Quand le PQ s’attaque à la social-démocratie
26 février 2010

Il y a de ces nouvelles qui se glissent bien dans un entrefilet, entre deux faits divers: le Parti Québécois (PQ) veut tourner le dos à l’État-providence. Rien de nouveau, en fait, quand on lit le programme du parti, qui semble plus à l’écoute des besoins des entreprises et des mieux-nantis que de la population en général. Ce qui frappe, par contre, c’est le misérable synchronisme et la terrible candeur d’un parti qui, face aux affronts répétés d’une droite qui entend se servir de la crise des finances publiques pour mieux dépecer notre État, ouvre toutes grandes les portes de la bergerie aux prédateurs.

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Ainsi, deux jours après la sortie de Cupide Bouchard et de ses amis aumôniers de la misère sur l’éducation et au lendemain de la publication du troisième fascicule des « experts » payés par le gouvernement pour promouvoir et justifier l’idéologie néolibérale, le Parti Québécois aurait pu et aurait dû jouer son rôle d’opposition et proposer une approche différente, plus humaine, moins à droite. À l’image de Québec Solidaire, qui a proposé ses propres solutions pour améliorer les finances de l’État, le Parti Québécois aurait eu la chance de se distancer de ses soi-disant adversaires libéraux et de s’établir comme une alternative crédible. Occasion manquée.
En fait, les péquistes semblent englués dans leur conception méprisante pour les citoyens de l’alternance du pouvoir. Dans les officines du parti, on se dit qu’après trois mandats, il sera naturel que le PQ se fasse réélire en 2012. Il suffit donc de ne pas trop faire de vagues, de suivre le courant, de ne pas s’aliéner les grands argentiers ou les éditorialistes de La Presse. Le pouvoir pour le pouvoir. On se place sous l’arbre, on laisse le fruit mûrir, et on attend qu’il nous tombe dans les mains. Et tant pis pour les citoyens qui espèrent du changement. Qu’on se le tienne pour dit: le PQ désire le pouvoir; pas question de l’utiliser pour changer les choses! En matière économique, Parti Québécois et Parti Libéral du Québec, c’est blanc bonnet, bonnet blanc. Enlevez le concept de souveraineté – à propos de laquelle le PQ n’a rien fait depuis une décennie – et vous avez deux clones à l’Assemblée nationale.
Or, avant de s’arrimer aux positions conservatrices, de rejeter l’État-providence et de s’aliéner définitivement ce qui reste des reliquats de son aile-gauche, ne faudrait-il pas se questionner, au-delà du désir de prendre le pouvoir, sur les conséquences d’une telle mesure? Ce n’est pas rien tout de même: ce que le PQ vient de nous dire, c’est qu’il rejetait les progrès de la Révolution tranquille et qu’il adoptait le dogme du moins d’État, cette stratégie pour « affamer la bête », dixit Josée Legault.
Pourtant, l’État-providence, loin d’être la tare dénoncée par nombre d’idéologues de droite, fonctionne. Malgré ses défauts, il s’agit encore de la manière la plus équilibrée, entre les extrêmes du communisme et du capitalisme sans garde-fous, de gérer une société humaine. Avant les années 60 et la Révolution Tranquille, le Québec était, sous Duplessis, l’endroit le plus réfractaire à celle-ci. Le « cheuf » détestait tout ce qui représentait la moindre intervention de l’État dans l’économie. Résultat? Le Québec constituait une des sociétés les moins avancées d’Amérique du Nord avec une économie à la solde d’entreprises étrangères, et une population largement paupérisée. Le politicologue Yves Vaillancourt explique:

La timidité de l’interventionnisme de l’État québécois à la veille de la Révolution tranquille signifiait un énorme coût social pour la majorité de la population qui demeurait en quelque sorte à découvert par rapport au risque de la maladie, du chômage, de l’insuffisance des revenus de travail. Il faut le dire avec clarté: sur une base comparative avec les autres provinces canadiennes, notamment la Saskatchewan, où l’État provincial assumait davantage ses responsabilités sociales, le système de services sociaux et de santé qui prévalait au Québec était carrément artisanal. Bien sûr, pendant ce temps-là, les compagnies privées d’assurance-maladie, auxquelles les Québécois versaient $ 50 millions de primes en 1955, faisaient de bonnes affaires. Mais pour les deux tiers de la population québécoise qui n’étaient pas assurés, la maladie était une catastrophe et, accepter de se faire soigner et hospitaliser, c’était s’endetter pour des années, comme devait le rappeler Jean Lesage dans son premier Discours sur le budget en 1961.

Concrètement, le Parti Québécois, en rejetant l’État-providence, juge que cette situation pré-Révolution Tranquille était préférable à la situation actuelle. On aura beau appeler cela une « redéfinition de la social-démocratie » jusqu’à l’Apocalypse, on parle bel et bien d’un état de fait où l’État, en se retirant, laisse les citoyens seuls face aux compagnies privées et aux aléas du destin.
Par ailleurs, si l’État-providence méritait d’être jeté aux poubelles, pourquoi ceux qui le maintiennent réussissent-ils à conserver une société cohérente, moins pauvre? Le Danemark, par exemple, est le pays industrialisé qui impose le plus lourdement ses mieux-nantis, et qui, selon une étude comparative du Luxembourg Income Study, possède le plus fort État-providence des pays industrialisés. Mais il s’agit également de celui dont la pauvreté de la population y est la plus faible. En fait, selon cette même étude, les probabilités qu’une personne en âge de travailler vive dans la pauvreté sont près de 17 fois plus élevées aux États-Unis, pays développé à l’État le plus faible, qu’au Danemark. Et c’est vers cela que le PQ désire nous amener? C’est cela, le projet de société péquiste?
Une société constitue une chaîne entre les humains et on mesure la force de cette chaîne à la force de ses maillons les plus faibles. Nous avons mesuré ce qui arrivait à des pays qui, comme l’Islande en ce moment ou l’Argentine il y a une décennie, ont tourné le dos à l’État et ont décidé de laisser les acteurs privés s’offrir un buffet « tout ce que vous pouvez manger »: la crise financière. En désirant accélérer le processus de désengagement de l’État que nous subissons depuis déjà plusieurs décennies, ce n’est pas seulement la santé et la sécurité des citoyens de la classe moyenne et des moins-nantis qu’on met en jeu, mais également la santé financière de l’État. Un État déjà affecté par plusieurs décennies de gouvernements de droite pour qui tous les prétextes sont bons pour s’attaquer à l’État-providence.
Les ressources existent. Les moyens de s’enrichir aussi. Il faut en avoir la volonté. Selon Statistiques Canada, dans les années 50 les contribuables versaient 50,8% des revenus d’impôts de l’État, les Compagnies 49,2%. En 1993: les contribuables versaient 88,6% de ces revenus et les Compagnies, 11,4%. La colère des citoyens de se sentir surtaxés est légitime. Ce n’est pourtant pas une raison pour se débarrasser de services qui contribuent à notre richesse collective, mais peut-être plutôt pour s’interroger sur la nécessité d’adhérer à un système de valeurs faisant des entreprises privés et des individus les principales locomotives de notre développement quand nous jouissons d’un État autrement plus efficace et adapté à cette tâche.
Les forces s’attaquant à notre État sont fortes, vives et organisées dans des think-tanks ayant leurs entrées au gouvernement et des journaux à la solde d’entreprises comme Power Corporation et Quebecor, qui ont des intérêts directs dans le marchandisage de nos services publics. Force est de constater qu’elles ont aussi accès au Parti Québécois et que ce parti, qui pouvait autrefois prétendre représenter l’ensemble de la société, n’en représente aujourd’hui que la faction la plus riche. Et encore, seulement si cela lui permet de se faire élire. Le pouvoir pour le pouvoir, c’est bien tout ce qui compte au PQ, n’est-ce pas?
Il serait peut-être temps pour tous ceux qui se croient sociaux-démocrates et indépendantistes, dans ce parti, qu’ils réalisent que le PQ n’a rien fait pour l’indépendance depuis quinze ans et qu’il s’affaire à détruire ce qui constituait notre plus grande richesse: notre social-démocratie.
Suis-je le seul à rêver d’un vaste parti de centre-gauche s’intéressant à la fois aux enjeux identitaires, au désir de survie de la nation québécoise et qui fait la promotion d’une plus juste redistribution de la richesse?

Quand le PQ s'attaque à la social-démocratie
26 février 2010

Il y a de ces nouvelles qui se glissent bien dans un entrefilet, entre deux faits divers: le Parti Québécois (PQ) veut tourner le dos à l’État-providence. Rien de nouveau, en fait, quand on lit le programme du parti, qui semble plus à l’écoute des besoins des entreprises et des mieux-nantis que de la population en général. Ce qui frappe, par contre, c’est le misérable synchronisme et la terrible candeur d’un parti qui, face aux affronts répétés d’une droite qui entend se servir de la crise des finances publiques pour mieux dépecer notre État, ouvre toutes grandes les portes de la bergerie aux prédateurs.

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Ainsi, deux jours après la sortie de Cupide Bouchard et de ses amis aumôniers de la misère sur l’éducation et au lendemain de la publication du troisième fascicule des « experts » payés par le gouvernement pour promouvoir et justifier l’idéologie néolibérale, le Parti Québécois aurait pu et aurait dû jouer son rôle d’opposition et proposer une approche différente, plus humaine, moins à droite. À l’image de Québec Solidaire, qui a proposé ses propres solutions pour améliorer les finances de l’État, le Parti Québécois aurait eu la chance de se distancer de ses soi-disant adversaires libéraux et de s’établir comme une alternative crédible. Occasion manquée.

En fait, les péquistes semblent englués dans leur conception méprisante pour les citoyens de l’alternance du pouvoir. Dans les officines du parti, on se dit qu’après trois mandats, il sera naturel que le PQ se fasse réélire en 2012. Il suffit donc de ne pas trop faire de vagues, de suivre le courant, de ne pas s’aliéner les grands argentiers ou les éditorialistes de La Presse. Le pouvoir pour le pouvoir. On se place sous l’arbre, on laisse le fruit mûrir, et on attend qu’il nous tombe dans les mains. Et tant pis pour les citoyens qui espèrent du changement. Qu’on se le tienne pour dit: le PQ désire le pouvoir; pas question de l’utiliser pour changer les choses! En matière économique, Parti Québécois et Parti Libéral du Québec, c’est blanc bonnet, bonnet blanc. Enlevez le concept de souveraineté – à propos de laquelle le PQ n’a rien fait depuis une décennie – et vous avez deux clones à l’Assemblée nationale.

Or, avant de s’arrimer aux positions conservatrices, de rejeter l’État-providence et de s’aliéner définitivement ce qui reste des reliquats de son aile-gauche, ne faudrait-il pas se questionner, au-delà du désir de prendre le pouvoir, sur les conséquences d’une telle mesure? Ce n’est pas rien tout de même: ce que le PQ vient de nous dire, c’est qu’il rejetait les progrès de la Révolution tranquille et qu’il adoptait le dogme du moins d’État, cette stratégie pour « affamer la bête », dixit Josée Legault.

Pourtant, l’État-providence, loin d’être la tare dénoncée par nombre d’idéologues de droite, fonctionne. Malgré ses défauts, il s’agit encore de la manière la plus équilibrée, entre les extrêmes du communisme et du capitalisme sans garde-fous, de gérer une société humaine. Avant les années 60 et la Révolution Tranquille, le Québec était, sous Duplessis, l’endroit le plus réfractaire à celle-ci. Le « cheuf » détestait tout ce qui représentait la moindre intervention de l’État dans l’économie. Résultat? Le Québec constituait une des sociétés les moins avancées d’Amérique du Nord avec une économie à la solde d’entreprises étrangères, et une population largement paupérisée. Le politicologue Yves Vaillancourt explique:

La timidité de l’interventionnisme de l’État québécois à la veille de la Révolution tranquille signifiait un énorme coût social pour la majorité de la population qui demeurait en quelque sorte à découvert par rapport au risque de la maladie, du chômage, de l’insuffisance des revenus de travail. Il faut le dire avec clarté: sur une base comparative avec les autres provinces canadiennes, notamment la Saskatchewan, où l’État provincial assumait davantage ses responsabilités sociales, le système de services sociaux et de santé qui prévalait au Québec était carrément artisanal. Bien sûr, pendant ce temps-là, les compagnies privées d’assurance-maladie, auxquelles les Québécois versaient $ 50 millions de primes en 1955, faisaient de bonnes affaires. Mais pour les deux tiers de la population québécoise qui n’étaient pas assurés, la maladie était une catastrophe et, accepter de se faire soigner et hospitaliser, c’était s’endetter pour des années, comme devait le rappeler Jean Lesage dans son premier Discours sur le budget en 1961.

Concrètement, le Parti Québécois, en rejetant l’État-providence, juge que cette situation pré-Révolution Tranquille était préférable à la situation actuelle. On aura beau appeler cela une « redéfinition de la social-démocratie » jusqu’à l’Apocalypse, on parle bel et bien d’un état de fait où l’État, en se retirant, laisse les citoyens seuls face aux compagnies privées et aux aléas du destin.

Par ailleurs, si l’État-providence méritait d’être jeté aux poubelles, pourquoi ceux qui le maintiennent réussissent-ils à conserver une société cohérente, moins pauvre? Le Danemark, par exemple, est le pays industrialisé qui impose le plus lourdement ses mieux-nantis, et qui, selon une étude comparative du Luxembourg Income Study, possède le plus fort État-providence des pays industrialisés. Mais il s’agit également de celui dont la pauvreté de la population y est la plus faible. En fait, selon cette même étude, les probabilités qu’une personne en âge de travailler vive dans la pauvreté sont près de 17 fois plus élevées aux États-Unis, pays développé à l’État le plus faible, qu’au Danemark. Et c’est vers cela que le PQ désire nous amener? C’est cela, le projet de société péquiste?

Une société constitue une chaîne entre les humains et on mesure la force de cette chaîne à la force de ses maillons les plus faibles. Nous avons mesuré ce qui arrivait à des pays qui, comme l’Islande en ce moment ou l’Argentine il y a une décennie, ont tourné le dos à l’État et ont décidé de laisser les acteurs privés s’offrir un buffet « tout ce que vous pouvez manger »: la crise financière. En désirant accélérer le processus de désengagement de l’État que nous subissons depuis déjà plusieurs décennies, ce n’est pas seulement la santé et la sécurité des citoyens de la classe moyenne et des moins-nantis qu’on met en jeu, mais également la santé financière de l’État. Un État déjà affecté par plusieurs décennies de gouvernements de droite pour qui tous les prétextes sont bons pour s’attaquer à l’État-providence.

Les ressources existent. Les moyens de s’enrichir aussi. Il faut en avoir la volonté. Selon Statistiques Canada, dans les années 50 les contribuables versaient 50,8% des revenus d’impôts de l’État, les Compagnies 49,2%. En 1993: les contribuables versaient 88,6% de ces revenus et les Compagnies, 11,4%. La colère des citoyens de se sentir surtaxés est légitime. Ce n’est pourtant pas une raison pour se débarrasser de services qui contribuent à notre richesse collective, mais peut-être plutôt pour s’interroger sur la nécessité d’adhérer à un système de valeurs faisant des entreprises privés et des individus les principales locomotives de notre développement quand nous jouissons d’un État autrement plus efficace et adapté à cette tâche.

Les forces s’attaquant à notre État sont fortes, vives et organisées dans des think-tanks ayant leurs entrées au gouvernement et des journaux à la solde d’entreprises comme Power Corporation et Quebecor, qui ont des intérêts directs dans le marchandisage de nos services publics. Force est de constater qu’elles ont aussi accès au Parti Québécois et que ce parti, qui pouvait autrefois prétendre représenter l’ensemble de la société, n’en représente aujourd’hui que la faction la plus riche. Et encore, seulement si cela lui permet de se faire élire. Le pouvoir pour le pouvoir, c’est bien tout ce qui compte au PQ, n’est-ce pas?

Il serait peut-être temps pour tous ceux qui se croient sociaux-démocrates et indépendantistes, dans ce parti, qu’ils réalisent que le PQ n’a rien fait pour l’indépendance depuis quinze ans et qu’il s’affaire à détruire ce qui constituait notre plus grande richesse: notre social-démocratie.

Suis-je le seul à rêver d’un vaste parti de centre-gauche s’intéressant à la fois aux enjeux identitaires, au désir de survie de la nation québécoise et qui fait la promotion d’une plus juste redistribution de la richesse?

Et ce n’est qu’un début
12 octobre 2008

Derby démolitionJe me souviens du début de l’année 2000. J’avais un blogue avant même que le terme soit inventé. Je vais être honnête: « blogue » est un bien grand mot pour décrire ce média très web 1.0 hard où le html devait être modifié à chaque texte publié et où les visiteurs ne pouvaient pas laisser de commentaires. Toujours est-il qu’il y a huit ans je bloguais déjà, et début 2000, quand la bulle techno a éclaté, j’y avais trouvé des similitudes avec la crise de 1929, puis, plus tard, avec celle de 1920-1921, précédant le gigantesque boom de la fin des années 20, qui lui-même engendra le terrible krach de 1929…

En fait, que s’est-il passé pendant le marché baissier du début des années 2000? Il y a surtout eu un transfert de richesse, et non sa destruction. L’argent investi dans les technos a tout simplement été transféré vers l’immobilier et son corollaire, les banques, à l’origine du fantastique boom immobilier qui a pris fin avec un terrible fracas l’an dernier avec la crise du crédit à risque, les subprimes.

Les subprimes, ce sont des prêts à très haut risque consentis à des acheteurs parfois inconnus du système bancaire. Pourquoi leur prêtait-on l’argent? Simple: parce que la propriété achetée servait de garantie et que le marché immobilier montait depuis 1945. En clair, même si l’hypothèque sur une propriété ne pouvait être payée, la banque avait toujours la possibilité de reprendre possession de cette dernière et de faire un juteux profit en la revendant à la hausse. Tout ce cercle vicieux constituait en fait une formidable fuite vers l’avant se basant sur l’espoir – vain – que la bulle immobilière ne se dégonflerait jamais. Mais le propre des bulles est d’éclater. Et ce n’est peut-être qu’un début.

En effet, si les subprimes valent 855 milliards $, il existe une autre catégorie de prêts, appelé les Alt-A (Alternative A-paper), d’une valeur de plus de 1000 milliards $. Ces prêts sont consentis à des acheteurs qui ont soumis une demande incomplète ou qui ont un niveau d’endettement supérieur à ceux généralement acceptés par l’industrie. D’après une étude de la Mortgage Asset Research Institute, la quasi-totalité de ces prêts sont consentis à des emprunteurs dont la moitié exagèrent leurs revenus de plus de 50%! ((Frédéric Lordon, « Le jour où Wall Street est devenue socialiste, Le Monde diplomatique, Octobre 2008, pp.4-5))

Ainsi, dès lors que la crise financière se répand dans l’économie et entraîne le moindre ralentissement, le risque d’un véritable tsunami de défauts de paiement doit être sérieusement considéré. La plupart des emprunteurs des Alt-A doivent gérer un budget extrêmement serré, voire déficitaire, et nombre de ceux-ci font maintenant face, outre la perte de valeur de leur propriété, à des pertes d’emplois ou autres conséquences de la crise. Ils se retrouveront eux aussi en défaut de paiement, accentuant la gravité de la dépression.

Habituellement, les États-Unis s’étaient sortis des précédentes récessions grâce au crédit facile; le niveau actuel record d’endettement n’offre pas cette chance cette fois-ci. Conséquemment, les dirigeants en sont rendus à improviser, à renier leurs propres dogmes de la toute-puissance du libre-marché en nationalisation l’assureur AIG, par exemple, dont l’État étatsunien possède aujourd’hui 79,9% du capital…

Pensons-y un peu: le pays héraut du néolibéralisme, voulant l’imposer à toute la planète et mettant toute sa foi dans le libre-marché vient de socialiser non seulement des banques, mais même une compagnie d’assurance privée! Que Hugo Chavez aille se rhabiller! C’est dire le sérieux de la situation. Gérard Duménil et Dominique Lévy explique bien les enjeux dans leur texte publié dans le dernier numéro de la revue Manière de Voir:

On peut donc entrevoir une sortie masquée et limitée des règles néolibérales sous forme d’exceptions au coup par coup. […] Ce genre de néo-libéralisme « bricolé » incarne bien l’étrange destin d’une puissance hégémonique dont la domination à long terme est en jeu. ((Gérard Duménil & Dominique Lévy, « Une trajectoire financière insoutenable», Manière de Voir, Octobre-Novembre 2008))

En vérité, la situation est tellement grave qu’aucun représentant gouvernemental n’osera l’affirmer comme tel. Ce sont les fondements même des systèmes financier et économique qui s’effondrent. Nous assistons à nouveau à l’échec du libéralisme économique, qui avait causé la crise de 1929 et la dépression subséquente. De fins idéologues ont voulu nous faire avaler une version édulcorée, mais la vérité nous frappe encore une fois en pleine face: le capitalisme doit être régulé par l’État, sinon il s’auto-détruit et nous emporte avec lui dans son vortex de chaos.

On a beaucoup blâmé l’État-providence depuis vingt-cinq ans, mais manifestement ce système se révèle de loin supérieur au laisser-faire économique qui a causé la merde actuelle.

Ceci dit, je suis certain que nos propagandistes de l’Institut Économique de Montréal, eux qui se font un devoir de promouvoir les déréglementations à la source des problèmes actuels, sauront se recycler et se faire entendre dans des médias en mal d’analystes. Ça ne manque pas de souffle, non? On participe à la création d’une crise et ensuite on s’en met plein les poches en l’analysant.

Comme quoi y aura toujours des métiers d’avenir pour ceux qui n’ont pas conscience de leurs propres contradictions.

Sauf que pendant ce temps, c’est à nous de subir les conséquences de ces folies… Et ça ne fait que commencer!