était touchante. On l’a vue, l’âme à nue, nous parler de sa relation avec l’ex-ministre Maxime Bernier. Mais au-delà du drame humain qu’elle subit depuis des mois, qui, si lourd soit-il à porter, est justement sa propre pierre qu’elle devra traîner derrière elle, une révélation m’a particulièrement intéressé: Julie Couillard a affirmé que Maxime Bernier, qui était ministre de la défense nationale – doit-on le rappeler? – croyait que la mission canadienne en Afghanistan était motivée par le contrôle du pavot et que le but n’avait jamais été de démocratiser ce pays.

Tout d’abord, il faut établir quelque chose: dans toute cette histoire c’est la parole de Julie Couillard contre Maxime Bernier. Ceci dit, une chose m’apparaît claire: Julie Couillard n’a aucune raison de mentir sur ce point; en fait, comment cette femme, sans aucun passé politique, sans aucune étude ni même intérêt évident pour la politique internationale, pourrait-elle sortir de son chapeau de magicienne une explication en apparence si controversée? Si elle avait voulu inventer pour discréditer M. Bernier, elle aurait pu simplement dire qu’il ne voyait pas l’intérêt de cette guerre pour le Canada, mais si elle a parlé de l’opium, c’est forcément parce qu’il en a été question. Ainsi, il est plus que probable qu’elle dise la vérité.

La question de la drogue m’intéresse depuis longtemps. J’ai été, au début, tout à fait scandalisé quand j’ai lu que la CIA a été impliquée dans le trafic de la drogue, notamment en Amérique centrale et en Asie du sud-est. Puis, j’ai beaucoup lu sur le sujet et j’en suis venu à cette conclusion: la drogue est un élément important de notre économie et le gouvernement des États-Unis, sous couvert d’une lutte contre celle-ci, essaie d’en contrôler la production et le trafic.

Voici un petit tour d’horizon de ce que j’ai déjà écrit sur le sujet.

  • L’empire de la drogue: J’expliquais dans ce billet de quelle façon les Talibans avaient réduit la production de pavot de 91% en 2001, poussant les États-Unis à les attaquer pour reprendre ce lucratif commerce. Je parlais également de la relation entre Wall Street et le commerce de la drogue.
  • Celui qui tient la batte: Je me questionnais ici sur la nécessité ou non d’avoir du respect pour les soldats canadiens qui s’en vont risquer leur vie pour protéger la production de pavot.
  • Made in China: J’expliquais ici de quelle façon le contrôle des ressources, que ce soit le pétrole ou la drogue, fait partie d’une guerre larvée entre les États-Unis et la Chine.
  • Députés ou Croisés?: Dans un de mes bons textes, je tentais de circonscrire les trois principales raisons de l’invasion et de l’occupation prolongée de l’Afghanistan par l’OTAN. Parmi ces raisons: le contrôle du pavot.

Il peut être difficile d’accepter l’idée que les États-Unis, ces soi-disant champions de la lutte contre la drogue, font le commerce du pavot eux-mêmes. Pourtant, ça s’est déjà produit et ça se reproduira. Car non seulement l’argent blanchie sert à Wall Street (qui doit faire face à une crise sans précédent, et le crédit à risque n’en est que le début), mais la drogue est un excellent moyen de cacher les frais de la guerre et donc, ainsi, de subordonner l’aspect moral de la question à des questions d’ordre géostratégiques ou économiques. En clair: la morale n’a que peu d’importance quand on est un empire au faîte de sa puissance et qu’on entend tout faire pour le demeurer. Ça n’importe pas davantage aujourd’hui que dans les années 1980, quand la CIA trafiquait de la drogue pour financer la lutte aux Soviétiques:

[Les] agents de la DEA [Drug Enforcement Agency] étaient tout à fait au courant de la firme qui trempait dans la drogue et qu’utilisait la CIA pour envoyer de l’argent aux Moudjahidins, c’est-à-dire Shakarchi Trading Company. Cette compagnie d’origine libanaise avait été le sujet d’une longue enquête de la DEA sur le blanchiment d’argent. Un des principaux clients de la Shakarchi était Yasir Musullulu, qui avait déjà été pincé en essayant de délivrer un chargement de 8,5 tonnes d’opium afghan à des membres des Gambino, le puissant syndicat du crime new-yorkais. ((Whiteout: The CIA, Drugs, and the Press, Alexander Cockburn & Jeffrey St. Clair, Verso, New York, 1998.))

Le problème avec les Talibans – et Maxime Bernier devait en être conscient – n’était pas que les pauvres petites filles n’aient pas accès à l’école. Non. Le problème était cet ordre du Mollah Mohammed Omar en juillet 2000 qui demanda l’arrêt de la production du pavot et qui fit chuter la production mondiale de 70% d’un seul coup. Il était là le problème. Et pendant que les Talibans éradiquaient le pavot, leurs opposants, l’Alliance du Nord, triplait son nombre d’hectares plantés de 2458 à 6342. ((Drugs, Oil, and War: The United States in Afghanistan, Colombia, and Indochina, Peter Dale Scott, Rowman & Littlefield, 2003, p.33)) Et avec qui les États-Unis s’allièrent-ils pour déloger les Talibans? You bet it, avec l’Alliance du Nord.

Ainsi, il n’a jamais été question de restaurer la démocratie ou de faire la chasse à Ben Laden. Le vrai but consistait à relancer la machine à dollars que sont les plantations de pavot. Et si on démocratisait en même temps, tant mieux, en autant que les élites soient corruptibles et qu’on puisse continuer d’y faire la loi.

C’est tout cela que savait Maxime Bernier. Et si je peux me permettre, ce que savait Bernier, Harper le savait. À mon avis, le Canada a échangé sa participation prolongée jusqu’en 2011 en Afghanistan aux côtés des États-Unis contre quelque chose d’autre. Quoi, difficile à dire. Mais pour qu’un moraliste fondamentaliste comme Harper envoie nos soldats se faire tuer pour des plants de pavots, ce devait être quelque chose d’important.

Dans tous les cas, bravo à Mme. Couillard. Elle ne nous a pas seulement révéler les dessous d’un individu narcissique, méprisant ses électeurs et sans aucune fidélité vis-à-vis de son premier ministre (ce « buveur de Pepsi », dixit Bernier, selon Couillard), mais elle nous a également permis de mieux comprendre les réelles motivations derrière la présence canadienne en Afghanistan.

J’espère que tous ces soldats qui s’en vont risquer leurs vies pour que de riches banquiers aient leur argent et que de pauvres drogués perpétuent leur dépendance réalisent ce qu’ils font. Personnellement, si j’étais soldat ce soir et que je prenais conscience de cette triste réalité, je quitterais la profession sur-le-champ.

Vous êtes plusieurs à m’écrire personnellement. Si vous êtes soldats ou que vous connaissez un soldat ayant été témoin du trafic de drogue supervisé (ou intensément toléré) par l’armée canadienne, envoyez-moi un courriel. Je vous garantis l’anonymat.

En espérant que les choses puissent changer et que tous ces naïfs avec un autocollant « Support our troops » puissent avoir assez honte pour enlever cette saleté qui ne souille pas seulement leurs véhicules mais également la réputation de notre pays de même que notre jeunesse, trop souvent victime de ces drogues qu’on dénonce en public mais dont on encourage la production en privé.