Le Québec doit aider les Franco-Ontariens
10 février 2011

« Il y a deux langues officielles au Canada: l’anglais. Il y a une seule langue officielle au Québec: le français et l’anglais. » Cette boutade, glanée je-ne-sais-plus où, représente bien la situation dans la région de Sudbury, en Ontario, où la minorité francophone se bat à la fois pour s’assurer des services en français dans son hôpital et pour empêcher des coupures dans les cours en français offerts par l’Université Laurentienne. Malheureusement, aujourd’hui comme hier, les droits collectifs des minorités ne s’appliquent qu’à la minorité anglophone du Québec. Tant pis pour ceux qui sont assez naïfs pour croire que la survie du français a une quelconque importance aux yeux des autorités canadiennes.

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Ainsi, alors que l’hôpital de Sudbury qualifie simplement le bilinguisme « d’atout » lorsqu’il est question d’embauche des employés – même si la population francophone du Grand Sudbury atteint près de 28% – le Québec assure, depuis que la loi 142 a été adoptée dans les années 1980, des services en anglais garantis dans tous ses hôpitaux de la région montréalaise alors que la minorité de langue maternelle anglaise n’y atteint que 13%. (( Source: Statistique Canada, 2006 )) La minorité francophone de Sudbury est deux fois plus importante que la minorité anglophone de Montréal, mais on considère que de lui offrir des services dans sa langue est au mieux un « atout ». À Montréal, pendant ce temps, on construit un méga-hôpital de 2,225 milliards de dollars pour notre minorité anglophone et on a de la difficulté à se faire servir en français dans nos propres hôpitaux francophones. Vous y comprenez quelque chose?

De la même manière, l’Université Laurentienne se targue d’être bilingue et contribue à donner l’impression que l’Ontario offre des services universitaires de qualité à sa minorité francophone. Dans les faits, moins de 17% des cours y sont donnés en français. Les coupures budgétaires prévues par l’administration, dans un contexte de marchandisation croissante de l’éducation, conséquence de politiques économiques de droite poussant les universités à opérer de plus en plus comme des entreprises privées, réduiront encore davantage ce pourcentage, contribuant à faire de l’université le miroir de la fédération canadienne, c’est-à-dire aussi bilingue que l’impose la nécessité d’assurer la disparition rapide et définitive de sa minorité francophone. Les étudiants auront beau faire de gigantesques tintamarres dans la plus pure tradition canadienne-française, c’est d’un miracle qu’ils auraient besoin pour assurer le futur de leur langue dans un contexte où l’assimilation des leurs atteint près de 40% et où leur communauté risque de ressembler de plus en plus à de la viande morte sur le comptoir du boucher de l’Histoire.

Pourquoi pas de l’aide du Québec?

Le Québec peut aider. Le Québec DOIT aider. Dans les années soixante, le gouvernement québécois avait tenté de se servir du pouvoir de l’État pour fournir une assistance à nos frères canadiens-français à l’aide d’un organisme appelé le Service du Canada français outre-frontières (SCFOF). De 1961 à 1975, et malgré un budget limité, le SCFOF finança des organismes et des activités dans le reste du Canada et aux États-Unis. Les francophones du Québec ayant finalement réussi à agir en majorité au sein de leur province, ils ont tenté d’utiliser l’État pour faire rayonner notre culture sur tout un continent.

Malheureusement, l’expérience fut un échec pour plusieurs raisons. Les principales étaient que les Canadiens-français n’étaient pas prêts à laisser tomber leur crainte de l’État et leurs structures nationales archaïques, qu’ils ne pouvaient accepter que le Québec formait une nation séparée semblant tout aussi préoccupée de leur sort que du rayonnement de sa nouvelle culture typiquement québécoise, et le Québec, lui, était empêtré dans ses propres politiques linguistiques à définir au sein de son propre territoire et ses politiciens ne voyaient pas de gains politiques à obtenir en dépensant de l’argent dans des provinces où il n’y avait pas d’électeurs québécois.

Or, aujourd’hui, les temps ont changé. L’État s’est substitué aux vieilles formes de solidarité et de charité chrétiennes, le statut unique du Québec a été accepté, celui-ci est plus mature et la politique, malgré les scandales des dernières années, est beaucoup plus propre et en mesure de dissocier le financement public du vote de l’électeur.

Le fruit est mûr: un gouvernement nationaliste au Québec devrait entendre l’appel des Franco-Ontariens et contribuer au financement de leurs institutions, non seulement par un quelconque sentiment de devoir à l’égard de ceux qui, outre leur territorialité différente, font encore partie, d’une certaine manière, du même peuple que nous, mais également par intérêt propre: le Québec ne peut se passer d’une zone-tampon entre son caractère français et une Amérique du Nord largement anglophone.

En contribuant à financer les institutions des francophones d’Ontario, le Québec n’inventerait rien de nouveau. Le Danemark finance déjà les institutions de la minorité danoise de la province du Schleswig-Holstein, dans le nord de l’Allemagne.

Ce type de solidarité permettrait, outre de rebâtir des liens détruits par la territorialité, d’élargir le champ d’influence de la nation québécoise et de transformer les Franco-Ontariens d’une minorité formant à peine 3-4% de la population de leur province, en une minorité beaucoup plus puissante, représentant, avec l’aide du Québec, plus de 20% de l’ensemble du Canada. Bref, il s’agirait de faire ce que fait déjà le fédéral chez nous, lui qui finance beaucoup plus que nécessaire une minorité anglophone et contribue ainsi à lui donner l’impression qu’elle fait partie d’une majorité canadienne plutôt que de l’aider à accepter son statut de minorité québécoise.

Les indépendantistes québécois, ou ceux qui s’en réclament, sont restés depuis beaucoup trop longtemps perdus dans des objectifs stratégiques à la petite semaine, sacrifiant leurs idéaux un à un en espérant qu’un Grand Soir hypothétique arrive et règle tous les problèmes d’un coup de baguette magique.

On a oublié le principal: l’indépendance ne constitue pas une fin, mais un moyen. Le moyen d’assurer la survie du français en Amérique, car c’est bien là l’essence de notre combat.

Les péquistes, plutôt que de faire grand cas, dans leur proposition principale, de la protection des institutions de la minorité anglophone – la minorité nationale la plus choyée au monde – et de l’intensification de l’apprentissage de l’anglais, auraient grand intérêt à concevoir le Québec non plus comme un territoire qu’on administre à genoux devant les diktats d’Ottawa en attendant un OUI ou un NON, mais comme le flambeau de la francité en Amérique du Nord, l’outil de choix permettant d’assurer le futur du français non seulement sur son territoire, mais illuminant les noirceurs de l’abîme assimilateur canadien et offrant un modèle de fierté permettant peut-être, enfin, d’obtenir une indépendance significative pour la population.

Les Franco-Ontariens n’attendent pas de se faire poser une question référendaire pour bouger.

Et nous?

Le désastre du cégep anglais
7 septembre 2010

La nouvelle étude de l’Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA), publiée aujourd’hui, est dévastatrice. Elle sonne le glas pour tous ceux qui croyaient encore, naïvement, que l’accès élargi au cégep anglais ne conduisait pas à une intégration en anglais. La conclusion de cette enquête exhaustive, la plus vaste menée sur la question à ce jour, est sans appel: la fréquentation du cégep anglais mène à l’utilisation de l’anglais dans la vie privée, en public, au travail, dans les commerces et dans la consommation de biens culturels. Étudier dans un cégep anglais, c’est s’éloigner de la communauté nationale francophone québécoise pour rejoindre la majorité anglaise continentale.

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Cette enquête magistrale nous apprend que:

  • 93% des allophones du cégep français utilisent principalement le français dans les commerces en tant que clients, contre près de 40% pour ceux qui vont au cégep anglais; (FIGURE 1)
  • 81% des allophones du cégep français travaillent principalement en français, contre 40% pour ceux qui fréquentent un cégep anglais; (FIGURE 2)
  • 35% des allophones du cégep français utilisent principalement le français à la maison, alors que cette proportion s’effondre à près de 4% pour ceux qui étudient dans un cégep anglais; (FIGURE 3)
  • 85% des allophones du cégep français ont des amis francophones, contre 15% au cégep anglais; (FIGURE 4)
  • 45% des allophones du cégep français préfèrent écouter des films en français, contre un famélique 3% au cégep anglais; (FIGURE 5)
  • Près de 56% du temps d’écoute télévisuelle chez les allophones du cégep français est consacré à des émissions en français, contre 22% au cégep anglais. (FIGURE 6)

Même les francophones de langue maternelle sont systématiquement attirés vers la culture anglaise dès qu’ils fréquentent un cégep anglais. Si 97% des francophones fréquentant le cégep français utilisent principalement le français dans les commerces, ils ne sont que 64% au cégep anglais. Si 91% des premiers travaillent en français, ils ne sont que 60% des seconds à le faire. Si 65% des francophones du cégep français écoutent des films en français, cette proportion chute à 12% pour ceux fréquentant un cégep anglais.

Quant aux anglophones, leur intégration est si catastrophique que la situation semble irréversible: sur un échantillon de plus de 600 anglophones, aucun n’est passé du secondaire anglais au cégep français. Aucun comme dans zéro, niet, NOTHING. Les anglophones ayant étudié en anglais rejettent systématiquement le cégep français et l’ensemble des anglophones de langue maternelle au cégep anglais sont imperméables à toute forme d’utilisation de la langue française comme langue d’usage. Tournant le dos à une société de Québécois qui (sur)financent pourtant leurs institutions, les anglophones du cégep anglais ne sont que 0,3% à écouter du cinéma en français et seulement 4% à avoir des amis francophones. Des résultats aussi homogènes nous obligent à considérer au mieux ces anglophones comme des gens incroyablement fermés à la société québécoise, au pire comme des racistes méprisant la nation qui leur consent pourtant le privilège d’une éducation publique beaucoup mieux financée que ce que suggère leur poids démographique.

BANG! Vous entendez ce bruit? C’est celui de l’effondrement de l’argumentaire de ceux qui croient qu’il n’est pas nécessaire d’appliquer la Loi 101 au cégep. Cette étude démontre exactement le contraire. Il n’y a plus de faux-fuyants. On ne peut plus fuir nos responsabilités nationales en se cachant derrière le mythe de « l’intégration douce » des immigrants. L’intégration douce, ça ne marche pas, surtout quand les cégeps anglais, devant théoriquement s’adresser à une minorité historique anglaise formant 5,4% de la population, reçoivent près de 16% du budget total alloué au réseau collégial – le triple de ce que justifie le poids démographique des anglophones de langue maternelle nés au Québec. La seule chose qui soit douce, en ce moment, c’est notre dos, pendant qu’anglophones et allophones s’essuient les pieds sur celui-ci et qu’ils profitent de l’argent de nos impôts pour refuser de s’intégrer à notre communauté nationale.

L’étude reprend également une partie de la conclusion d’une analyse sur l’intégration des immigrants publiée plus tôt cette année:

« L’attirance pour le français passe par le développement d’un sentiment d’appartenance à la « communauté » francophone. Ce sentiment d’appartenance se nourrit ainsi de liens sociaux établis au sein de réseaux francophones, grâce à des relations commerciales, de travail ou d’affaires, grâce à la participation à la vie de quartier, à des manifestations culturelles, à des activités de certaines associations ou à la vie politique à différents paliers, et grâce à la fréquentation de lieux de culte, par exemple. Pour toute personne – c’est donc le cas pour les immigrants et pour les québécois anglophones –, le sentiment d’appartenance à la société se développe souvent beaucoup plus par la multiplicité des liens avec divers groupes sociaux précis que par le fait de se sentir inclus dans une collectivité nationale. »

En clair, on ne s’intègre pas à la communauté québécoise nationale parce que nous sommes gentils, aimables, parce que nous présentons nos fesses à toutes formes de bottes et que nous nous faisons violence pour accommoder l’autre. On s’intègre à la communauté québécoise parce qu’on y établit des liens sociaux, amicaux, professionnels et qu’on participe à un milieu de vie résolument français. Et ces liens s’opèrent en anglais lorsque le milieu collégial offre un accès généralisé à une culture anglophone américaine et globalisée favorisant l’intégration continentale au détriment de l’intégration nationale.

Ce n’est donc pas ce sempiternel à-plat-ventrisme québécois déguisé en ouverture qui incite les allophones à s’intégrer en français, mais plutôt notre capacité à leur offrir un milieu de vie francophone à un âge où ils font leurs choix professionnels et se tissent des réseaux qui leur serviront pour le reste de leur vie.

AGIR MAINTENANT

On ne peut plus se permettre d’attendre: il faut appliquer la Loi 101 au cégep dès maintenant et en finir avec un déséquilibre du financement pénalisant les cégeps francophones. Il est inadmissible que nous continuions à sur-financer des cégeps anglophones au-delà du poids démographique des anglophones de langue maternelle et que nous permettions aux allophones de rejeter notre communauté nationale au profit d’une culture anglophone menaçant notre capacité à assurer la survie du seul État français d’Amérique du Nord.

L’application d’une telle loi linguistique s’avère non seulement en conformité avec l’esprit de la Loi 101, qui exprimait le désir de ne financer un réseau public anglophone que pour la minorité anglaise historique, mais il s’agit également d’une normalité internationale. Rappelons-le: nous sommes une des seules nations au monde à financer deux réseaux d’éducation parallèles et publics dans deux langues différentes et sur un même territoire. Cette exception, où nous sous-finançons notre propre réseau national au profit d’un réseau anglophone qui devrait servir strictement aux anglophones « de souche », constitue une aberration et mène à la situation catastrophique exposée dans cette étude.

L’application de la Loi 101 au cégep, loin d’être une mesure radicale, constitue plutôt un ajustement découlant de l’amer constat que, trente-trois ans après que la loi originale ait permis l’intégration des allophones en français au primaire et au secondaire, la normalisation des études dans la langue nationale aux niveaux inférieurs n’incite pas massivement les allophones à choisir ni le cégep français, ni l’université française. Pire: le fait d’avoir fréquenté le réseau d’éducation francophone au primaire et au secondaire et/ou d’avoir vécu pendant toutes ces années au Québec ne permet pas de réduire l’influence de la culture anglophone dans les échelons éducatifs supérieurs.

L’échantillon de cette enquête est si important (plus de 3000 répondants) et la méthodologie si rigoureuse qu’il s’avère impossible de rejeter les conclusions sur le caractère anglicisant de la fréquentation d’un cégep anglais. Cette enquête nous met le nez dans la pourriture d’une décennie d’inaction linguistique à un moment où se généralisent les signaux d’alarme quant au recul de notre langue commune. Cette odeur fétide, c’est celle de notre incapacité persistante à intégrer les immigrants à la culture québécoise et de notre manque de courage politique pour enfin réaliser l’essentiel de l’esprit de la Loi 101: un réseau public francophone intégrant l’ensemble des citoyens en français, du primaire à l’université, avec une stricte exception pour les anglophones nés au Québec.

Dans un contexte où notre nation ne compose que près 2% de l’Amérique du Nord, où nous avons un lourd héritage de passivité vis-à-vis de notre propre existence et où l’influence anglaise est en constante progression au fur et à mesure que le Canada français – cette zone-tampon – disparait et que l’hégémonie culturelle étatsunienne s’impose, l’inaction n’est plus un choix.

Nous sommes des dormeurs dans une maison en feu. Si nous refusons consciemment d’entendre les nombreux signaux d’alarme – comme cette nouvelle étude – et d’agir en conséquence pour sauver notre peau, nos descendants, c’est-à-dire la minorité de francophones s’articulant autour de bantoustans éparpillés et regroupés autour du Saint-Laurent, seront sans pitié sur nous et ne pourront que se gratter la tête pour chercher à comprendre de quelle façon un peuple s’étant presque libéré du joug colonialiste dans les années 1960 et 1970 a pu choisir de s’écraser de nouveau et de laisser le poids d’une Histoire ingrate se charger de calciner jusqu’au souvenir de son existence.

À l’heure où le français recule au Canada, au Québec et à Montréal, il faut agir maintenant ou accepter notre disparition.

Écart anglos-francos: ce que l’étude ne dit pas
3 février 2010

Aujourd’hui, Le Devoir publie une étude de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) faisant état du retard scolaire des francophones au Québec face à leurs homologues anglophones de la province et à leurs voisins francophones en Ontario. Il y a, à mon avis, deux oublis majeurs dans la méthode et dans l’interprétation de ces données.

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D’abord, au niveau de la méthodologie, il est plus que discutable que les auteurs de l’étude aient choisi d’utiliser la langue maternelle plutôt que la langue d’usage pour faire leurs calculs. Dans un contexte où le français ne serait pas menacé en Ontario, ce choix pourrait se défendre. Dans les faits, au sein d’une population de langue maternelle française de près de 490 000 personnes, il n’y a plus que 290 000 francophones ontariens de langue d’usage. L’indice de vitalité linguistique (IVL) des francophones, qui calcule le niveau d’attrait de cette langue (1 est le seuil de renouvellement), est de 0,59, bien en-dessous de l’ourdou (0,71), du persan (0,73), du russe (0,75), du pendjabi (0,77), du tamoul (0,80), du mandarin (0,84) et du cantonnais (0,85)! Concrètement, un individu espérant léguer sa langue et sa culture à sa descendance aurait plus de chances de le faire s’il parlait le tamoul ou le pendjabi que le français! À titre comparatif, l’IVL des anglophones à Montréal atteint 1,42…
En regard de ces chiffres, on ne peut prétendre comparer la situation des Franco-ontariens avec celle des francophones québécois. Près de 41% des Franco-ontariens de langue maternelle française utilisent principalement l’anglais dans leur quotidien, à la maison, et s’anglicisent donc irrémédiablement au cours de leur vie. Ce n’est pas une population francophone d’Ontario qu’on compare aux francophones québécois, mais une population largement anglicisée, étudiant dans des universités largement anglophones, bien financées et qui ont adopté l’anglais comme principale langue d’usage.
Au Québec, à l’opposé, le réseau universitaire francophone est largement sous-financé, ce qui est étrangement absent des conclusions des auteurs. En effet, comme le notait le chercheur Marc Chevrier, dans une étude publiée en 2008, les trois universités anglophones québécoises reçoivent 27% des subventions normées alors que les anglophones de langue maternelle au Québec ne représentent que 8,2% de la population. Concrètement, comme je l’écrivais ici, elles sont trois fois plus financées que ce que leur poids démographique devrait permettre. Elles reçoivent également la part du lion du financement fédéral : entre 2000 et 2005, McGill, par exemple, a obtenu 121 des 213 chaires de recherches accordées au pays (194 sur 213 chaires sont anglophones). En 2004-2005, cette université a également obtenu 60% de l’ensemble des contributions de recherches versées par les agences fédérales du financement.
On ne peut interpréter les données de l’étude de l’ISQ sans se concentrer sur les conséquences de ce sur-financement des institutions anglophones (et du sous-financement des universités francophones, son corollaire, puisque le financement global des universités québécoises est sensiblement proportionnel à sa population totale au sein du Canada). Dans un environnement linguistique où le francophone du Québec est attaché à sa langue et a accès à des universités francophones, il est tout naturel qu’il s’inscrive à celles-ci, nonobstant le fait qu’elles sont moins bien financées et offrent donc moins de ressources que leurs homologues anglophones. Le choix offert aux francophones québécois, à l’opposé de Franco-ontariens déjà largement anglicisés et intégrés dans un milieu universitaire foncièrement anglophone, se limite donc à étudier dans des institutions francophones moins prestigieuses et moins financées ou à s’angliciser en allant à McGill, Concordia ou Bishop.
Les auteurs de l’étude concluent qu’il y a « peut-être un effet d’entraînement du fait de vivre dans une société où on tend davantage à cheminer vers un diplôme universitaire ». La conclusion est la bonne, mais la logique est inversée. Ce n’est pas parce que la société québécoise tend moins à cheminer vers un diplôme universitaire que le taux de diplomation des Québécois est si bas, mais plutôt parce qu’existe un tel déséquilibre du financement entre universités francophones et anglophones au Québec qu’un tel effet d’entraînement ne peut exister. En clair : si les anglophones du Québec sont plus nombreux à détenir un diplôme universitaire que leurs homologues de l’Ontario, et si les francophones du Québec sont sous-scolarisés, c’est précisément parce que les universités anglophones du Québec reçoivent un financement de loin supérieur à leur poids démographique.
Conséquemment, si nous sommes sérieux dans notre désir d’améliorer le niveau de scolarité des francophones, il convient de cesser de sur-financer les universités anglophones québécoises et de leur donner un financement équitable, égal au poids de la minorité anglophone. Avec les ressources ainsi économisées, on pourrait peut-être enfin se doter d’universités francophones bien financées et reconnues, donnant le goût aux francophones de poursuivre des études supérieures et de contribuer à mettre fin à un retard scolaire non pas génétique ou culturel, mais bel et bien causé par les privilèges indus consentis aux anglophones.
Avec l’îlot voyageur de l’UQAM inachevé d’un côté, comme une grosse verrue au coeur de la ville, et McGill confortablement assis sur ses millions et la montagne de l’autre, le choix n’est parfois que trop facile à faire.
Au détriment des Québécois qui aspirent à étudier dans leur langue.

Écart anglos-francos: ce que l'étude ne dit pas
3 février 2010

Aujourd’hui, Le Devoir publie une étude de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) faisant état du retard scolaire des francophones au Québec face à leurs homologues anglophones de la province et à leurs voisins francophones en Ontario. Il y a, à mon avis, deux oublis majeurs dans la méthode et dans l’interprétation de ces données.

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D’abord, au niveau de la méthodologie, il est plus que discutable que les auteurs de l’étude aient choisi d’utiliser la langue maternelle plutôt que la langue d’usage pour faire leurs calculs. Dans un contexte où le français ne serait pas menacé en Ontario, ce choix pourrait se défendre. Dans les faits, au sein d’une population de langue maternelle française de près de 490 000 personnes, il n’y a plus que 290 000 francophones ontariens de langue d’usage. L’indice de vitalité linguistique (IVL) des francophones, qui calcule le niveau d’attrait de cette langue (1 est le seuil de renouvellement), est de 0,59, bien en-dessous de l’ourdou (0,71), du persan (0,73), du russe (0,75), du pendjabi (0,77), du tamoul (0,80), du mandarin (0,84) et du cantonnais (0,85)! Concrètement, un individu espérant léguer sa langue et sa culture à sa descendance aurait plus de chances de le faire s’il parlait le tamoul ou le pendjabi que le français! À titre comparatif, l’IVL des anglophones à Montréal atteint 1,42…

En regard de ces chiffres, on ne peut prétendre comparer la situation des Franco-ontariens avec celle des francophones québécois. Près de 41% des Franco-ontariens de langue maternelle française utilisent principalement l’anglais dans leur quotidien, à la maison, et s’anglicisent donc irrémédiablement au cours de leur vie. Ce n’est pas une population francophone d’Ontario qu’on compare aux francophones québécois, mais une population largement anglicisée, étudiant dans des universités largement anglophones, bien financées et qui ont adopté l’anglais comme principale langue d’usage.

Au Québec, à l’opposé, le réseau universitaire francophone est largement sous-financé, ce qui est étrangement absent des conclusions des auteurs. En effet, comme le notait le chercheur Marc Chevrier, dans une étude publiée en 2008, les trois universités anglophones québécoises reçoivent 27% des subventions normées alors que les anglophones de langue maternelle au Québec ne représentent que 8,2% de la population. Concrètement, comme je l’écrivais ici, elles sont trois fois plus financées que ce que leur poids démographique devrait permettre. Elles reçoivent également la part du lion du financement fédéral : entre 2000 et 2005, McGill, par exemple, a obtenu 121 des 213 chaires de recherches accordées au pays (194 sur 213 chaires sont anglophones). En 2004-2005, cette université a également obtenu 60% de l’ensemble des contributions de recherches versées par les agences fédérales du financement.

On ne peut interpréter les données de l’étude de l’ISQ sans se concentrer sur les conséquences de ce sur-financement des institutions anglophones (et du sous-financement des universités francophones, son corollaire, puisque le financement global des universités québécoises est sensiblement proportionnel à sa population totale au sein du Canada). Dans un environnement linguistique où le francophone du Québec est attaché à sa langue et a accès à des universités francophones, il est tout naturel qu’il s’inscrive à celles-ci, nonobstant le fait qu’elles sont moins bien financées et offrent donc moins de ressources que leurs homologues anglophones. Le choix offert aux francophones québécois, à l’opposé de Franco-ontariens déjà largement anglicisés et intégrés dans un milieu universitaire foncièrement anglophone, se limite donc à étudier dans des institutions francophones moins prestigieuses et moins financées ou à s’angliciser en allant à McGill, Concordia ou Bishop.

Les auteurs de l’étude concluent qu’il y a « peut-être un effet d’entraînement du fait de vivre dans une société où on tend davantage à cheminer vers un diplôme universitaire ». La conclusion est la bonne, mais la logique est inversée. Ce n’est pas parce que la société québécoise tend moins à cheminer vers un diplôme universitaire que le taux de diplomation des Québécois est si bas, mais plutôt parce qu’existe un tel déséquilibre du financement entre universités francophones et anglophones au Québec qu’un tel effet d’entraînement ne peut exister. En clair : si les anglophones du Québec sont plus nombreux à détenir un diplôme universitaire que leurs homologues de l’Ontario, et si les francophones du Québec sont sous-scolarisés, c’est précisément parce que les universités anglophones du Québec reçoivent un financement de loin supérieur à leur poids démographique.

Conséquemment, si nous sommes sérieux dans notre désir d’améliorer le niveau de scolarité des francophones, il convient de cesser de sur-financer les universités anglophones québécoises et de leur donner un financement équitable, égal au poids de la minorité anglophone. Avec les ressources ainsi économisées, on pourrait peut-être enfin se doter d’universités francophones bien financées et reconnues, donnant le goût aux francophones de poursuivre des études supérieures et de contribuer à mettre fin à un retard scolaire non pas génétique ou culturel, mais bel et bien causé par les privilèges indus consentis aux anglophones.

Avec l’îlot voyageur de l’UQAM inachevé d’un côté, comme une grosse verrue au coeur de la ville, et McGill confortablement assis sur ses millions et la montagne de l’autre, le choix n’est parfois que trop facile à faire.

Au détriment des Québécois qui aspirent à étudier dans leur langue.

Grand-papa Landry
19 octobre 2009

Je l’aime bien, Bernard Landry. Dans le style grand-papa sympathique, qui raconte des histoires agrémentées de citations latines, un bon verre de vin à la main au coin du feu. Ouais, un bon jack, dirait-on. Parfois, pourtant, je le trouve d’une mollesse, d’une pusillanimité à faire peur. Tiens, aujourd’hui, par exemple, à une conférence de presse de la Société Saint-Jean-Baptiste pour annoncer une activité favorisant la mise en application de la loi 101 au Cégep et un plus juste financement des universités francophones.

grand-papa-landry

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Donc, un journaliste a posé « la question qui tue » à M. Landry, c’est-à-dire la question la plus prévisible qui aurait pu lui être posée, et dont il aurait dû être prêt à répondre depuis des semaines. « Désirez-vous appliquer la loi 101 aux universités? » Interrogation légitime, et la réplique aurait pu être courte et efficace: Landry aurait pu répondre: « Non, nous n’en sommes pas encore là aujourd’hui ». Fin du débat. Mais non. M. Landry s’est lancé dans un vibrant plaidoyer en faveur de McGill, ce « fleuron » québécois, et a réassuré les anglophones qu’ils n’avaient rien à craindre, et ainsi de suite. Plus colonisé que cela, tu te mets ta ceinture fléchée, tu t’agenouilles et tu dis « missié oui, boss » à tous les passants aux chapeaux haut-de-forme que tu croises sur Beaver Hall.

Évidemment que personne ne propose d’appliquer la loi 101 aux universités! La situation du français à Montréal est catastrophique, mais pas désespérée. La loi 101 au Cégep constitue une réplique proportionnée à la perte d’influence du français à Montréal. Si jamais on doit imposer la loi 101 à l’université, ce sera parce que nous aurons épuisé toutes les autres solutions. Dans dix ans, dans vingt ans, qui sait? J’espère bien qu’on n’y arrivera jamais.

Or, entre affirmer qu’on ne va pas s’en prendre aux institutions anglophones et célébrer le « fleuron » de McGill, il y a une marche que M. Landry gravit beaucoup trop facilement. Si n’importe quelle autre université québécoise recevait le financement des universités anglophones, on en ferait un fleuron. Doit-on rappeler que les trois universités anglophones québécoises reçoivent près de 27% du financement alors que les anglophones de langue maternelle ne composent que 8,2% de la population? Faut-il parler du fait qu’entre 2000 et 2005, McGill a obtenu 121 des 213 chaires de recherches accordées dans tout le Canada, coast to coast? Que 52% des médecins formés à McGill ont quitté le Québec après leurs deux années de résidence? Que le taux de diplomation des francophones est près de 35% plus faible que celui des anglophones? Que les anglophones de 30 à 39 ans sont deux fois plus nombreux à détenir une maîtrise ou un doctorat que les francophones?

Le voilà, le beau « fleuron » québécois que sont les universités anglophones. Des institutions hyper-choyées qui permettent aux anglophones de s’éduquer et de s’émanciper en anglais. Des universités qui agissent comme autant de pôles d’attractions anglophones pour les Québécois: près de 54% des bacheliers originaires de Montréal, en 2003, avaient étudié à une université anglophone. Des usines à anglicisation. Tu rentres puncher au matin de tes vingt ans et tu en ressors dix ans plus tard à chercher tes mots à chaque deux phrases en français. C’est ça, la réalité de McGill et des autres « fleurons » du monde de l’éducation anglophone au Québec.

Nous n’avons pourtant pas besoin d’imposer la loi 101 à l’université. On peut s’inspirer des propositions des jeunes péquistes, qui désirent réduire les subventions pour les allophones choisissant le réseau collégial anglais. À l’université – le nerf de la guerre – on n’aurait même pas besoin d’aller aussi loin. Il suffirait seulement d’établir un équilibre et de financer les universités anglophones à hauteur de la population de langue maternelle anglaise, soit à plus ou moins 8% plutôt que les 27% actuels. En remettant l’argent économisé dans les universités francophones, on en créera, nous aussi, des fleurons.

Oui, c’est un bon grand-papa, M. Landry. Mais tout comme le moment vraiment intéressant des histoires au coin du feu est la discussion qui les suivent, le vrai mérite de cet homme ne constitue peut-être pas ce qu’il dit, mais plutôt les débats qu’il lance. Car soyons honnêtes: on a devant soi un homme se réclamant indépendantiste mais qui grelotte et réclame qu’on ferme la fenêtre par laquelle espèrent s’échapper ses codétenus. Par respect pour les geôliers, peut-être. Ces fleurons de la profession.

Et si on osait prendre le problème du sur-financement des universités anglophones à bras-le-corps?

Faut-il couper les vivres aux universités anglophones?
4 septembre 2009

La sortie de l’ex-premier ministre Bernard Landry pour une francisation obligatoire du cégep, hier, m’a laissé un goût doux-amer en bouche. Doux parce qu’il était plus que temps de s’attaquer au problème que pose les 40% d’allophones qui choisissent le cégep en anglais. Amer parce que Landry, au pouvoir, n’a rien fait en ce sens et que la critique se déclame toujours plus facilement quand on n’est plus en position de pouvoir. Mais amer, surtout, parce qu’il ne s’attaque pas au véritable problème : les universités.

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En effet, comme le note Marc Chevrier, professeur au département de science politique de l’UQAM, les trois universités anglophones québécoises reçoivent 27% des subventions normées alors que les anglophones de langue maternelle au Québec ne représentent que 8,2% de la population (2006). En clair, elles sont trois fois plus financées que ce que leur poids démographique devrait permettre. Elles reçoivent également la part du lion du financement fédéral : entre 2000 et 2005, McGill, par exemple, a obtenu 121 des 213 chaires de recherches accordées au pays (194 sur 213 chaires sont anglophones). En 2004-2005, elle a également obtenu 60% de l’ensemble des contributions de recherches versées par les agences fédérales du financement.

À l’opposé, les francophones hors-Québec ne jouissent pas des mêmes privilèges. En 2004, l’investissement aux universités anglophones du Québec se chiffrait à près de 400 millions de dollars par année alors que l’ensemble du financement supérieur offert aux francophones pour toutes les autres provinces se chiffrait à 72 millions de dollars! Considérant qu’il y a près de 950 000 francophones hors-Québec contre près de 575 000 anglophones au Québec, l’investissement québécois pour ses universités anglophones est près de six fois plus élevé que celui offert aux francophones hors-Québec! On le constate, les universités anglophones du Québec sont choyées.

Le problème est le suivant : pendant que les Québécois débattent d’affichage, de francisation de raisons sociales anglophones, de changements de noms de rues, de services offerts en français – l’apparence de francisation – les anglophones se concentrent sur ce qui leur permet réellement de prospérer sans jamais avoir à apprendre le français : la vie intellectuelle. Nous dansons le tango avec les virgules et la proportion d’écriture française en relation avec celle anglaise pendant que les anglophones jouissent d’une éducation de meilleure qualité leur permettant d’occuper des postes prestigieux dans un milieu culturel anglophone vivace.

Par ailleurs, on parle beaucoup de sous-financement des universités. Le PLQ a même augmenté les frais de scolarité de près de 30%, faisant porter le fardeau de l’éducation aux jeunes qui commencent dans la vie. On a pourtant un autre choix, beaucoup plus utile socialement : prendre aux universités qui en ont beaucoup (McGill, Bishop, Concordia) et donner à celles qui crient famine (UQAM, UdM, Laval, UdS). En finançant le réseau anglophone à la hauteur de son poids démographique, on pourrait sauver 66% du financement qui lui est accordé et cet argent pourrait être réinvesti dans le réseau francophone.

Les lois imposant le français ont leur utilité, mais elles sont souvent trop brutales, trop directes, et donnent l’impression d’une injustice aux anglophones vivant ici, pouvant contribuer à leur radicalisation. En finançant plus adéquatement le réseau francophone à même les fonds d’institutions anglophones souffrant d’embonpoint financier, on pourrait arriver au même objectif d’une manière beaucoup plus élégante : les anglophones choisiraient les cégeps et universités francophones non pas parce qu’on les oblige, mais parce qu’elles sont de meilleure qualité et leur offre tous les outils pour s’épanouir… en français! En ce moment, loi ou pas loi, entre une McGill sur la montagne et nageant dans l’argent et une UQAM dans un sous-sol et en quasi-faillite, le choix est trop clair.

À quand un véritable débat sur le financement des universités anglophones? Qui aura le courage de s’attaquer à cette injustice?