Le vote ethnique en statistiques
3 novembre 2009

Quand j’écrivais, dans mon dernier texte, que les anglophones et les allophones montréalais ont voté d’une manière ethnique le 1er novembre, ce n’étaient pas des mots en l’air. On peut presque faire un copier-coller des arrondissements et districts largement anglicisés et les superposer aux résultats pour Union Montréal (UM).

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Regardez le tableau ci-dessous:Ce tableau est basé sur des résultats qui sont parfois fragmentaires, mais plus de 85% des votes ont été compilés dans chaque district (et souvent il ne manquait qu’une boîte de scrutin ou deux), ce qui signifie que ces chiffres sont extrêmement près des résultats finaux. Le pourcentage ded non-francophones a été normalisé en fonction des réponses multiples, basées sur le recensement de 2006 et tenant compte de la langue utilisée à la maison. La même méthode qu’ici a été utilisée.

Arrondissements Districts électoraux % non-francophones % Union Montréal %Vision Montréal %Projet Montréal
Arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville 38.1% 33.0% 32.0% 35.0%
Sault-au-Récollet 26.2% 24.4% 32.0% 31.3%
Saint-Sulpice 39.1% 35.6% 35.2% 29.3%
Ahuntsic 26.2% 32.8% 32.9% 34.3%
Bordeaux-Cartierville 57.9% 37.7% 32.0% 25.3%
Arrondissement d’Anjou 22.0% 55.4% 29.4% 15.2%
22.0% 51.4% 31.6% 17.1%
Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce 69.4% 52.2% 17.1% 26.0%
Darlington 74.9% 43.5% 14.8% 21.6%
Côte-des-Neiges 42.3% 42.0% 22.0% 33.7%
Snowdon 77.5% 59.8% 15.7% 17.8%
Notre-Dame-de-Grâce 63.6% 32.3% 22.0% 41.8%
Loyola 83.2% 33.5% 7.4% 19.6%
Arrondissement de Lachine 36.7% 63.3% 19.0% 17.7%
36.7% 57.9% 19.2% 22.9%
Arrondissement de LaSalle 57.4% 49.2% 26.9% 11.3%
Sault-Saint-Louis 49.5% 48.3% 24.5% 12.1%
Cecil-P.-Newman 64.3% 45.8% 23.9% 13.0%
Arrondissement de L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève 38.6% 55.9% 22.7% 18.0%
Arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve 13.5% 22.3% 52.4% 25.3%
Tétreaultville 11.3% 23.4% 45.6% 31.0%
Maisonneuve–Longue-Pointe 10.2% 20.1% 53.6% 26.3%
Hochelaga 10.2% 12.9% 57.3% 29.8%
Louis-Riel 24.1% 31.0% 39.8% 25.7%
Arrondissement de Montréal-Nord 31.1% 40.3% 26.0% 14.4%
Marie-Clarac 29.0% 37.8% 31.2% 16.1%
Ovide-Clermont 31.5% 49.3% 26.4% 11.9%
Arrondissement d’Outremont 32.0% 45.9% 30.0% 24.1%
Arrondissement de Pierrefonds-Roxboro 65.4% 53.2% 13.2% 33.6%
Est 62.9% 49.8% 23.7% 26.6%
Ouest 68.5% 54.2% 13.6% 32.2%
Arrondissement du Plateau-Mont-Royal 28.9% 25.8% 27.2% 44.7%
Mile-End 36.6% 21.0% 28.5% 47.5%
DeLorimier 10.2% 12.8% 35.8% 49.5%
Jeanne-Mance 40.7% 22.0% 29.4% 39.9%
Arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles 26.2% 40.7% 36.5% 19.9%
La Pointe-aux-Prairies 23.0% 35.6% 40.6% 23.8%
Pointe-aux-Trembles 5.1% 25.5% 50.1% 21.5%
Rivière-des-Prairies 51.7% 59.6% 23.0% 17.4%
Arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie 26.2% 31.7% 35.6% 32.7%
Saint-Édouard 19.9% 19.7% 30.9% 46.7%
Étienne-Desmarteaux 13.3% 22.7% 37.8% 39.5%
Vieux-Rosemont 13.5% 23.6% 42.4% 34.0%
Marie-Victorin 23.0% 31.5% 45.2% 23.4%
Arrondissement de Saint-Laurent 64.7% 72.9% 13.4% 13.7%
Côte-de-Liesse 64.3% 67.9% 16.4% 15.8%
Norman-McLaren 65.1% 57.3% 20.2% 16.8%
Arrondissement de Saint-Léonard 57.2% 69.6% 11.4% 7.5%
Saint-Léonard-Est 56.1% 63.5% 14.6% 12.2%
Saint-Léonard-Ouest 58.3% 66.7% 13.6% 7.9%
Arrondissement du Sud-Ouest 36.6% 28.2% 28.3% 19.2%
Saint-Henri–Petite-Bourgogne–Pointe-Saint-Charles 42.8% 28.44% 30.2% 28.3%
Saint-Paul–Émard 30.0% 38.2% 37.6% 24.2%
Arrondissement de Verdun 33.1% 40.1% 31.7% 22.2%
Champlain–L’Île-des-Soeurs 33.1% 36.6% 35.1% 22.9%
Desmarchais-Crawford 33.7% 38.6% 30.4% 23.5%
Arrondissement de Ville-Marie Peter-McGill 76.9% 38.4% 12.2% 13.8%
Sainte-Marie 16.4% 20.4% 0.0% 64.3%
Saint-Jacques 31.4% 26.0% 40.7% 29.9%
Arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension 47.6% 31.7% 39.9% 24.2%
Saint-Michel 48.2% 43.4% 37.1% 13.4%
François-Perrault 41.2% 36.3% 32.2% 28.0%
Villeray 21.0% 17.3% 26.7% 54.2%
Parc-Extension 80.6% 50.6% 23.4% 13.2%

On le constate, sur les 27 conseillers de villes ayant été élus dans des districts où plus de 40% de la population ne parle pas le français à la maison, 23 portaient les couleurs d’Union Montréal, contre seulement deux pour Vision Montréal (VM) et Projet Montréal (PM). Le vote non-francophone fut donc tout à fait prévisible et monolithique; qu’importe les scandales et la corruption, les non-francophones ont voté pour Gérald Tremblay.

En fait, si on applique une corrélation linéaire en comparant les données totales du pourcentage d’anglophones dans chaque district et du niveau total de vote pour Vision Montréal, on obtient un résultat de -0.71. À 1, la corrélation est totale, à 0 elle est nulle, à -1 elle est entièrement inversée; au-dessus de 0.70, elle est très forte. Statistiquement, la corrélation entre la non-francité des électeurs et le vote pour Vision Montréal indique donc que le fait d’être allophone ou anglophone constitue un facteur déterminant incitant à ne pas voter Vision Montréal. Ou, autrement dit, que le vote de ces individus en fut un basé sur leur appartenance linguistique ou ethnique. Bref, un vote à la limite du racisme.

À l’opposé, les Québécois ont voté d’une manière très ouverte et diversifiée. Dans les seize districts comportant moins de 25% de non-francophones, ils ont élu deux conseillers de Union Montréal, six de Projet Montréal et huit de Vision Montréal (une de ces victoires de PM fut dans le district où Labonté s’est retiré). Il n’y a absolument aucune corrélation significative entre le fait d’être francophone et d’avoir voté pour un parti ou un autre.

Par ailleurs, en compilant ces données, j’ai découvert une injustice quant au pouvoir politique des francophones dans la ville actuelle. Considérant qu’il y a 1 100 206 électeurs inscrits sur la liste électorale et qui doivent voter pour 64 conseillers de ville, cela donne une moyenne de 17 191 électeurs par conseiller. Bref, chaque conseiller représente une moyenne d’un peu plus de 17 000 citoyens.

Or, les arrondissement à large majorité francophone sont désavantagés. Dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, chaque conseiller de ville représente 19 249 citoyens, dans Rivière-des-Prairies et Pointe-aux-Trembles, 19 398, et dans Rosemont-La-Petite-Patrie, 19 360 électeurs. À l’opposé, des arrondissements à plus forte population non-francophone ont moins de citoyens par conseiller: 16 906 pour Ahuntsic-Cartierville, 15 905 pour Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, 13 150 pour l’Île-Bizard–Sainte-Geneviève, 15 151 pour Pierrefonds-Roxboro. Concrètement, le vote d’un Québécois dans un arrondissement où les francophones sont plus nombreux vaut moins que celui d’un anglophone ou d’un allophone dans un autre arrondissement. Le résultat électoral n’aurait pas été dramatiquement différent sans cette injustice, mais il serait intéressant de la noter pour l’avenir.

La honte la plus totale

Aujourd’hui, à cause du vote monolithique d’une minorité souvent imperméable aux efforts de francisation et d’un système politique défavorisant la représentation des arrondissements à forte majorité québécoise, nous nous retrouvons avec Gérald Tremblay à la tête de la ville. Nous sommes la risée du monde entier parce que nous avons failli à la tâche de nous unir et de prendre en considération, nous aussi, les enjeux linguistiques et identitaires sous-jacents. Nous avons cru que nous pouvions évacuer du débat ce qui crève pourtant les yeux de n’importe quel touriste débarquant au centre-ville: la profonde division linguistique de cette ville et le malaise identitaire durable qui y perdure, engendrant d’innombrables petites guerre larvées pour un oui ou un non.

Cette élection de Gérald Tremblay constitue peut-être un véritable cadeau du ciel. C’est l’occasion inespérée pour les Québécois de réaliser qu’ils feraient mieux de se regrouper politiquement dans un parti ne se contentant pas de parler de tramways et de rues piétonnes, mais qui les représente identitairement. Un parti qui serait capable de se concevoir autrement que comme un fourre-tout multiculturel où les Québécois ne constitueraient qu’une ethnie comme une autre. Un parti qui s’assumerait comme francophone et dont le chef n’aurait pas à s’excuser d’exister à toutes les deux phrases comme une Louise Harel pathétique qui adressait ses remerciements en anglais à la suite de sa défaite. Un parti qui considérerait Montréal comme le prolongement de l’identité québécois plutôt que comme une excroissance mondialisée où tout ce qui nous représente doit être éradiqué sur l’autel de la sacro-sainte liberté de minorités refusant de partager nos valeurs.

Si c’était à refaire, vous croyez que Louise Harel militerait pour les fusions municipales, maintenant que la seule grande ville francophone d’Amérique du Nord est passée sous contrôle anglophone? Ceux-ci nous donnent une leçon. Ils ont pris l’Hôtel de ville simplement parce qu’ils ont osé voter pour ce qu’ils sont dans un système municipal les favorisant.

À quand notre tour? Faudra-t-il attendre que le français disparaisse complètement avant de réagir et de porter au pouvoir un maire nous rendant fier d’être à la fois Montréalais et Québécois?

Le vote ethnique
2 novembre 2009

« Ici git un peuple mort de bêtise! » – Olivar Asselin, en parlant de l’épitaphe à apposer sur la tombe des Canadiens-français dans le cimetière des peuples.

Choc et stupeur. On a tellement lu et entendu parler de la corruption de l’administration Tremblay qu’on avait presque oublié qu’il pouvait être réélu. Imaginait-on sérieusement qu’après avoir lu tout ce que des médias comme Rue Frontenac, La Presse, Le Devoir, TVA et Radio-Canada ont révélé à propos de cette administration, on allait véritablement le réélire?

Et si, dans les faits, ceux qui ont voté pour lui hier sont précisément ceux qui ne lisent ni Rue Frontenac, ni La Presse, ni Le Devoir, ni TVA et ni Radio-Canada? On pourra faire des dizaines d’analyses sur ces résultats, mais à la fin, une seule conclusion s’imposera: les francophones ont voté pour trois partis alors que les non-francophones et les immigrants ont voté pour seulement deux. C’est cette concentration du vote anglophone et allophone, allié à l’incapacité pour les francophones de voter en bloc, qui ont permis à Tremblay de se faire réélire.

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En fait, quand on regarde les résultats (encore incomplets), on se rend compte que le véritable « éléphant dans la pièce » dont tous les journalistes parlaient n’était pas l’éthique. Ou plutôt, l’éléphant de la corruption était peut-être dans le salon, mais celui des enjeux linguistiques se trouvait confortablement assis sur nos genoux, cachant tout le reste. Les anglophones ont voté massivement CONTRE Louise Harel, la « méchante séparatiste unilingue française », préférant la mafia, la corruption, les nids-de-poule et la grisaille d’une ville-cancre à l’élection d’une souverainiste fière de ses origines.

Le vote anglophone fut donc tout à fait ethnique et raciste, quoi qu’on en dise. Peu importe le programme, peu importe les idées, peu importe les projets, les anglophones ont voté CONTRE Louise Harel parce qu’elle fait partie du 40-50% de la population du Québec qui croit à l’indépendance. Ce vote anglophone fut donc un vote d’exclusion, de repli sur soi.

Par exemple, dans Côtes-des-Neiges, où le pourcentage d’immigrants dépasse 47% et où le français n’est parlé à la maison que par 28,9% de la population, le candidat d’Union Montréal a gagné avec près de 52% des votes, contre 26% pour Projet Montréal et un maigre 17% pour le parti de Louise Harel. À l’opposé, dans Rosemont-Petite-Patrie, où 80% de la population parle le français et où il n’y a que 20% d’immigrants, le vote fut beaucoup plus serré: 35% pour le candidat de Louise Harel, 33% pour celui de Projet Montréal et 31% pour Union Montréal. À l’exception de quelques arrondissements où Louise Harel avait des candidats-vedettes, celle-ci a obtenu des victoires très serrées partout, alors que Union Montréal aurait pu faire élire un poteau de téléphone dans certains quartiers anglicisés. Qu’on se le dise crument: c’est le vote quasi-monolithique des anglophones et des immigrants qui a permis à Tremblay de se faire réélire.

Quatorze années après le dernier référendum, n’est-il pas symptomatique d’en être au même point et de devoir constater que la même division entre Québécois de souche d’un côté et anglophones et immigrants de l’autre s’opère toujours? Malgré toutes les tentatives de rapprochement, malgré le culte du multiculturalisme que même le Parti Québécois a fait sien, malgré les campagnes de francisation, malgré les programmes de discrimination positive, malgré l’avilissement de Louise Harel à se créer une organisation fantoche « Friends of Louise Harel », rien n’a changé: les anglophones et les immigrants nous tournent le dos.

Une leçon pour les Québécois

Or, ne s’agit-il pas là d’une formidable leçon qu’il nous faudrait enfin comprendre? On ne peut pas, nous, Québécois, continuer de voter en fonction d’éthique, de tramways et d’espaces verts, en oubliant toute référence à notre situation linguistique et identitaire fragile pendant que les autres ne votent que pour cela. Pendant que le français recule à Montréal et que les familles québécoises quittent une métropole où ils ne se sentent plus chez eux, nous en faisons totalement abstraction et nous croyons que les anglophones et les immigrants vont faire comme nous et « rationaliser », se dire que ce n’est qu’une élection municipale et que les enjeux linguistiques et identitaires se décident ailleurs. Erreur.

Les anglophones ont compris comment une élection fonctionne. On ne vote pas pour les idées, on vote pour une identité. On ne vote pas pour un tramway ou une entrée maritime, on vote pour quelqu’un qui représente ce que nous sommes, qui parle notre langue, et qui protège nos valeurs. Mieux vaut un corrompu à nous qu’un intègre à eux, en quelque sorte. Mieux vaut des bandits à l’Hôtel de ville qu’une indépendantiste unilingue française considérant que Montréal doit demeurer une ville francophone.

En quelque sorte, l’élection de Gérald Tremblay n’est peut-être pas une si mauvaise chose. Elle permet de remettre à l’avant-scène la vraie division de Montréal et de redéfinir le véritable enjeu de cette ville: le combat identitaire des Québécois. Nous avons maintenant quatre années pour espérer trouver de nouveaux leaders qui n’auront pas honte de se définir en tant que francophones et de militer pour que la prochaine administration de la ville en soit une à notre image.

Évidemment, cela ne sera pas plus facile dans quatre ans. Au rythme accéléré où Montréal s’anglicise et avec l’augmentation des quotas d’immigrants et à cause de notre difficulté croissante à les intégrer, les francophones seront probablement encore moins nombreux à la prochaine élection. Et les multiculturaleux, pour qui les Québécois ne forment qu’un groupe identitaire parmi d’autres, jouiront d’un bassin supplémentaire d’électeurs prêts à voter contre quiconque espère encore que Montréal sera autre chose qu’une ville-monde anonyme déconnectée de toute référence à ce qui fut un jour le peuple du Québec.

Dans un futur où on veut nous transformer en une ethnie comme n’importe quelle autre, si nous osions, nous aussi, le vote ethnique?  Et si nous cessions de travestir nos idéaux pour espérer créer un consensus et convaincre une minorité qui a mille raisons d’être contre nous de nous appuyer et que nous tentions plutôt de convaincre les nôtres qui ont mille raisons d’être avec nous?

Louise Harel à CTV: et si elle refusait d’y aller?
20 septembre 2009

Disons-le d’emblée: Louise Harel n’a pas à participer à un débat en anglais organisé par CTV, tout comme rien ne l’oblige à être présente à n’importe quel autre forum organisé par quelque autre minorité linguistique de Montréal. Quelque 86% de la population montréalaise comprend le français et elle ne doit pas céder aux caprices du 11% qui, après toutes ces années, ne peut pas lire les sous-titres du Journal de Montréal. Pire: si elle cédait aux arguments de son principal adversaire, c’est Montréal qui en subirait les conséquences.

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En effet, Gérald Tremblay s’agite avec force pour affirmer que la non-participation de Harel à ce débat serait un manque de respect à l’égard des Montréalais. Il ne complète pas sa pensée; je le ferai donc pour lui. Selon lui, Montréal n’est plus une ville francophone. Faisant totale abstraction du fait que les francophones ne constituent qu’un maigre 2% de la population d’Amérique du Nord, il ne perçoit aucunement la menace que pose l’anglicisation pour les habitants de sa propre ville. Bref, c’est lui qui manque de respect au 50% de la population de langue maternelle française pour qui le français constitue un héritage à protéger. Il renie le caractère intégrateur et inclusif de la langue de Molière; il nous ramène au statut d’ethnie parmi d’autres et invalide la capacité du français à être la seule et véritable langue unificatrice de la ville.

Pourtant, Montréal, c’est nous, c’est notre ville, c’est notre histoire, et c’est à nous qu’il manque de respect en insinuant qu’un francophone n’aurait pas le droit d’atteindre les plus hauts échelons dans sa langue.

De la même manière, pourquoi Louise Harel ne pourrait-elle pas devenir mairesse de Montréal en parlant uniquement le français si son homologue d’Ottawa, Larry O’Brien, ne peut pas lui-même le parler dans la capitale nationale d’un Canada soi-disant bilingue? Comme le note Charles Castonguay, le fait français à Ottawa est en passe de devenir une note de bas de page dans les manuels d’histoire:

À cause de son formidable pouvoir d’assimilation, la majorité de langue d’usage anglaise a maintenu de fait son poids à 77 % de la population d’Ottawa. Au contraire, celui de la minorité de langue d’usage française a chuté rapidement, passant de 17 % en 1971 à seulement 11 % en 2006. Ainsi, la capitale comptait quelque 450 anglophones pour 100 francophones, langue d’usage, en 1971 mais environ 700 anglophones pour 100 francophones 35 ans plus tard.

Concrètement, si O’Brien peut devenir maire d’Ottawa sans parler le français alors qu’on aimerait forcer Harel à apprendre l’anglais, c’est parce que le français représente une langue mourante à Ottawa. Au contraire, à Montréal, l’anglais se porte très bien, avec un indice de vitalité linguistique (IVL) de 1,43, contre 1,09 pour les francophones. Deux poids, deux mesures.

L’assimilation progressive des francophones d’Ottawa n’est peut-être qu’un aperçu de ce qui arrivera ici si on légitime la bilinguisation de la métropole.

Or, quand Tremblay affirme que « c’est important que tout le monde soit bien informé des enjeux » pour justifier ses attaques contre Harel, il va encore plus loin: il considère que le rôle d’une administration n’est pas d’unir les citoyens selon des valeurs communes, mais plutôt de tout faire pour les rejoindre sans tenir compte de l’importance de la cohésion. Dit autrement: chaque citoyen devrait avoir le droit d’être « bien informé des enjeux » même s’il est incapable d’aller s’acheter une pinte de lait au dépanneur, s’il considère que les femmes ne devraient pas avoir le droit de conduire une voiture ou s’ils pratiquent la charia derrière des portes closes. Exit l’intégration, voici l’atomisation!

En clair, on veut votre vote, mais continuez à vivre repliés sur vous-mêmes si ça vous chante! S’agit-il d’une attitude responsable et bénéfique pour Montréal à long terme?

Si au moins le maire actuel était cohérent. S’il veut vraiment que « tout le monde soit bien informé des enjeux » et si pour lui de ne pas s’adresser aux citoyens dans leur propre langue d’origine constitue un « manque de respect », qu’il agisse comme tel. Qu’il organise un débat en espagnol pour les 44 380 unilingues hispanophones de Montréal. Qu’il propose un forum en italien pour les 42 355 unilingues italophones. Ou pour les 29 185 locuteurs d’une langue chinoise. Ou pour les 15 354 unilingues originaires du Vietnam. Ou pour les 13 510 Grecs, 13 455 Roumains, 13 355 Créoles, 12 045 Russes ou 9 520 Tamouls qui ne parlent que leur langue nationale! ((Source)) Come on, entrez, c’est un bar ouvert, venez profiter des avantages d’habiter ici sans jamais avoir à subir les maudits sauvages qui veulent protéger leur vieux joual! N’apprenez surtout pas notre langue, non, non, non! Gérald Tremblay va s’occuper de vous les amis!

Être maire, c’est beaucoup plus que d’avoir à gérer la voirie ou l’argent des contribuables – même si Tremblay semble incapable de faire l’un comme l’autre. C’est être en mesure de donner un sens à la ville, de constituer un visage représentatif non seulement de ce qu’elle est, mais également de ce qu’elle veut être. C’est se projeter dans le futur et d’affirmer haut et fort que nos valeurs ne sont pas négociables et qu’on ne pilera pas sur ce que nous sommes et ce que nous voulons être pour quelques dollars ou quelques votes. C’est faire passer les intérêts des citoyens – leur langue, leurs valeurs, leur culture, leurs espoirs – avant la petite politique clientéliste et les manoeuvres pouvant être payantes à court terme mais s’avérant extrêmement nuisibles par la suite.

Si Louise Harel refuse de participer au débat à CTV et qu’elle réaffirme son droit d’être une mairesse unilingue francophone dans la métropole francophone d’Amérique, elle obtiendra beaucoup plus que mon respect. Elle aura peut-être mon vote.

Catania et Accurso: l’administration Tremblay est-elle corrompue?
10 avril 2009

Cent vingt condos rasés par les flammes. Trois édifices distincts. Un incendie très suspect, selon les enquêteurs du Service de sécurité Incendie de Montréal, qui ont transmis le dossier à la police. Un accident, selon Paolo Catania, président de Construction Frank Catania (CFC), l’entreprise de son père. Comment l’incendie en pleine nuit de trois édifices distincts et plus de 120 condos en construction peut faire qualifier « d’accident », difficile à dire. Une chose est certaine : cet incendie possiblement criminel relance les graves soupçons pesant sur l’intégrité de l’administration Tremblay.

En effet, les condos brûlés font partie du projet du Faubourg Contrecoeur, un immense projet immobilier de l’est de Montréal. Les terrains, autrefois la propriété de la Ville de Montréal, ont été vendus par la Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM) à l’entreprise de Frank Cantania pour une somme de 19 millions de dollars, alors que la valeur établie était de 31 millions au rôle d’évaluation municipal. Une fois soustraits les coûts des frais de décontamination assumés par la SHDM et exécutés par CFC (les sols étaient finalement trois fois moins contaminés que prévus, un heureux « hasard » ayant permis à CFC de sauver beaucoup d’argent) , Catania a obtenu le terrain pour un maigre 4,3 millions de dollars.

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La privatisation qui ouvre la porte aux pires excès

Cette vente à rabais d’un terrain appartenant à la collectivité n’a été possible que par la privatisation – ratée – de la SHDM, pilotée par Frank Zampino, impliqué dans le scandale des compteurs d’eau pour ses liens avec Tony Accurso, en 2007. En faisant de la SHDM une société privée, celle-ci n’était plus soumise à la loi d’accès à l’information ainsi qu’à d’autres contrôles s’appliquant aux sociétés paramunicipales.

Même si l’administration Tremblay a depuis reconnu son erreur et a repris le contrôle de la SHDM, la SHDM privée a eu le temps de dilapider les fonds publics. Un rapport de la firme KPMG a confirmé de nombreuses irrégularités. Martial Fillion, alors président de la SHDM, a signé plusieurs chèques totalisant plus de 8,3 millions à Construction Frank Catania, et ce, sans obtenir l’aval de son propre conseil d’administration. En outre, il était en place lorsque la SHDM a décidé de ne soumettre le projet de vente des terrains Contrecoeur à seulement deux groupes, soit Construction Frank Catania et Constructions Marton, appartenant à Tony Accurso.

Pourtant, de nombreuses personnes se sont opposées à cette vente, dont Joseph Farinacci, directeur responsable des transactions immobilières à la Ville. L’homme, ancien directeur du développement immobilier à la Caisse de dépôt et placements du Québec, était abasourdi par cette opération et a préféré démissionner plutôt que d’être relié à l’opération. Grâce au travail acharné de l’administration Tremblay, qui a placé deux de ses membres influents sur le conseil d’administration de la SHDM, le projet a pu passer et Catania a mis la main sur les terrains.

Par ailleurs, outre le faible coût d’acquisition des terrains, CFC obtient une aide substantielle de la part du programme Accès Condos. Celui-ci permet à un client de ne donner que 1000$ en acompte pour pouvoir acheter un condo. La Ville de Montréal avance la mise de fonds de 10% au client, qui n’aura à rembourser cette somme que lorsqu’il revendra son appartement. Le problème, dénonce l’Association provinciale des constructeurs d’habitations du Québec (APCHQ), c’est que les promoteurs choisis pour ce programme le sont pour des raisons inconnues.

Bref, on sait que la ville de Montréal donne à Frank Catania une carte maîtresse pour écraser toute compétition dans le quartier, mais on ignore pourquoi. Et comme si la situation n’était pas déjà assez favorable pour CFC, la SHDM s’est engagée à acheter tous les condos non-vendus un an et demi après avoir été mis sur le marché et CFC a obtenu un contrat de 3,6 millions de dollars pour l’aménagement d’un parc et 15,4 millions pour construire des infrastructures desservant notamment des logements sociaux. Le profit pour les amis du privé, et tous les risques au public : s’agit-il de la conception des finances publiques de l’administration Tremblay?

L’amitié à deux sens

Puisque les citoyens de la ville de Montréal ont été si généreux envers Frank Catania, on s’attendrait à ce que ce dernier leur voue un minimum de respect, non? Dans les faits, l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve a du déposer plus de 39 constats d’infraction contre Construction Frank Catania (CFC) à l’été 2008, pour une valeur totale de 37 245$, parce que l’entreprise entreprenait des travaux sans avoir encore reçu son permis.

Au lieu d’exiger que CFC respecte les règlements municipaux, Sammy Forcillo, membre du comité exécutif à la Ville de Montréal, a été très actif tout l’été pour accélérer la délivrance du permis. Le permis n’était pas délivré parce que Catania ne respectait pas les règles du développement immobilier consistant à remettre en état à la ville une partie des terrains pour les rues, trottoirs et espaces verts. Au lieu de s’assurer que CFC respecte les règlements municipaux, pourquoi M. Forcillo, devant pourtant représenter les citoyens, préfèrait-il (encore) ménager Frank Catania?

Généralement, l’amitié fonctionne à deux sens. Pourquoi nos élus ne s’assurent-ils pas que CFC respecte au minimum les règlements municipaux au lieu de constamment chercher à lui faciliter les choses? Nos dirigeants ont-ils d’autres raisons de chercher à favoriser Catania?

Le vin est dans le pot où versa le vice…

Frank Catania connaît personnellement Nicolo Rizzuto, le chef de la mafia montréalaise. Ils ont été aperçus dans un café de Saint-Léonard en 2004. Des documents issus de l’Opération Colisée ont également démontré que les principaux dirigeants de la mafia montréalaise se sont cotisés pour offrir un cadeau de retraite à M. Catania.

Par ailleurs, en 2004, le directeur général de l’arrondissement de Saint-Laurent, Robert Fortin, s’est fait offrir un voyage en Italie d’une valeur de 6600$ par Paolo Catania, le fils de Frank. Construction Frank Catania avait obtenu de généreux contrats municipaux de 23,5 millions à Ville Saint-Laurent entre 1997 et 2004. La belle histoire de pot-de-vin.

Ça, c’est ce qu’on sait, mais que ne sait-on pas?

Qu’a pu donner Construction Frank Catania à Union Montréal pour que le parti du maire l’avantage à ce point? Si l’intégrité de la Ville de Montréal était une centrale nucléaire, tous les voyants seraient au rouge et on aurait déjà évacué tous les habitants dans un rayon de cinquante kilomètres.

De Catania à Accurso…

La constante entre l’attribution du contrat à CFC pour le Faubourg Contrecoeur et le contrat attribué à GéniEAU pour les compteurs d’eau est le fait que Accurso et Catania s’y sont « affrontés » seuls. Dans le premier cas, c’était une décision de la SHDM noyautée par l’administration Tremblay, et dans le deuxième, Frank Zampino a opéré le dossier d’une telle façon qu’il n’y aurait pas assez de temps pour les autres joueurs afin qu’ils puissent déposer une bonne soumission. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé avec le groupe Suez Environnement, un groupe partiellement contrôlé par Power Corporation, qui a finalement décidé de ne pas soumissionner. Et on sait tous ce qui est arrivé avec Zampino, qui s’est ensuite trouvé un travail chez Dessau, faisant partie de GéniEAU…

Le résultat a été catastrophique : GéniEAU, relié à Accurso, a obtenu le contrat à 355 millions de dollars, soit 40 millions de moins que le consortium relié à Catania. En apparence, il y a eu saine compétition. En apparence également, les pétrolières ne sont pas en collusion pour fixer le prix à la pompe. Tout est question d’apparence, surtout quand les citoyens ne s’intéressent pas à la question municipale.

La ville de Toronto possède un système de compteurs semblables, avec la même technologie. Alors que Desseau facturera 107 millions de dollars à Montréal pour 32 000 compteurs dans des immeubles industriels et commerciaux (3344$ par compteur), Toronto va installer 465 000 compteurs pour 219 millions (471$ par compteur). Évidemment, note l’expert Jean-Claude Lauret, les compteurs torontois installés dans des résidences coûteront moins chers que ceux des secteurs commerciaux et industriels, mais le coût réel des compteurs utilisés à Montréal ne devrait pas dépasser 1000$. La question se pose : pourquoi tant le consortium de Accurso que celui de Catania veulent-ils payer la ville de Montréal trois fois trop cher?

Pour le moment, malheureusement, on ne peut qu’émettre des hypothèses. On n’envoie personne en prison sur la base d’hypothèses. Mais on peut choisir, collectivement, devant l’accumulation de signes d’apparence de corruption, de se débarrasser d’une administration un peu trop généreuse à l’égard de groupes plus ou moins recommandables.

J’entends déjà les cyniques dirent : « de toute façon, ce sera toujours la même chose ». Faux. C’est « toujours la même chose » parce qu’il y a toujours le même manque d’intérêt vis-à-vis de la question municipale. Les corrupteurs agissent dans les zones d’ombre, et si nous avons la lucidité de nous intéresser davantage à ce qui se passe dans notre ville, nous projetterons un éclairage puissant permettant de réduire les apparences de corruption.

Sinon, autant accepter de voir notre argent dilapidé et aller s’acheter des guimauves en prévision du prochain incendie « accidentel » touchant les projets d’un homme ayant des relations avec le crime organisé.

Nous avons les élus que nous méritons.

Et si nous étions les véritables coupables, de par notre indifférence, de cet âcre parfum de corruption qui flotte au-dessus de l’hôtel de ville de la métropole?

Voilà qui met la table pour Louise Harel qui, comme je l’annonçais il y a quelques semaines, a le poste de mairesse dans sa mire…