La censure Facebook
9 avril 2019

Le bannissement par le réseau Facebook de la militante conservatrice Faith Goldy et de plusieurs autres groupes d’extrême-droite constitue un clou supplémentaire dans le cercueil de la liberté d’expression. Le fait que le gouvernement canadien salue une telle décision en dit également long sur le peu d’importance que nos représentants attribuent au droit de parole. Il s’agit d’un pas supplémentaire vers l’abdication de toutes nos libertés.

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En effet, que vaut la liberté d’expression si elle ne s’applique qu’à ceux qui pensent comme nous ? Il est facile de respecter cette liberté chez ceux avec qui on est d’accord ; ça, tout le monde en est capable. Un enfant de quatre ans qui veut une crème glacée respectera l’opinion de son parent qui veut lui en donner. Le vrai défi — et le propre d’une société vraiment libre — consiste non seulement à tolérer, mais à accepter, voire à encourager ceux qui ont des idées différentes.

Qu’espère-t-on accomplir par la censure, au fait ? Quand une idée particulière se frotte aux autres, trois choses peuvent se produire : elle peut vaincre, être vaincue, ou se modifier en réaction aux autres idées. Comme l’écrivait Nicolas Boileau : « Du choc des idées jaillit la lumière ». En censurant une idée — car c’est bien une idée qu’on censure ici ; de nombreux groupes prônant la violence, principalement de gauche, sont encore tolérés sur Facebook — on l’empêche d’évoluer. On met le couvercle sur l’eau qui bout, puis on le visse, puis le rend plus étanche, puis on espère que le problème disparaîtra même si l’eau continue à bouillir. Mais on n’empêche rien ; on se contente de retarder. Pire : on empêche que cette idée contribue, en arrondissant ses angles, à la progression de la société en général. Éventuellement la pression devient si forte que se produit une explosion.

Puis un on se demande pourquoi un Brenton Tarrant a fait ce qu’il a fait à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, après s’être ultra-radicalisé sur des réseaux souterrains où pullulent d’autres ultra-radicalisés.

la censure provoque la radicalisation

Disons-le franchement, c’est en grande partie la censure qui provoque la radicalisation. Quand les idées circulent librement, quand chaque tranche de la population se sent représentée politiquement, il n’y a aucun besoin de radicalisation. Si les suprémacistes blancs — ou leurs équivalents gauchistes, dont on ignore souvent la violence — étaient représentés politiquement, s’ils avaient une poignée de députés, ou ne serait-ce qu’une tribune, auraient-ils besoin de se radicaliser ? Si un Brenton Tarrant avait eu un député à qui écrire, un élu représentant ne serait-ce que partiellement ses idées, aurait-il eu besoin de commettre un acte aussi désespéré ?

La violence constitue la forme la plus achevée de la censure. Elle constitue l’apanage de ceux à qui on a tout enlevé, même le droit de s’exprimer publiquement. Et comme l’écrivait Voltaire : « C’est le propre de la censure violente d’accréditer les opinions qu’elle attaque. »

Quand on donne aux idées la chance de circuler librement, on permet d’éviter une forte déflagration plus tard en permettant de petits accrochages maintenant. On force non seulement la personne qui a l’idée minoritaire à prendre conscience du statut minoritaire de son idée — et lui faire réaliser qu’elle n’est peut-être pas l’héroïne de la populace qu’elle croyait être — mais on ouvre également les yeux aux autres sur une diversité de prises de position n’ayant d’autres choix que de faire évoluer la société.

la valeur de la liberté

La liberté d’expression est quelque chose de très fragile. Dans toute l’histoire de l’humanité, peut-on nommer beaucoup de cas où il est permis, pour un citoyen, de dire à peu près n’importe quoi en public, sans se faire inquiéter ? Le premier amendement, aux États-Unis, constitue, à cet effet, le pinacle de l’accomplissement humain, un niveau de liberté jamais atteint et permettant à n’importe qui de s’exprimer librement, sans contrainte, et même de critiquer le pouvoir en place. Il s’agit d’une liberté extrêmement puissante et contre laquelle n’importe quel groupe ayant un pouvoir chercherait à s’attaquer.

Si on se félicite de la censure d’un groupe ne partageant pas nos idées, il faudra accepter qu’un autre groupe se félicite de notre propre censure s’il ne partage pas nos idées. Si on accepte que des idées peuvent être exclues du débat public car elle ne cadre pas avec la rectitude politique actuelle, il faudra accepter que nos propres idées peuvent l’être si cette même rectitude venait à changer. Et si on considère que quelqu’un n’est pas digne d’être considéré à cause de ses idées, il faudra accepter que lui-même ne nous considère pas digne de l’être à cause des nôtres. Cette personne que nous excluons si volontairement, c’est notre voisin, c’est notre oncle, c’est le commis à l’épicerie, le représentant gouvernemental au téléphone ; il fait partie de la société au même titre que nous, même si nous sommes en désaccord avec ses idées. De l’exclure ainsi volontairement de tout débat public ne porte-t-il pas en lui-même le germe de la violence ? Espère-t-on sérieusement convaincre quelqu’un en l’excluant ?

Des alternatives à facebook

Le problème avec Facebook tient au fait que le réseau est à la fois privé (et donc libre de faire ce qu’il veut) et trop puissant pour être remplacé facilement. Malgré tout, si quelqu’un s’oppose à cette censure, il a le droit de faire le choix individuel de quitter ce réseau pour en trouver un autre. Si tout le monde ayant à cœur cette liberté faisait le choix de boycotter Facebook, croyez-vous que le réseau agirait ainsi ? Il agit ainsi parce qu’il nous croit captif. L’est-on vraiment ?

Il y a plusieurs réseaux parallèles qui peuvent offrir ce qu’offre Facebook (ou Twitter, qui censure également les voix conservatrices). Je pense notamment à Gab, Mastodon, Minds ou Diaspora. Il est également possible de s’exprimer sur des forums ou même par des blogues (Facebook n’est-il pas une forme de blogue hyper minimaliste ?). Et si on n’arrive pas à quitter Facebook, pour XYZ raisons, il est toujours possible de réduire sa présence, d’y écrire moins, et ainsi de contribuer à réduire les revenus de cette entreprise en protestant contre sa censure.

La liberté d’expression entraîne le désagrément d’être confronté à des idées déplaisantes pour une majorité préférant s’enfermer dans ses habitudes. Le vingtième siècle nous a pourtant appris quelle était la principale alternative.

Avons-nous retenu la leçon ?

Une oasis de mépris
8 avril 2012

Les faits divers représentent quelque chose de l’âme d’un peuple. Rarement peut-on mieux comprendre l’essence d’une collectivité qu’en observant sa réaction lors de faits divers n’ayant pas passé par le filtre juridique, médiatique ou politique. Ainsi en est-il de cette saga virtuelle Lassonde, assimilée à un combat David contre Goliath, où les Québécois ont massivement pris le parti du défavorisé et où la compagnie qu’ils ont choisi de protéger leur a répondu avec un crachat au visage.

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L’ironie est savoureuse. Les Québécois ont envahi par milliers la page Facebook Oasis de Lassonde pour se plaindre de l’attitude de la compagnie à l’égard d’une petite entreprise. Nous sommes ainsi : nous nous reconnaissons toujours dans le petit qui est écrasé par le gros. Lors d’une guerre, nous appuyons le défavorisé. Au hockey de même. Dans la cour d’école aussi. Nous aimons les perdants parce que, d’une certaine manière, nous y reconnaissons notre histoire d’un peuple conquis et abusé depuis longtemps.

L’ironie est celle-ci : non seulement l’entreprise à laquelle nombre de Québécois ont choisi de s’identifier possède une raison sociale en anglais, mais sa page Facebook était jusqu’alors entièrement en anglais et, comble de l’ironie sur une montagne d’ironie, l’entreprise a choisi de les remercier d’abord en anglais !

Imaginez l’affaire : une commerçante sauve des dizaines de milliers de dollars grâce au complexe d’infériorité des Québécois, qui s’identifient systématiquement aux défavorisés et qui inondent la page d’appuis, et elle les remercie en anglais d’abord, alors qu’il n’y avait pas un seul, et je dis bien UN SEUL, message de qui que ce soit incapable de parler la langue nationale sur sa page. Peut-on imaginer plus méprisant ?

Ce complexe d’infériorité nous sauve à de nombreuses reprises, car il nous permet de comprendre les injustices vécues par d’autres. Il nous permet de ressentir plus fortement l’empathie que d’autres peuples. Il nous a permis de nous mettre à la place des Irakiens, par exemple, en 2003. Nous comprenons ceux qui souffrent et nous ressentons une certaine sympathie parce que nous sommes un peuple conquis depuis un quart de millénaire.

Cependant, il faut tracer une ligne. Lassonde ne constitue pas une multinationale étrangère méprisante écrasant une pauvre petite compagnie de chez nous. On parle plutôt ici d’une entreprise québécoise faisant valoir ses droits légaux contre une compagnie n’ayant même pas la décence d’avoir une raison sociale francophone ou de communiquer avec la population dans la langue nationale. On est loin, très loin du méchant Goliath tentant d’écraser le bon David.

Se libérer collectivement, devenir un peuple mature et libéré de ses démons, cela implique d’être capable de ne plus systématiquement appuyer un camp ou un autre sans juger des valeurs en jeu. Ce n’est pas parce qu’un gros tente d’écraser un petit que le petit a forcément raison et le gros nécessairement tort. Ces réflexes qui sont les nôtres sont ceux d’un peuple qui a trop longtemps appris à plier le dos et à subir les volontés d’autrui. Quand on accepte de perpétuer cette manière de voir les choses, on accepte de perpétuer notre propre condition de colonisé.

Olivia’s Oasis n’est pas une compagnie québécoise. C’est la première chose à réaliser. Cette entreprise est peut-être enregistrée au Québec, ces propriétaires y vivent peut-être. Mais ce n’est pas une entreprise de chez nous. Elle ne représente pas nos valeurs. Son mépris de la langue nationale ne représente rien de nous. Elle est aussi étrangère au Québec que ne le serait un « Monsieur Patate » fonctionnant en français à Moscou.

Nous aimons défendre David contre Goliath. Ce que nous devons enfin réaliser, c’est que dès qu’il est question de langue, nous sommes systématiquement David. Dès qu’il est question de respecter notre langue nationale, même une binerie comme Olivia’s Oasis représente le prolongement d’une anglomanie irrespectueuse et méprisante, où on vit sur le territoire québécois sans jamais respecter les valeurs des Québécois. Cette entreprise sera toujours pour nous une entreprise étrangère.

Ce soir, une propriétaire se couchera avec le sourire grâce aux Québécois.

Et demain, elle continuera de leur cracher au visage en communiquant avec eux dans une autre langue que la langue nationale.

C’est aussi ça, le mépris et le racisme anti-québécois.

Tant que des entreprises comme Olivia’s Oasis pourront continuer à mépriser la langue nationale des Québécois, notre langue continuera de reculer.

Racisme ordinaire
16 janvier 2010

Dans la foulé du cataclysme haïtien, de nombreux groupes de soutien à Haïti se sont créés sur Facebook. Que ce soit Une pensée positive pour Haïti ou Solidarité Québec-Haïti, les internautes cherchent des lieux de rassemblement pour offrir leur soutien au peuple haïtien. Ce qui est intéressant avec Facebook, c’est que ce phénomène concerne principalement les plus jeunes; on obtient donc une photographie de l’image de la jeunesse actuelle. Et cette jeunesse, quoi qu’on puisse en penser, ne sait pas se faire respecter.

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Ainsi, la création du groupe Montreal – Answering Haiti’s cry for help (ou on équivalent Montreal Support For Haiti Earthquake 2010). On parle ici d’un groupe de soutien à Haïti (pays francophone) de la part de Montréal (ville francophone) faisant partie du Québec (province francophone et nation reconnue par le Canada en 2006). Un groupe entièrement en anglais, où on peut pourtant lire des interventions d’individus portant des noms comme Stéphane Jolicoeur, Pierre Dartiguenave, Katia Cadet, Sarah Gauthier, Marie-Claude Caci et une litanie d’autres noms francophones. Et je ne compte pas le nombre de Québécois qui sont membres de ce groupe, qui compte déjà plus de 5000 membres.

J’ai souligné au créateur du groupe que Montréal est une ville francophone et que les Haïtiens, dont la langue officielle est le français (et la langue seconde le créole, dont les racines sont majoritairement françaises), méritent de se faire encourager dans leur langue. Peine perdue. Je me suis fait répondre que je suis un raciste, que ce n’était ni la place ni le lieu pour discuter de cela, que Montréal est une ville multiculturelle, etc. Un peu plus et on me traitait d’arriéré parce que j’avais osé réclamer, pour ma ville et mes concitoyens, qu’on parle en notre nom dans notre langue et dans une langue que les principaux intéressés peuvent comprendre.

Évidemment, on pourra me répondre qu’il ne s’agit que d’une tempête dans un verre d’eau, que d’un groupe Facebook. Pas certain. Les arguments lancés par les membres de ce groupe sont ceux qu’on entend à tous les jours, dans la rue, au travail, partout. Au quotidien, on se fait dire: « ce n’est pas la place pour défendre le français ». Je me le suis fait dire à plusieurs reprises. Si on écoutait ces gens-là, la seule place pour défendre le français serait au parlement de Québec, en autant que cela ne dérange personne. Tu veux travailler en français? Pas la place pour cette lutte! Tu veux te faire servir en français? Pas la place pour ce combat! Tu aimerais souligner le fait qu’une artiste décédée n’a chanté que trois chansons en français sur trente-cinq? Es-tu fou, on ne critique jamais les morts, ce n’est pas la place… Ce n’est jamais le bon endroit pour défendre notre langue.

Pourtant, je souffre pour les Haïtiens. Je ne crois pas manquer de respect au peuple haïtien en exigeant qu’on parle en mon nom en français et qu’on souligne les profonds liens linguistiques qui unissent le Québec et Haïti. Le combat linguistique que nous menons, Québécois, n’est-il pas le même que les Haïtiens tentent de mener depuis des décennies contre les puissances extérieures qui décident quel président déposer, quelle mesure créatrice de pauvreté implémenter? Vouloir protéger le français au Québec contre le rouleau-compresseur d’une mondialisation néolibérale anglophone ne trouve-t-il pas écho dans la lutte des Haïtiens pour la création d’un État plus fort, moins soumis aux intérêts étrangers? Ne s’agit-il pas du même combat pour le respect de nos identités respectives?

Il ne s’agit pas que d’un groupe Facebook. C’est l’image d’une nouvelle jeunesse montréalaise qui, d’un côté, se fout éperdument de la protection des valeurs québécoises, et de l’autre n’hésite pas à renier ce qu’elle est au nom d’une cause soi-disant supérieure. Protéger les Tibétains, les Tamouls, les Kurdes, les Haïtiens, parfait! L’identité du peuple québécois? Connais pas! Ce n’est pas la place pour en discuter!

Nos combats sont pourtant interreliés. Défendre le français à Montréal et au Québec, c’est défendre non seulement la pluralité et la diversité des cultures de la planète, c’est aussi se battre pour l’indépendance des peuples. Lorsqu’un peuple se respecte assez pour exiger sa langue, il démontre qu’il n’est pas à vendre et qu’on ne peut pas le détruire à coup de réformes du FMI, comme celles qui ont poussé Haïti à la ruine. Lorsqu’un peuple tout entier refuse de participer à toute organisation reniant ses valeurs profondes, il assure non seulement sa survie linguistique, mais également celle de sa capacité à se gérer lui-même, à s’administrer, à se construire un réel autrement plus solide que celui qui était le lot des Haïtiens depuis des générations.

On ne choisit pas la « place » pour mener le combat. Ces escarmouches viennent naturellement. On ne les mène ni contre le peuple haïtien ni contre une chanteuse récemment décédée, mais plutôt pour leurs enfants, en leur mémoire. Nous menons ces rixes pour que de la tragédie qui fut la leur puisse naître un espoir nouveau, celui d’une planète diversifiée où chaque peuple, chaque nation puisse être en mesure de protéger ce qui lui est cher.

Quand on parle en notre nom dans une langue qui nous est étrangère, on ne scelle pas seulement le sort de notre incapacité à intégrer les nouveaux arrivants à notre destin commun, on ne lance pas seulement le message, à l’étranger, que Montréal ne constitue plus une ville francophone, on contribue à la désolidarisation et à l’affaiblissement des liens naturels qui nous portent vers les autres peuples qui partagent une de nos valeurs les plus précieuses: le français.

C’est bien là le pire des racismes que nous nous imposons: nous rejetons non seulement ce que nous sommes, mais nous tournons le dos aux Haïtiens, nous coupons le lien filial, fraternel, qui nous unit à Haïti et nous renions, nous aussi, ce que nous sommes, ouvrant la porte aux pires aberrations dont l’histoire haïtienne est si riche.

Aider les Haïtiens en français, c’est bien plus qu’un choix personnel; c’est celui de la fierté et de la reconnaissance d’un héritage commun porteur d’espoir pour le futur.

Entre deux peuples dépossédés, l’un par les puissances étrangères, l’autre par l’État canadien, on devrait pouvoir se comprendre dans ce qui représente le mieux nos spécificités: notre langue, notre français rapaillé, notre joual, notre créole, notre français déformé par les cicatrices de l’histoire, ces meurtrissures qui nous ont rendu plus fort.

Nous éloigner de cela, c’est nous condamner à la misère et à la dépossession qui sont le lot de tous les peuples en voie de disparition. Que ce soit par la pauvreté, amplificatrice des catastrophes naturelles, ou l’assimilation, ce racisme quotidien renie ce que nous sommes et ouvre la porte aux pires catastrophes.

Survivre, c’est s’attacher à nos valeurs et à notre langue. Survivre, c’est célébrer nos différences.

Ceux qui s’attachent à nuire à ce combat, quels qu’ils soient et où qu’ils vivent, font preuve de ce racisme ordinaire qui est celui des fats qui sont assis le cul bien au chaud dans leur prétention pendant que les autres luttent pour obtenir un minimum de considérations.  Et peu importe la grandeur de la cause qu’ils défendent, on ne verra toujours que la petitesse de leurs considérations.

Et ceux des nôtres qui acceptent de renier ce qu’ils sont, peu importe la grandeur de la cause, contribuent à la ruine des idées qu’ils prétendent défendre.

Aider Haïti, d’accord, mais pas au prix de renier notre langue et nos valeurs.