Les connards
24 février 2012

Il arrive un jour dans la vie de tout parent où son enfant lui demande : « Papa, que faisais-tu quand… » Quand le jeune s’éveille à son histoire, qu’il prend conscience des grands mouvements sociaux ayant transformé la société, des formidables luttes ou des tristes reculs ayant façonné la réalité contemporaine, il désire savoir où se situait ses parents dans ce formidable flux..

« Papa, que faisais-tu quand les étudiants se battaient pour une éducation accessible pour tous ? »
– Heu… Hmmm… Veux-tu vraiment le savoir, fiston ?
– Oui !
– Hé bien… J’étais à la solde du gouvernement en place et je portais un carré vert signifiant que j’étais en faveur de cette hausse.
– …

Que dire à un tel enfant ? J’aimerais le savoir. Je regarde ce Mouvement des Étudiants Socialement Responsables du Québec, dont les têtes dirigeantes sont reliées au Parti Libéral du Québec, et j’ai de la peine. Pas pour eux, bien sûr, mais pour leurs enfants. Comment un enfant doit-il se sentir quand il apprend que son père ou sa mère étaient de gros connards ?

* * *

Les connards ont toujours des justifications ; c’est ce qui les différencie des idiots. Un connard est un idiot qui a développé un argumentaire suffisamment convaincant pour convaincre d’autres idiots de s’élever jusqu’à devenir des connards.

La première règle du connard. Pour devenir un connard, il faut avant tout adopter une argumentation circulaire s’appuyant sur les préjugés. Par exemple, dans les années soixante aux États-Unis, on pouvait parler des « nègres » comme d’une race de paresseux. En 2012, au Québec, on peut parler des étudiants comme étant des buveurs de bière. Ça marche. C’est circulaire ; à l’opposant de prouver le contraire. Il suffit d’avoir vu une fois un étudiant buveur de bière et le tour est joué.

La seconde règle du connard. De la même manière, on sort quelques chiffres bidons sans aucun rapport avec la réalité. On compare les frais de scolarité par rapport à ceux payés en 1968, par exemple. Pourquoi 1968 ? Parce que. Voir le point un. Et qu’importe si les taux de scolarité et de diplomation étaient plus faibles. Pas le moindre soucis si le taux de fréquentation universitaire était si anémique qu’il avait fallu baisser violemment les frais de scolarité pour renverser la tendance au début des années soixante. Non. Vous n’avez rien compris. Quand vous êtes un connard, vous choisissez une date, vous choisissez un chiffre, et vous répétez jusqu’à épuiser tout le monde sauf les autres connards qui vous suivent..

La troisième règle du connard. Quand l’utilisation abusive de données ne fonctionne pas, on utilise des concepts en vogue qu’on tente d’arrimer à notre cause. Tiens, l’utilisateur-payeur, par exemple. Il suffit alors de dire qu’il est « socialement responsable » pour l’utilisateur de payer. Le truc fondamental, c’est de ne pas s’engager plus en avant dans cet argumentaire, de peur d’avoir à avoir une logique à assumer. Par exemple, une personne intelligente pourrait bien faire remarquer que personne n’irait à l’université ou presque avec l’utilisateur-payeur, qu’il n’y aurait plus de rue, plus d’aqueduc, et plus aucune forme de société complexe et collective. Le connard, quand il fait face à de tels arguments, doit ABSOLUMENT faire référence au point 1 et revenir sur les préjugés originaux.

* * *

Le connard, en fait, est un idiot doté d’une intelligence suffisante pour s’établir un réseau complexe de schémas mentaux schizophréniques lui permettant d’être en mesure de se regarder dans le miroir sans se rendre compte à quel point il est connard. Il peut ainsi vivre une vie pleine et épanouie et ne pas ressentir le moindre malaise, ni face à la pauvreté, ni face à la baisse de la fréquentation universitaire, ni face à la marchandisation de l’éducation. Le connard marche dans un tas de merde en respirant des effluves de rose.

Et quand, un jour, son enfant lui pose la question fatidique, quand son propre enfant le met en face de son statut de connard égoïste et centré sur son petit cul, que fait le connard ?

Pour la première fois de sa vie, il est honnête. Il a vendu son corps, son âme, le peu d’intelligence qu’il avait, et il met désormais sur le marché celle de son enfant, en lui révélant l’ampleur de sa connerie et en proposant, en retour de l’amour inconditionnel d’un enfant pour son parent, la vérité d’une vie gâchée à se prostituer pour des intérêts privés n’ayant aucun état d’âme à œuvrer contre le bien commun.

Car, plus que tout, le connard rêve que son fils devienne un jour un super-connard.

Il est prêt à tout pour ça.

« Fiston, dans la vie, commence par payer tes propres couches, sois responsable… »

La bulle éducative
24 février 2012

Un des arguments les plus fallacieux proposé par ceux qui appuient la hausse des frais de scolarité est celui du bête calcul individuel « retour sur investissement ». Combien de fois n’a-t-on pas entendu quelque arriviste claironner le mantra usé selon lequel il serait logique de s’endetter pour étudier parce que « le salaire plus élevé va permettre de rembourser » ? Même en faisant abstraction des avantages collectifs résultant d’une généralisation de l’éducation, cette marchandisation absolue des études supérieures échoue parce que ceux qui la prône ont oublié un élément central de tout investissement : le risque.

En effet, si la vie était aussi simple que ce que proposent ces apprentis-larbins, nous serions tous riches. Il suffirait de choisir un secteur où le profit est assuré, d’emprunter, d’investir, et de récolter la plus-value. Aussi simple que cela ! La réalité est autrement différente : aucun investissement, quand bien même ce serait dans son éducation, n’est assuré d’enrichir celui qui le fait. Ceux qui disent le contraire sont des ignorants.

Depuis des siècles, des périodes sont spontanément apparues où le profit semblait assuré et où la population investissait de manière aveugle dans des systèmes où le risque avait apparemment été éliminé de l’équation. On pourrait certes remonter à la tulipe-mania hollandaise du dix-septième siècle, où un bulbe pouvait s’échanger contre une maison, mais le vingtième siècle nous donne déjà de bons exemples. On n’a qu’à penser au marché boursier à la fin des années 20 ou des années 90 et au marché immobilier dans les années 2000.

Dans un cas comme dans l’autre, il était une période où on considérait qu’il s’agissait de l’investissement le plus solide qui soit. Si, en 1999, vous aviez tenté d’expliquer à quelqu’un que d’investir dans une entreprise point-com ne faisant pas encore de profits était stupide, on vous aurait ri à la face et on vous aurait répondu : c’est un nouveau paradigme. Et si, aux États-Unis, vers 2005, vous aviez souligné le ridicule de la vente de maisons à des gens non solvables, on vous aurait répondu que le prix des maisons va toujours monter.

C’est le propre des bulles de se baser sur un mythe de la croissance perpétuelle. Après des années de marché haussier, on en vient à croire que la hausse sera indéfinie, qu’il s’agit d’une nouvelle manière de fonctionner, et qu’il suffit de lancer un dollar en l’air pour qu’en retombent deux.

C’est exactement où nous en sommes avec l’éducation.

Depuis plus d’un demi-siècle, on a appris et observé que les gens qui font des études supérieures obtiennent un salaire et un potentiel d’emploi systématiquement supérieurs. Cette tendance, d’abord subtile, est devenue de plus en plus claire avec le temps. Aujourd’hui, il est devenu presque impossible de monter au sein d’une compagnie sans avoir un diplôme. On ne juge pas davantage de la compétence d’un enseignant ou d’un autre professionnel ; on exige le bout de papier. Le diplôme est devenu la clef quasi-unique de la réussite. Point de diplôme, point de salut !

Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Des gens ont, de tout temps, très bien gagné leur vie sans avoir accès à ces études. Il ne fait aucun doute que l’éducation supérieure favorise de meilleures conditions financières, mais cela n’a jamais été un pré-requis. Le talent et le travail avaient également un rôle important à jouer.

Un risque incalculable

Aujourd’hui, en proposant qu’il suffirait de s’endetter pour étudier et de rembourser les dettes avec un salaire plus élevé, on part du principe que le paradigme actuel va continuer indéfiniment. On part du principe que cette anomalie, d’un point de vue historique, d’une éducation très longue, complexe, et généralisée en tant que pré-requis au travail, va se perpétuer. On élimine tout risque du calcul.

En fait, les risques sont nombreux. L’éducation telle qu’on la connaît n’est possible que parce que notre société connaît un très haut niveau de complexité. Nous avons les moyens, collectivement, d’asseoir quelqu’un pendant quatre ans à se taper de la pédagogie pour apprendre comment enseigner des mathématiques à des enfants du primaire. Nous avons également les moyens de payer de longues études à des psychologues, philosophes, gestionnaires, comptables, etc. Cela est possible parce que notre société est complexe.

Or, rien ne garantit que cette complexité va se perpétuer. Rien ne garantit que ce « nouveau paradigme » est stable et durable. Nous avons vécu avec celui-ci depuis très longtemps et nous le croyons éternel, mais rien n’est moins sûr. Une foule de facteurs pourrait mener vers une simplification rapide (effondrement) des structures actuelles. Parmi ceux-ci, on ne peut évidemment pas oublier le pic pétrolier ; puisque notre complexité est coûteuse, et puisqu’elle n’existe que depuis l’ère du pétrole à bas prix, que se passera-t-il après celle-ci ?

Dans le cas d’une simplification, même partielle, on se retrouverait immédiatement avec un surplus de cerveaux et un manque de bras. Tous ces individus qu’on a incités à s’endetter pour étudier se retrouveraient sans emploi pendant que d’autres, ayant choisi un chemin alternatif et produisant quelque chose d’utile dans un contexte simplifié, prospéreraient.

Autrement dit : dans un monde où le pétrole coûterait cinq dollars le litre, par exemple, aurait-on besoin de davantage de bureaucrates ou de fermiers produisant une nourriture que nous ne pourrions plus importer de Californie ? Davantage de comptables ou d’artisans produisant ce que nous n’importerions plus de Chine ? Davantage de psychologues ou de mécaniciens, puisqu’il faudrait apprendre à réparer plutôt qu’à jeter ?

Les premiers seront les derniers

Il faut s’entendre que l’éducation est souhaitable. Quiconque désire s’éduquer devrait pouvoir le faire. Il nous faut cependant également admettre que le futur est incertain et que ce n’est pas parce que ceux qui ont un diplôme universitaire ont de meilleures conditions de vie depuis un demi-siècle qu’il en sera forcément le cas dans un demi-siècle.

Les temps changent, et, s’il faut se référer à la logique contrarienne de l’analyse boursière, ce changement est souvent précédé d’un moment sacré où il y a une unanimité sur la valeur à donner à quelque chose.

Dans l’éducation, ce moment est maintenant. Cette croyance en un nouveau paradigme n’a jamais été aussi forte. Cette conviction qu’il suffit d’aller s’asseoir sur un banc d’université pour réussir et qu’on peut s’endetter profitablement en le faisant, constitue un signal on ne peut plus clair qu’il convient d’être extrêmement prudent.

La seule chose qui soit certaine, au final, c’est qu’après l’éclatement de toute bulle, ceux qui sont embarqués dans celle-ci en dernier sont ceux qui souffrent le plus. Et ceux qui sont restés sur les lignes de côté, qui ont choisi leur propre voie, peuvent s’en sortir.

Personne ne connaît l’avenir. Mais si le passé s’en porte garant, c’est au moment où on annonce le plus de certitudes qu’il conviendrait d’être sceptique et de refuser d’embarquer dans un jeu qui pourrait ruiner toute une génération.

Frais de scolarité : la perspective nationale
19 février 2012

Dans le débat sur la hausse des frais de scolarité, il y a un enjeu qui est totalement laissé de côté : celui de la perspective nationale. Si l’éducation constitue un bien public, et si le gouvernement est honnête dans sa rhétorique selon laquelle les frais imposés aux étudiants permettraient d’augmenter le financement de 216 millions de dollars pour les universités, il aurait alors fallu se demander s’il n’y avait pas une manière d’aller chercher cette somme sans imposer ce fardeau supplémentaire aux étudiants québécois.



Source de l’image

La hausse des frais de scolarité est injuste. Cela est une évidence, car l’ensemble des études démontrent non seulement qu’elle entraîne une baisse de la fréquentation, mais également une augmentation des coûts pour l’État car les individus moins éduqués sont en général plus souvent malades, ont plus souvent affaire avec la justice et profitent généralement davantage du chômage.

Existe-t-il une manière d’augmenter le financement sans s’en prendre aux étudiants québécois ?

La réponse est OUI : l’éducation étant un bien collectif et ce bien collectif appartenant aux Québécois, qui ont la langue française comme langue nationale, il suffirait de faire payer le plein prix aux étudiants canadiens et étrangers qui fréquentent les universités de langue anglaise. Autrement dit : il ne faut plus accepter que des gens viennent contribuer à notre anglicisation à nos frais. Si des étudiants d’ailleurs veulent étudier à McGill, Concordia ou Bishop’s, qu’ils paient le prix complet de leur éducation.

Le tableau ci-haut devrait convaincre n’importe quel lecteur de l’importance numérique des étudiants canadiens et étrangers dans les universités de langue anglaise. En 2008, il y avait 11 447 étudiants étrangers et 13 452 étudiants canadiens dans les trois universités de langue anglaise au Québec, des universités devant, théoriquement, s’adresser à la minorité nationale. À McGill, il significatif de noter que près d’un étudiant sur deux ne vient pas du Québec.

Selon des données du Ministère de l’éducation, du loisir et du sport (MELS), une année d’université coûte en moyenne 29 941$ aux contribuables québécois. Généralement, les étudiants étrangers paient entre 10 000$ et 20 000$ par année, l’État comblant la différence. En utilisant une contribution minimale de 10 000$ par étudiant, cela donne une dépense de 114 millions de dollars de la part des Québécois. En fait, la situation est pire : le deuxième contingent étranger, originaire de la France, jouit d’une entente de réciprocité lui permettant de payer la même somme que les Québécois. Nous utilisons donc le 114 millions de dollars à titre de MINIMUM absolu payé par le gouvernement québécois pour les étudiants étrangers.

Dans le cas des étudiants canadiens, ceux-ci paient la moyenne canadienne, soit 5378$ par année. Conséquemment, l’État québécois finance à hauteur de 24 563$ chacun de ceux-ci (29 941$ – 5378$). Si on multiplie cette somme par les 13 452 étudiants canadiens fréquentant les universités de langue anglaise, on obtient la somme de 330 millions de dollars.

En clair, c’est près de 444 millions de dollars qui peuvent être économisés simplement en faisant payer le juste prix aux étudiants canadiens et étrangers qui viennent étudier chez nous dans une langue autre que la langue officielle. Un peu moins d’un demi-milliard de dollars simplement pour faire encore moins que ce que font déjà la quasi-totalité des nations sur cette planète : financer un seul réseau d’éducation nationale avec des services destinés à la minorité historique.

La nécessité de la cohérence

Cette solution est d’une simplicité désarmante. Parfois, les meilleures solutions le sont. Outre sa simplicité, elle a également le mérite d’être cohérente et de s’opposer aux arguments fallacieux à la fois de fédérations étudiantes préférant faire les yeux doux aux anglophones et d’un gouvernement ayant choisi la voie de la marchandisation de l’éducation.

Actuellement, le débat porte principalement sur les conséquences INDIVIDUELLES des choix éducatifs. Pour les étudiants, sauf de rares exceptions, on parle principalement des conséquences personnelles, de l’incapacité à allier travail et études, des risques de décrochage, etc. Au gouvernement, on rétorque que l’éducation constitue un investissement et qu’il serait donc logique d’investir dans son avenir individuel puisqu’il y aurait un salaire plus élevé en bout de piste.

Ces deux arguments sont incomplets parce qu’ils partent du principe que l’éducation est un bien individuel.

L’éducation, au contraire, constitue un bien collectif à partir du moment où l’État en assume ne serait-ce qu’une partie. Si l’État paie pour celle-ci, c’est parce qu’il a été démontré que l’éducation est rentable collectivement, qu’elle permet d’améliorer la société. L’État ne paie pas pour la réussite individuelle de chaque élève, mais pour la réussite COLLECTIVE de la société.

Ainsi, si l’éducation constitue un bien national profitant à l’ensemble de la collectivité québécoise et si la langue de la nation québécoise est le français, ne serait-il pas normal de s’attendre à ce que les étudiants canadiens et étrangers participant à notre anglicisation paient l’entièreté de leur éducation ? Ne serait-il pas normal, plutôt que de répartir la hausse des coûts également sur l’ensemble des étudiants, québécois, canadiens, étrangers, francophones, anglophones, de viser en priorité ceux dont le retour prévu pour la collectivité est le plus faible ?

Quand on sait que près d’un médecin sur deux formé à McGill quitte pour les États-Unis après sa formation, quand on sait que les étudiants étrangers retournent le plus souvent chez eux après avoir terminé leurs études, privant ainsi la société québécoise des fruits de l’investissement, pourquoi ne demanderait-on pas à ceux-ci de payer le juste coût de leur formation ? Dès qu’on a compris que l’éducation constitue un bien collectif, il devient sensé d’exiger que ceux qui ne participent pas durablement à cette collectivité paient plus cher que les autres.

L’idéal, bien sûr, serait de faire du Québec une nation normale, à l’image des autres sur cette planète, qui ne financent qu’un seul réseau d’éducation dans la langue nationale. L’idéal, ce serait évidemment que les universités de langue anglaise – financées à 29,3% du budget total – soient intégrées dans un seul réseau francophone avec quelques services correspondant au 5,6% de la population que constitue la minorité anglophone historique. L’idéal serait que le réseau d’éducation national dans la langue nationale soit entièrement gratuit de la maternelle au doctorat.

Même si ce monde est imparfait, nous pouvons néanmoins tendre vers une plus grande perfection. Celle-ci exige à tout le moins de reconnaître qu’il est injuste de faire payer si peu pour des étudiants d’ailleurs venant s’angliciser et nous angliciser chez nous.

Nous devons également reconnaître qu’une sortie de la crise actuelle respectant le caractère public de l’éducation consiste à ne pas cracher sur le demi-milliard de dollars que nous perdons en continuant à subventionner le monde entier pour qu’il vienne affaiblir pour quelques années notre langue avant de repartir créer de la richesse ailleurs.

À quand une véritable politique d’éducation nationale réellement accessible et au service de la nation québécoise ?

Frais de scolarité : la perspective nationale
19 février 2012

Dans le débat sur la hausse des frais de scolarité, il y a un enjeu qui est totalement laissé de côté : celui de la perspective nationale. Si l’éducation constitue un bien public, et si le gouvernement est honnête dans sa rhétorique selon laquelle les frais imposés aux étudiants permettraient d’augmenter le financement de 216 millions de dollars pour les universités, il aurait alors fallu se demander s’il n’y avait pas une manière d’aller chercher cette somme sans imposer ce fardeau supplémentaire aux étudiants québécois.



Source de l’image

La hausse des frais de scolarité est injuste. Cela est une évidence, car l’ensemble des études démontrent non seulement qu’elle entraîne une baisse de la fréquentation, mais également une augmentation des coûts pour l’État car les individus moins éduqués sont en général plus souvent malades, ont plus souvent affaire avec la justice et profitent généralement davantage du chômage.

Existe-t-il une manière d’augmenter le financement sans s’en prendre aux étudiants québécois ?

La réponse est OUI : l’éducation étant un bien collectif et ce bien collectif appartenant aux Québécois, qui ont la langue française comme langue nationale, il suffirait de faire payer le plein prix aux étudiants canadiens et étrangers qui fréquentent les universités de langue anglaise. Autrement dit : il ne faut plus accepter que des gens viennent contribuer à notre anglicisation à nos frais. Si des étudiants d’ailleurs veulent étudier à McGill, Concordia ou Bishop’s, qu’ils paient le prix complet de leur éducation.

Le tableau ci-haut devrait convaincre n’importe quel lecteur de l’importance numérique des étudiants canadiens et étrangers dans les universités de langue anglaise. En 2008, il y avait 11 447 étudiants étrangers et 13 452 étudiants canadiens dans les trois universités de langue anglaise au Québec, des universités devant, théoriquement, s’adresser à la minorité nationale. À McGill, il significatif de noter que près d’un étudiant sur deux ne vient pas du Québec.

Selon des données du Ministère de l’éducation, du loisir et du sport (MELS), une année d’université coûte en moyenne 29 941$ aux contribuables québécois. Généralement, les étudiants étrangers paient entre 10 000$ et 20 000$ par année, l’État comblant la différence. En utilisant une contribution minimale de 10 000$ par étudiant, cela donne une dépense de 114 millions de dollars de la part des Québécois. En fait, la situation est pire : le deuxième contingent étranger, originaire de la France, jouit d’une entente de réciprocité lui permettant de payer la même somme que les Québécois. Nous utilisons donc le 114 millions de dollars à titre de MINIMUM absolu payé par le gouvernement québécois pour les étudiants étrangers.

Dans le cas des étudiants canadiens, ceux-ci paient la moyenne canadienne, soit 5378$ par année. Conséquemment, l’État québécois finance à hauteur de 24 563$ chacun de ceux-ci (29 941$ – 5378$). Si on multiplie cette somme par les 13 452 étudiants canadiens fréquentant les universités de langue anglaise, on obtient la somme de 330 millions de dollars.

En clair, c’est près de 444 millions de dollars qui peuvent être économisés simplement en faisant payer le juste prix aux étudiants canadiens et étrangers qui viennent étudier chez nous dans une langue autre que la langue officielle. Un peu moins d’un demi-milliard de dollars simplement pour faire encore moins que ce que font déjà la quasi-totalité des nations sur cette planète : financer un seul réseau d’éducation nationale avec des services destinés à la minorité historique.

La nécessité de la cohérence

Cette solution est d’une simplicité désarmante. Parfois, les meilleures solutions le sont. Outre sa simplicité, elle a également le mérite d’être cohérente et de s’opposer aux arguments fallacieux à la fois de fédérations étudiantes préférant faire les yeux doux aux anglophones et d’un gouvernement ayant choisi la voie de la marchandisation de l’éducation.

Actuellement, le débat porte principalement sur les conséquences INDIVIDUELLES des choix éducatifs. Pour les étudiants, sauf de rares exceptions, on parle principalement des conséquences personnelles, de l’incapacité à allier travail et études, des risques de décrochage, etc. Au gouvernement, on rétorque que l’éducation constitue un investissement et qu’il serait donc logique d’investir dans son avenir individuel puisqu’il y aurait un salaire plus élevé en bout de piste.

Ces deux arguments sont incomplets parce qu’ils partent du principe que l’éducation est un bien individuel.

L’éducation, au contraire, constitue un bien collectif à partir du moment où l’État en assume ne serait-ce qu’une partie. Si l’État paie pour celle-ci, c’est parce qu’il a été démontré que l’éducation est rentable collectivement, qu’elle permet d’améliorer la société. L’État ne paie pas pour la réussite individuelle de chaque élève, mais pour la réussite COLLECTIVE de la société.

Ainsi, si l’éducation constitue un bien national profitant à l’ensemble de la collectivité québécoise et si la langue de la nation québécoise est le français, ne serait-il pas normal de s’attendre à ce que les étudiants canadiens et étrangers participant à notre anglicisation paient l’entièreté de leur éducation ? Ne serait-il pas normal, plutôt que de répartir la hausse des coûts également sur l’ensemble des étudiants, québécois, canadiens, étrangers, francophones, anglophones, de viser en priorité ceux dont le retour prévu pour la collectivité est le plus faible ?

Quand on sait que près d’un médecin sur deux formé à McGill quitte pour les États-Unis après sa formation, quand on sait que les étudiants étrangers retournent le plus souvent chez eux après avoir terminé leurs études, privant ainsi la société québécoise des fruits de l’investissement, pourquoi ne demanderait-on pas à ceux-ci de payer le juste coût de leur formation ? Dès qu’on a compris que l’éducation constitue un bien collectif, il devient sensé d’exiger que ceux qui ne participent pas durablement à cette collectivité paient plus cher que les autres.

L’idéal, bien sûr, serait de faire du Québec une nation normale, à l’image des autres sur cette planète, qui ne financent qu’un seul réseau d’éducation dans la langue nationale. L’idéal, ce serait évidemment que les universités de langue anglaise – financées à 29,3% du budget total – soient intégrées dans un seul réseau francophone avec quelques services correspondant au 5,6% de la population que constitue la minorité anglophone historique. L’idéal serait que le réseau d’éducation national dans la langue nationale soit entièrement gratuit de la maternelle au doctorat.

Même si ce monde est imparfait, nous pouvons néanmoins tendre vers une plus grande perfection. Celle-ci exige à tout le moins de reconnaître qu’il est injuste de faire payer si peu pour des étudiants d’ailleurs venant s’angliciser et nous angliciser chez nous.

Nous devons également reconnaître qu’une sortie de la crise actuelle respectant le caractère public de l’éducation consiste à ne pas cracher sur le demi-milliard de dollars que nous perdons en continuant à subventionner le monde entier pour qu’il vienne affaiblir pour quelques années notre langue avant de repartir créer de la richesse ailleurs.

À quand une véritable politique d’éducation nationale réellement accessible et au service de la nation québécoise ?

Anglomanie et clientélisme estudiantins
14 février 2012

Autre signe distinctif de l’état de dégénérescence de la pensée collective au sein de ce qui fut un jour une classe étudiante sur la page Facebook, ironiquement, de la CLASSE. Un lien faisait état de l’affichage d’une banderole anti-hausse des frais entièrement en anglais au-dessus de l’autoroute Décarie. Un commentateur a souligné le fait que ça aurait été beaucoup mieux en français ; s’en est suivie une belle démonstration de l’anglomanie et du clientélisme ambiants, dans une suite de commentaires qui auraient fait faire des cauchemars aux leaders étudiants d’il y a une génération.

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L’argumentaire des anglomanes de service est toujours sensiblement le même : clientéliste. Le premier commentateur écrivait :

Ya pas juste des université française (sic) au québec… Que ce soit un anglais ou un français on s’en tape tu pas!! L’important c’est que le message passe! Comment pouvons nous accepter cette hausse pour nos enfants; les générations futures.

Suis-je le seul à voir la contradiction ici ? L’individu commence son commentaire en prônant la satisfaction des intérêts INDIVIDUELS des anglophones et termine en parlant de l’intérêt COLLECTIF des générations futures. S’il ne s’était agi que d’un seul individu, je n’en parlerais pas, mais c’est là un discours que je trouve tout aussi courant qu’il est faux.

D’un côté, on parle du respect des individus, de la nécessité de leur parler dans leur langue, de penser à eux de manière individuelle et selon leur bien-être individuel, en faisant abstraction du bien-être collectif que constitue la survie du français, par exemple. Mais de l’autre, il faudrait demander au reste de la population de penser au bien-être collectif des étudiants et de la société en général. Me suivez-vous toujours ?

En clair, les individus adoptant ce genre de discours ont de la difficulté à bien affirmer leur conception de l’éducation. Cette éducation constitue-t-elle un enjeu individuel ou collectif ? La différence est fondamentale. Si l’éducation est un bien individuel, et qu’on doive donc offrir une éducation dans plusieurs langues étrangères et selon les demandes des clients-étudiants, de quel droit interpelle-t-on les contribuables pour qu’ils la paient ? À l’inverse, si on considère que l’éducation constitue un bien collectif profitant à l’ensemble de la société, pourquoi tolère-t-on qu’on finance une éducation dans une langue étrangère et s’adresse-t-on aux étudiants comme s’ils étaient des clients ? Pourquoi refuse-t-on de les intégrer à la collectivité québécoise en s’adressant à eux dans la langue des Québécois ?

Adopter un discours logique m’apparaît indispensable. On ne peut pas sortir dans la rue à 10 000 ou 20 000 en demandant qu’on respecte le droit COLLECTIF à l’éducation et en refusant la marchandisation de celle-ci, alors que d’un autre côté on méprise le droit COLLECTIF des Québécois d’assurer la survie de leur langue et qu’on accepte le clientélisme d’étudiants vivant ici mais refusant obstinément d’apprendre la langue nationale.

Cette faille dans la pensée de plusieurs leaders étudiants est fondamentale. Elle indique qu’au-delà des beaux discours socialisants, ceux-ci ont déjà capitulé et qu’ils considèrent déjà les étudiants comme des clients et l’éducation comme une marchandise.

Le ver est dans la pomme : leur mouvement est condamné à l’échec non pas parce que la cause n’est pas juste – elle est juste ! – mais parce que ceux qui la porte ne comprennent pas pas de quelle manière elle l’est. Ils ne réalisent pas que si l’éducation constitue une richesse collective, cette richesse doit donc appartenir non pas à un étudiant individuel – peu importe sa langue maternelle – mais à la collectivité, qui a le français comme langue commune et qui s’attend à ce que l’éducation contribue au bien-être commun, ce qui inclut la survie du français en tant que seule langue commune et officielle du Québec.

En attendant, qu’ils continuent de parler de bloquer la hausse. Mais qu’ils ne le fassent surtout pas en parlant de le faire « ensemble » quand ils méprisent le combat COLLECTIF des Québécois pour assurer la survie de leur langue.

Si je m’oppose aux hausses, c’est également pour le bien-être des générations futures. Des générations qui ont tout autant le droit d’avoir accès à une éducation de qualité et gratuite que de pouvoir vivre en français dans un environnement francophone où on intègre les anglophones dans la langue commune plutôt que de les exclure en s’adressant systématiquement à eux en anglais.

La FEUQ: une nuisance pour le Québec
13 septembre 2011

Dans un récent billet, je dénonçais l’anglicisation de la campagne Facebook de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). La FEUQ va encore plus loin maintenant avec un site internet entièrement en anglais, copie conforme de son site dans la langue nationale. Dans une véritable fuite vers l’avant, la FEUQ continue son approche clientéliste et assure ainsi l’échec de toute tentative de bloquer la hausse des frais de scolarité. Pire: si on adopte la mentalité et le discours de la FEUQ, on doit logiquement accepter une telle hausse. Je m’explique.

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En anglicisant sa campagne et son site web d’opposition à la hausse des frais de scolarité, la FÉUQ adopte une attitude de type « service à la clientèle », c’est-à-dire qu’elle considère l’étudiant non pas comme faisant partie d’une classe sociale étudiante elle-même faisant partie de la collectivité qu’est le Québec, mais plutôt comme un individu désolidarisé, isolé, auquel on doit offrir des « services » corporatifs. Dans le cas présent, ces services sont la langue anglaise, mais également la (tentative de) protection contre la hausse des frais de scolarité.

Ainsi, plutôt que de rappeler à l’étudiant de langue anglaise qu’il fait partie d’une collectivité québécoise ayant la langue française comme langue commune et que son sort individuel ne peut être détaché du désir COLLECTIF d’avoir une éducation aussi accessible que possible dans l’optique d’un enrichissement collectif de la nation québécoise, on le traite comme un client. Tu paies pour des services, tu obtiens des services. Et tant pis si ton anglicisation comporte un coût pour la collectivité.

Parallèlement, même l’argumentaire de la FEUQ est basé sur ce concept de clientélisme et de marchandisation de l’éducation. Dans sa conclusion, après quelques entourloupettes à la sauce « société du savoir » et autres charesteries, la FEUQ met clairement l’accent sur l’étudiant, sur son endettement, sur l’endettement de sa famille, sur son accès, etc. On effleure à peine le sujet des gains COLLECTIFS issus de l’éducation sinon pour parler du contribuable et de l’impôt qu’il peut payer. Quant à l’idée même qu’il puisse exister une nation dont l’éducation permettrait d’améliorer le bien-être intellectuel, on n’en souffle pas mot. Pour la FEUQ, la nation québécoise n’existe pas; seuls les étudiants – ses étudiants, ses clients – ont leur importance.

Les lecteurs de ce blogue savent que je suis en faveur de la gratuité scolaire. Ce désir qui est le mien d’assurer une éducation gratuite est basé sur la compréhension de l’enrichissement COLLECTIF issu d’une telle gratuité. Si je suivais la logique individualiste de la FEUQ, je ne pourrais pas m’opposer à la hausse des frais de scolarité. À partir du moment où on considère l’étudiant comme un client, à qui on s’adresse en anglais (et tant pis si les francophones seront minoritaires sur l’île de Montréal dans vingt ans, comme nous l’apprenait l’OQLF cette semaine), et pour lequel on se soucie strictement de « ses » frais, de « son » endettement, de « son » accessibilité, on légitime de facto le même genre de raisonnement clientéliste et individualiste chez n’importe qui d’autre au sein de la société.

Ainsi, moi, par exemple, payeur de taxes et d’impôts, je pourrais affirmer que je ne veux pas qu’on prenne « mon » argent et qu’on augmente ainsi « mon » endettement pour payer l’éducation des étudiants. Vous comprenez la logique? C’est simple: si les étudiants deviennent des clients devant jouir de services individualisés, moi, toi, vous, n’importe qui peut exiger le même traitement. Si on considère comme normal de mettre en danger la langue française au Québec en anglicisant les communications avec les étudiants du Québec, ou si on considère comme acceptable de considérer avant tout le problème de la hausse des frais de scolarité comme étant celui des étudiants eux-mêmes, pourquoi devrait-on éprouver la moindre solidarité pour cette cause? À la limite: « Qu’ils paient, ces étudiants! »

L’éducation et la langue sont des enjeux COLLECTIFS

En vérité, l’éducation et la langue sont des enjeux collectifs. On ne peut pas davantage adopter une approche individualiste pour l’un que pour l’autre. Ce sont des mesures collectives qui ont permis d’améliorer l’accessibilité aux études dans les années soixante et ce sont des mesures collectives qui ont permis d’améliorer la situation du français dans les années soixante-dix.

Or, il n’y a pas de mesure collective sans limitation, même marginale, des libertés individuelles. Pour améliorer l’accessibilité aux études dans les années soixante, on a limité la liberté individuelle des collèges de charger le prix qu’ils voulaient. Pour améliorer la situation du français, on a limité la liberté individuelle d’avoir accès aux études en anglais au primaire et au secondaire. Il en est de même pour quantité d’autres aspects de notre vivre-ensemble: nommez-moi un gain collectif issu d’une loi ou d’une règle et je vous parlerai d’une liberté individuelle bafouée. Même quand on m’oblige à arrêter au feu rouge on limite ma liberté individuelle de ne pas le faire.

C’est ainsi que fonctionne une société. On limite légèrement et équitablement la liberté des individus pour augmenter la liberté de la collectivité. On paie des impôts élevés pour payer les frais de scolarité des étudiants et en échange on s’enrichit collectivement. On s’adresse aux étudiants en français et en échange on favorise leur intégration dans la langue commune et officielle du Québec.

La FEUQ, en tournant le dos aux enjeux collectifs et en transformant son discours en verbiage de spécialistes du service à la clientèle, nuit ainsi non seulement à la cause des frais de scolarité des étudiants, mais également à notre capacité collective à assurer la survie de notre langue nationale à Montréal et au Québec. Plutôt que de se mettre à genoux devant une minorité anglophone historique formant 5,6% de la population du Québec, la FEUQ ferait mieux de se battre pour que cette minorité cesse de recevoir 29,3% du financement pour ses institutions universitaires et que l’argent soit réinvesti pour les institutions profitant à l’ensemble de la société québécoise et ne servant pas principalement de tremplin vers les États-Unis ou le Canada.

En se désolidarisant des enjeux collectifs nécessaires à notre mieux-être, la FEUQ perd toute crédibilité pour parler au nom des étudiants et elle façonne elle-même le retentissant échec qu’aura sa campagne à faire reculer le gouvernement.

Quand on s’adresse aux individus plutôt qu’à la collectivité, on obtient des réponses individuelles plutôt que collectives.

La FEUQ veut aider les étudiants-individus; elle est devenue une nuisance pour le Québec-nation.

Les parvenus
3 avril 2011

Regardez-les ces parvenus! Ils n’ont pas encore trente ans qu’ils sont déjà vieux; leur vive tignasse camoufle quelque triste grisaille sous le scalp. S’opposant aux revendications des étudiants et de ceux qui ont pris acte de l’immoralité et de l’irrationalité économique d’une hausse des frais de scolarité avec autant d’ardeur qu’ils défendent leurs diplômes fraîchement acquis, ils trahissent le rôle traditionnel de l’élite et méprisent jusqu’aux faits pour justifier leur nouveau statut social.

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Mathieu Bock-Côté, Pierre-Yves McSween, et d’autres, et d’autres… Ces jeunes parvenus envahissent toutes les tribunes et se servent de leurs diplômes – obtenus à bas coût – comme autant de preuves d’une vertu dont ils aimeraient priver la génération suivante.

Le premier se dit sociologue mais du haut de son doctorat qu’il exhibe comme d’autres auparavant caressaient ostentatoirement un chapelet pour s’absoudre de leur probable bêtise, il affirme que la fin du « verrou » du gel des droits de scolarité est inévitable et qu’il devrait sauter pour « moderniser » le modèle québécois (lire: l’affaiblir pour permettre de plus grands écarts de richesse). Silence, pourtant, sur le fait qu’il a été démontré que chaque dollar investi dans un étudiant universitaire en rapporte cinq à l’État en taxes et impôts. Silence également sur les milliards de dollars de baisses d’impôts aux mieux-nantis et aux entreprises qui ont été consenties depuis une décennie, alors même qu’une étude de l’IRIS a démontré que la gratuité scolaire totale ne coûterait que 550 millions de dollars, moins de 1% du budget total de l’État (( DAOUAD, M. et P. HURTEAU (2007), Gtatuité scolaire: trois scénarios d’applications, IRIS, octobre )). Bock-Côté n’est pas à la recherche de la vérité; il cherche à justifier son inutilité.

Le second se prétend comptable pour avoir accès au gotha des tribunes publiques de La Presse ou d’autres médias « crédibles » (lire: de droite), mais il tient le même discours débilitant bâti sur de tels préjugés qu’il fait honte à sa profession. Se basant strictement sur son expérience personnelle – à l’opposé de toute méthode scientifique – il prétend que les étudiants seraient chanceux parce que les ordinateurs portables sont moins chers qu’il y a dix ans et que le gel des frais de scolarité est inacceptable parce que « tout a un prix ». Malgré l’incroyable force de son argumentaire (!), il demeure silencieux quant au fait que beaucoup d’étudiants, sinon la majorité, n’ont pas les moyens d’avoir un ordinateur portable. Silence également sur le fait que si « tout a un prix », c’est à l’impôt progressif de le payer – le plus riche contribuant davantage que le moins-nanti – et non à des étudiants qui commencent dans la vie et qui n’ont pas tous eu la chance de naître dans une famille aisée.

Il fut un temps – possiblement trop bref – où l’élite intellectuelle du Québec œuvrait pour le bien-être collectif de la population. Consciente de son statut privilégiée, émancipée de par une éducation obtenue de bonne fortune ou de bonnes grâces, elle ne cherchait pas à justifier sa position avantageuse dans l’échelle sociale, mais elle se donnait comme mission de contribuer à l’émancipation globale de la population. Les problèmes étaient abordés sous l’angle de l’intérêt de tous, et on ne rebutait pas de questionner les pouvoirs en place, de s’attaquer aux dogmes qui nuisaient à ce bien commun.

Aujourd’hui, alors que la débandade du néolibéralisme ne fait plus de doute et que les dogmes économiques de droite sont de plus en plus remis en question par les crises et par l’augmentation des inégalités sociales qu’ils provoquent, les Bock-Côté et les McSween de ce monde se contentent d’opiner bêtement du chef, réservant leur capital intellectuel (pour utiliser un terme qu’ils comprennent) à leurs emplois respectifs et utilisant les tribunes disponibles non pas pour favoriser l’élévation générale de la société, mais pour s’assurer leur place de choix dans l’ordre injuste se mettant en place devant nos yeux. Élite médiocre.

La société forme un tout. Avant la Révolution tranquille, elle était très élitiste, mais cet élitisme avait comme contrepoids une morale chrétienne encourageant le don, la charité et faisant peser le spectre de l’opprobre général sur un enrichissement trop exagéré. L’État a remplacé la religion et ce qu’on a appelé l’État-providence, jusqu’à ce qu’on commence à la démantibuler au début des années 80, a systématisé une redistribution de la richesse que la religion opérait, avec difficulté, par la bonne foi de tous. Et encore maintenant, qu’on regarde d’autres peuples, partout la même situation: ou bien l’État, ou bien la religion. Ni un, ni l’autre, et il n’y a plus la cohésion sociale permettant à une société de réussir.

D’une manière plus large, en prônant le retrait de l’État en général et dans l’éducation en particulier, et puisqu’il n’y a aucune structure pour le remplacer, tous ces parvenus travaillent à créer une rupture avec les idéaux d’accessibilité et d’égalité de la Révolution tranquille en précipitant les jeunes de la prochaine génération non seulement dans l’ignorance et un appauvrissement plus marqué, mais également en leur offrant une société désolidarisée où le seul horizon envisageable consiste à s’endetter pour devenir d’autres parvenus, petits faiseux moralisateurs et réactionnaires sans aucune autre valeur que leur désir d’enrichissement très personnel.

Quand l’éducation devient une marchandise comme une autre, il se trouve toujours quelqu’un qui possède peu, mais qui se glorifie de ce que son peu vaille toujours plus que celui qui n’a rien.

Au royaume des parvenus, une seule règle: tout pour soi.

Frais de scolarité: le mensonge de l’indexation
19 mars 2011

S’il y a un seul mensonge méritant d’être dénoncé dans l’opération de justification des hausses brutales des frais de scolarité universitaires, c’est celui de l’ajustement à l’inflation de 1968. Cette idée, relayée tant par le gouvernement que par divers éditorialistes de droite, est la suivante: si on avait indexé les frais de scolarité cette année-là, ils seraient équivalents aux hausses qu’on vient d’imposer. Un non-sens.

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En effet, l’année 1968 ne peut constituer une référence crédible. Bien sûr, c’est en 1968 que le gouvernement du Québec a, dans la foulée du rapport Parent, décidé de réglementer ces frais. Or, cela ne signifie absolument pas que les frais imposés en 1968 étaient équitables d’un point de vue objectif. Simplement, ils étaient moins élevés que pour les années précédentes. Affirmer que les hausses de frais constitueraient simplement un rattrapage par rapport à cette année précise ne nous apprend strictement rien, d’autant qu’il ne peut être inutile de rappeler que seulement huit années plus tôt les Québécois vivaient un état de sous-scolarité tout à fait aberrant, où moins de 2,9% des francophones fréquentaient l’université et où la minorité de langue anglaise obtenait près du double des doctorats de la majorité de langue française. (( LINTEAU, P.-A., R. DUROCHER, J.-C. ROBERT et F. RICARD (1986). Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, p. 320. )) L’année 1968 constituait le début du changement, la fin de la sous-scolarisation des Québécois. Vouloir rayer quarante années de progression d’un coût de baguette magique pour nous ramener à ce stade initial a de quoi surprendre, pour le moins! Au prochain budget, voudra-t-on nous ramener aux frais indexés de 1960? De 1950? De 1940? Où s’arrêterait cette folie?

Par ailleurs, on ne peut comparer la valeur d’un diplôme de 1968 avec celle d’un diplôme de 2011. Les statistiques obtenues à cet effet, au Québec, datent de 1975-76, mais elles sont révélatrices. Comme le montre le tableau suivant, en l’espace d’une trentaine d’années, le pourcentage de la population sans diplôme est passé de 43% à seulement 14%. De la même manière, le taux d’obtention d’un baccalauréat a plus que doublé, passant de près de 15% à plus de 32% alors que les détenteurs d’une maîtrise ou d’un doctorat ont été, proportionnellement à la population, multipliés par trois. Et nous parlons ici de 1975-76, ne l’oublions pas: les données seraient sans aucun doute beaucoup plus spectaculaires si on pouvait compiler à partir de 1968!

Taux d’obtention d’un premier diplôme au Québec, 1975-76 et 2006-07

Diplôme Année scolaire
1975-76 2006-2007
Aucun diplôme 43,0% 13,8%
Secondaire 57,0% 86,2%
Collégial 20,8% 37,5%
Baccalauréat 14,9% 32,1%
Maîtrise 2,7% 9,2%
Doctorat 0,4% 1,3%

Source: Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. Indicateurs de l’éducation: édition 2009.

Ces chiffres nous font état d’une démocratisation des études supérieures. En 1960, un étudiant universitaire faisait partie de la plus petite élite de la société; en 1975, alors qu’un peu moins de la moitié de la population était toujours sans diplôme, le même étudiant faisait toujours partie de l’élite, mais d’une élite beaucoup plus élargie. Aujourd’hui, alors que près de 86% des étudiants finissent leur secondaire et qu’un citoyen sur trois possède un diplôme universitaire, l’obtention d’un baccalauréat est devenue quelque chose de quasi-banal.

Ainsi, la valeur d’un diplôme a baissé. Les entreprises, préférant avoir des employés mieux formés, exigent des niveaux d’étude de plus en plus élevés pour un même emploi. On estime ainsi qu’entre 1982 et 1997, le taux d’obtention d’emplois permanents et à temps plein par les détenteurs de baccalauréat a chuté de 75% à 51%. Parallèlement, au Canada, le nombre d’emplois occupés par des détenteurs d’un diplôme universitaire est passé, de 1990 à 2009, de 1,9 million à 4,2 millions.

Ce qu’il est important de bien saisir, c’est que la valeur de l’éducation en tant que telle n’a pas nécessairement diminué. Il est plus que probable qu’un diplômé de 2011 apprend autant, sinon davantage, qu’un diplômé de 1976. Par contre, puisque le bassin de diplômés universitaires a beaucoup augmenté, les entreprises d’aujourd’hui ont tendance à laisser en plan des individus n’ayant, par exemple, qu’un diplôme du secondaire, alors que celles d’hier n’auraient pas hésiter à les engager et à payer pour perfectionner la formation réellement utile au travail. En clair: l’étudiant finissant son secondaire pouvait avoir accès à une formation spécifique payée par l’employeur tandis que l’étudiant choisissant les études universitaires faisait partie d’une élite lui permettant d’avoir de bien meilleures chances d’emploi que le même étudiant d’aujourd’hui.

En conséquence, et d’un point de vue purement comptable, il est tout à fait malhonnête de comparer les frais de scolarité de 1968 à ceux d’aujourd’hui. Ce sont deux époques complètement différentes. Cette comparaison n’a pas davantage de prise sur le réel qu’un général militaire se vantant, en 2011, d’avoir une armée de milliers d’archers pour s’opposer à des avions supersoniques.

Oui, le Québec a fait le choix de constituer, en Amérique du Nord, la nation offrant la meilleure démocratisation des études supérieures. Ce choix a eu la conséquence de généraliser l’obtention de diplômes universitaires, rendant moins probable l’accès obligé à un emploi de qualité dès l’obtention du diplôme. Comme le note Michèle Ouimet, le Québec est aujourd’hui en tête de peloton parmi toutes les provinces canadiennes.

La véritable question n’est donc pas de savoir si les étudiants doivent « faire leur part ». Leur part, ils la font lorsqu’ils paient des impôts: il a été démontré qu’un étudiant universitaire rapporte près de 8$ en impôts à l’État pour chaque dollar investi dans sa formation. C’est en se trouvant un emploi que l’étudiant, devenu travailleur, fait sa part et enrichi notre nation.

Non, la véritable question est la suivante: veut-on réellement redonner à l’éducation supérieure son caractère élitiste, en faisant la chasse gardée d’une minorité privilégiée par la naissance ou par quelques rares bourses? Veut-on réellement réduire drastiquement de nos universités toutes les matières ne débouchant pas sur un emploi payant permettant de rembourser rapidement les dettes contractées?

En prenant l’année 1968 comme référence, le gouvernement Charest, avec l’appui de l’opposition-fantôme péquiste, lance le message que l’heure n’est plus si loin où on aura dilapidé complètement l’héritage de la Révolution tranquille pour revenir à cette bonne vieille époque des porteurs d’eau analphabètes, à la langue aussi massacrée que la pensée, abâtardis par des siècles d’à-plat-ventrisme devant une logique comptable n’ayant mené qu’à une infériorisation si systématique qu’elle n’avait comme horizon que la servitude volontaire de maîtres qui n’étaient grands que parce que nous étions petits.

Les 6 mythes des frais de scolarité (et autre contre-propagande)
17 mars 2011

Le gouvernement Charest a décidé d’accélérer les hausses des frais de scolarité dans un budget qui, à l’instar de celui de l’an dernier, prend du pauvre pour donner au riche. Sous prétexte d’un sous-financement des universités dont il est lui-même responsable, il sacrifie la prochaine génération en se basant non pas sur des faits, mais sur des préjugés colportés par une foule d’idiots utiles davantage avides d’idéologie que de faits. Dans cette attaque contre l’universalité, soulignons la contribution exceptionnelle de La Presse, qui, dans une fausse page de débats, d’où sont tirés plusieurs des mythes ci-bas, fait la promotion active de l’idée qu’il est légitime d’endetter ou de priver d’éducation les individus parmi les plus fragiles de la société.

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Voici quelques uns des mythes propagés par divers idéologues et relayés par les médias.

Mythe 1: la hausse des frais de scolarité n’aurait pas d’impact sur la fréquentation.

Cette idée va à l’encontre de toute logique. Il devrait être évident pour tout le monde qu’un individu n’ayant pas les moyens ou la possibilité de s’endetter au-delà de ce qu’il anticipe comme capacité de rembourser risque d’être moins tenté par la poursuite d’études universitaires. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit lorsque ces frais ont été haussés de 645$ par année en 1989 à 1526$ en 1993: le nombre d’étudiants fréquentant l’université a diminué sensiblement, passant de près de 257 000 en 1992 à près de 232 000 cinq ans plus tard. (( Tableau 477-0013 Effectifs universitaires, selon le régime d’études, le niveau d’études, la Classification des programmes d’enseignement, regroupement principal (CPE_RP) et le sexe, annuel (nombre) )) Les étudiants à temps partiel furent particulièrement touchés: malgré la hausse de la population québécoise, ceux-ci ne s’en sont jamais remis; de près de 123 000 qu’ils étaient en 1992, ils n’étaient plus que 97 000 en 2007-08. La hausse des frais de scolarité a un impact indéniable sur la fréquentation.

Mythe 2: le gouvernement investirait davantage si les étudiants le faisaient également.

On nous présente la hausse des frais de scolarité comme étant la contribution des étudiants au meilleur financement des universités, assurant que le gouvernement ferait sa « juste » part. L’histoire nous incite à un sain scepticisme. Une étude de la FAÉCUM, publiée en 2003, fait état d’une réalité tout autre: entre 1990-91 et 1998-99 (grosso modo avant le réinvestissement des années 2000), les étudiants ont payé 1587$ de plus en frais de scolarité, tandis que la contribution gouvernementale était réduite de 2720$ par étudiant. L’effort fut donc à sens unique. Rien ne nous permet de croire que la situation serait différente aujourd’hui. La volonté d’offrir davantage de bourses est louable, mais elle s’apparente davantage au mieux à de la pensée magique, au pire à de la charité, et tout porte à croire que les promesses déçues de la première hausse du début des années 90 seront de nouveau d’actualité.

Mythe 3: les étudiants n’auraient qu’à moins boire de bière ou dépenser pour des vêtements griffés.

Ce discours est celui tenu par Pierre-Yves McSween, un arriviste populaire dans les médias de droite parce qu’il est jeune et trempe son discours vieillot dans la soupe du jour. Selon lui, les études sont un moment de sacrifice et la solution, pour les étudiants, serait simplement de réduire leurs dépenses d’objets de luxe. Ça ne vole pas très haut ici; nous ne sommes pas loin du mythe de l’étudiant richissime se promenant en voiture sport et se payant des voyages dans le sud à répétition. La réalité est tout autre: une étude de la FEUQ a démontré que près de 25% des étudiants ont un revenu inférieur à 12 000$ par année, de loin inférieur au seuil de la pauvreté. Gageons qu’ils ne trouveront pas grand réconfort dans les paroles de McSween!

Mythe 4: les frais de scolarité relativement moins élevés du Québec constitueraient une anomalie.

Ce mythe a la peau dure. Se basant sur un manque flagrant de connaissances quant à la situation dans d’autres pays, il est notamment relayé par Jean-Herman Guay, un droitiste impénitent n’ayant même pas l’honnêteté d’assumer clairement ses positions. L’idée est la suivante: puisque les frais de scolarité sont plus élevés un peu partout en Amérique du Nord, il faudrait hausser les nôtres pour rattraper notre « retard ». En fait, ce sont plutôt les frais de scolarité de l’Amérique du Nord qui constituent une anomalie. Les données de l’OCDE (2007) démontrent que le Canada, les États-Unis, le Japon et l’Australie font partie d’un club très sélect de pays imposant des frais prohibitifs à leurs étudiants. À l’inverse, les frais sont moins élevés un peu partout, notamment en Norvège, au Danemark, en Suède, en Islande, en Finlande et en République tchèque, où l’éducation supérieure est entièrement gratuite. Et comme le souligne un Québécois vivant en Suède, ce pays est pourtant très prospère!

Mythe 5: la hausse des frais de scolarité permettrait de renflouer les universités.

Il faut bien comprendre une chose dans tout ce débat: l’impact des frais de scolarité n’est pas si important que cela sur l’ensemble du financement des universités du Québec. Par exemple, si on augmente ces frais de 1625$ par étudiant à temps plein, on obtient près de 250 millions de dollars. Le financement total des universités québécoises atteignant un peu moins de 6 milliards de dollars, on pénalise les étudiants, les incite à ne pas poursuivre leurs études, et tout ça pour quoi dites-moi?

Mythe 6: le Québec n’aurait pas les moyens de se passer de ces hausses.

Comme nous venons de le souligner, cette mesure rapportera près de 250 millions de dollars chez les étudiants à temps plein. On pourrait peut-être parler d’un peu plus de 300 ou 350 millions en comptant les étudiants à temps partiel – et nous n’incluons pas ici les bourses qui devraient être, si on fait confiance au gouvernement, plus généreuses. Les idéologues n’ont de cesse de nous dire que notre « fardeau » fiscal ne permet plus d’offrir de tels services. C’est faux: il s’agit d’un choix idéologique. Le gouvernement Charest a déjà offert des réductions d’impôts de plus d’un milliard de dollars, principalement à la classe moyenne supérieure et aux mieux-nantis, et si on établit un bilan des quinze dernières années, en incluant le gouvernement du Parti Québécois, c’est de près de dix milliards de dollars que s’est privé l’État québécois parce qu’il a fait le choix de ne plus imposer adéquatement les mieux-nantis et les entreprises. Encore récemment, on apprenait que le gouvernement nous a privé de cinq milliards de dollars en refusant d’imposer des redevances adéquates pour l’exploration des gaz de schistes. Les ressources existent, mais il s’agit d’un choix idéologique que de refuser de les prendre là où elles sont et de préférer s’attaquer aux plus faibles de la société.

* * *

Cette liste de mythes n’est pas exhaustive, mais elle donne une idée de l’ampleur de la désinformation que relaient une foule de soi-disant intellectuels qui ont tous en commun d’avoir adopté l’idéologie néolibérale du moins d’État. Les universités, plutôt que d’être des lieux du savoir devant permettre l’élévation des Québécois et l’enrichissement de la collectivité, sont devenues, dans les faits, de gigantesques entreprises privées en compétition les unes avec les autres et combattant férocement pour l’accueil d’étudiants-marchandises qui, eux, s’endettent en fonction d’un travail futur lui aussi purement utilitaire.

Un médecin, un avocat, un biochimiste, qui se plaindra? Ceux-ci auront le loisir de rembourser leurs dettes. Mais qu’en est-il du philosophe, de l’historien, du musicien? Dites-moi: quelle société a davantage besoin d’avocats que de philosophes? Quelle société peut se permettre de faire abstraction de tout ce qui la rend unique et lui permettant, à terme, de s’améliorer non seulement d’une manière marchande, mais également intellectuellement ou culturellement?

* * *

À court terme, une autre solution est possible. Une université comme McGill, pour ne nommer qu’elle, accueille chaque année près de 48% de ses étudiants d’en-dehors du Québec. Ceux-ci, lorsqu’ils viennent du Canada (27% du total), paient la moyenne canadienne des frais de scolarité, tandis qu’ils peuvent payer entre 10 000 et 20 000$ lorsqu’ils viennent d’en-dehors du Canada. Le Ministère de l’éducation, des loisirs et du sport (MELS) a estimé à un peu moins de 30 000$ le coût pour une année d’université, en moyenne, pour chaque étudiant. Considérant qu’il y avait près de 9000 étudiants canadiens et 7000 étudiants étrangers à McGill en 2009, cela signifie que le financement qui sert à éduquer ces non-Québécois peut atteindre, en l’estimant grossièrement, plus de 300 millions de dollars, soit l’entièreté des revenus estimés des hausses des frais de scolarité!

* * *

Malgré qu’il soit possible – et souhaitable – de cesser de financer l’éducation des étrangers, cette mesure ne peut constituer qu’un baume sur la situation actuelle.

La véritable solution, la seule, est celle de la gratuité scolaire. Une étude du MELS a démontré que le taux de rendement public – le profit pour l’État – du passage d’un étudiant du secondaire jusqu’à l’obtention d’un diplôme de baccalauréat atteint près de 8,5%. ce qui signifie que chaque fois où nous incitons nos jeunes à rester à l’école, nous nous enrichissons. Les dépenses reliées à l’éducation sont facilement compensées par celles du décrochage, où chaque étudiant laissant ses études coûte annuellement près 8098$ en soins de santé privé, 4230$ en assistance sociale, 224$ pour ce qui est des crimes, 3491$ en revenus perdus, 226$ en taxes non payées, 68$ en primes d’assurance-emploi et 2767$ en assurance-emploi. Une étude du Conseil canadien sur l’apprentissage, publiée en février 2009, évaluait le coût du décrochage à 37 milliards $ par année. Financer l’éducation, c’est s’enrichir. Les étudiants universitaires sont plus en santé et plus politisés; ils apportent une plus-value considérable à la société.

Le Québec a fait le choix, depuis une cinquantaine d’années, de miser sur une éducation supérieure accessible. De porteurs d’eau et d’ignares que nous étions avant les années soixante, nous sommes devenus l’un des peuples les plus éduqués et les plus savants au monde. Il ne s’agit pas d’un hasard: ce choix que nos prédécesseurs ont fait était réfléchi, appuyé par des faits, et animé de la volonté d’opposer à une marchandisation élitiste de l’éducation ayant fait de nous des citoyens de seconde classe dans notre propre pays une réelle universalité porteuse d’avenir.

L’éducation constitue une richesse.

Vous croyez qu’elle coûte cher? Essayez l’ignorance.

Tous ces idéologues de pacotilles, de Bock-Côté à Pierre Fortin en passant par McSween et Guay veulent nous l’imposer.

À nous de résister et d’opposer, à leur aveuglement idéologique, nos faits.

Et notre humanité.

La Suède de Facal le scab
6 janvier 2011

Comme je l’écrivais dans mes derniers billets, une des particularités de l’ultradroite est sa tendance à vouloir modifier le réel pour tenter de l’adapter à son idéologie. Ainsi, Joseph Facal, dans une chronique publiée hier dans un journal en lock-out, tente de se moquer de ceux qui voient dans la Suède, notamment, un exemple à suivre pour le Québec. Qualifiant au passage les progressistes de « dinosaures » – depuis quand les idées centristes et solidaires sont-elles d’un autre temps? -, il parle des réformes entreprises par la Suède dans les années 90 pour tenter de faire croire que ce pays serait davantage un exemple pour la droite que pour la gauche.

Ainsi, Facal refait jouer le vieux disque usé de la nécessité de réduire les dépenses plutôt que de hausser les impôts. Le problème, c’est qu’il ne peut s’inspirer de la Suède pour cela. Comme le montre le graphique 1, le taux d’imposition des mieux-nantis est beaucoup plus élevé en Suède qu’au Québec ou au Canada. À titre indicatif, c’est également le cas pour les couples avec enfants; la Suède impose beaucoup plus adéquatement ses plus riches que le Québec.

Graphique 1

Sources: OCDE et Chaire de recherche en fiscalité et finances publiques.

On pourrait également parler du taux de syndicalisation (graphique 2). Facal, en tant que signataire du manifeste des « Lucides » (sic), a toujours prôné des mesures nuisant au syndicalisme. On ne peut d’ailleurs pas passer sous silence le fait qu’il n’hésite pas à jouer les scabs pour le Journal de Montréal, alors que les employés légitimes sont en lock-out depuis près de deux ans. Or, qu’en est-il de son exemple suédois? On constate que le taux de syndicalisation y est presque deux fois plus élevé qu’au Québec! S’il fallait s’inspirer de la Suède, ne faudrait-il pas alors encourager la syndicalisation afin de rattraper ce retard?

Graphique 2

Sources: OCDE et gouvernement du Québec.

De la même manière, comment passer sous silence le fait que le système de santé suédois est public à près de 82%, contre 71% pour le Québec (graphique 3)? Joseph Facal n’hésitait pourtant pas à faire la promotion du privé dans la santé dans ce texte. Quand on parle de Facal, duquel devons-nous parler? Celui qui veut augmenter la marchandisation du réseau de la santé ou de celui qui veut que le Québec s’inspire de la Suède en réduisant l’influence du privé dans la santé? Il est confus, le monsieur…

Graphique 3

Sources: OCDE et gouvernement du Québec.

Sur le même thème, Facal prône le dégel des frais de scolarité alors que l’éducation, en Suède, est virtuellement gratuite de la maternelle au doctorat. Veut-il oui ou non que le Québec s’inspire du pays scandinave? Si la réponse est « oui », nous avons un grand rattrapage à opérer pour enrichir les Québécois d’un accès le plus grand possible à une éducation supérieure de qualité.

Graphique 4

Il y a quelque chose d’assez surréaliste à voir l’ultradroite valoriser un modèle pourtant plus à gauche que le Québec dans des secteurs aussi vitaux que l’impôt sur le revenu, le taux de syndicalisation, la part du public dans la santé et les frais de scolarité. Pourtant, le modèle suédois faisant une grande place à l’État, loin de mener à la ruine comme nous l’annoncent les propagandistes de l’ultradroite, fonctionne très bien. Comme le démontre ce graphique, le ratio de la dette nette sur le PIB de la Suède est parmi les plus avantageux des pays développés. Alors que le Québec arrive dans la moyenne des pays de l’OCDE au niveau de sa dette (devançant même des pays comme les États-Unis, la France, l’Allemagne, le Japon et la Belgique), la Suède n’est devancée que par la Corée, la Finlande et la Norvège.

L’ultradroite, on le constate, n’a pas peur du ridicule. Elle n’hésite pas à manipuler les faits et à prôner à la fois des mesures désolidarisantes et à travestir la réalité pour faire croire que des pays réussissant économiquement réussissent parce qu’ils ont adopté de telles mesures. Au contraire, les dernières années nous ont montré l’effondrement de pays ayant radicalement appliqué les mesures de l’ultradroite. Des pays comme l’Islande et l’Irlande sont ruinés précisément à cause de ces politiques.

Si vraiment Facal veut que le Québec s’inspire de la Suède, il nous faudrait commencer à agir dès maintenant et à rejeter en bloc ses idées du dix-neuvième siècle. La solution aux problèmes actuels ne passe pas par la réduction de la taille d’un État déjà largement en décroissance, mais plutôt, si on se fie sur la Suède, par une hausse des impôts des mieux-nantis, une augmentation du taux de syndicalisation (notamment en renforçant le code du travail pour encourager un maximum de travailleurs à se syndiquer), une réduction de l’influence du privé dans la santé et une élimination définitive des frais de scolarité réduisant l’accès aux études supérieures.

Merci M. Facal. Grâce à vous, nous connaissons désormais la recette du succès.

Et nous savons ce que valent vraiment vos idées, M. le scab.