Le cadavre
17 octobre 2009

J’aurais aimé lire Falardeau avant qu’il meurt. Le lire vraiment, c’est-à-dire comprendre comment cet homme représentait le réel, comment il se faisait du sens avec la réalité. Pas pour la forme, pas pour épater la galerie. Pas pour se la jouer petit Bobo du Plateau qui lit Falardeau pour avoir l’air plus près du peuple. Non, le lire vraiment, comprendre le Québec à travers ses yeux. Comprendre le joual qu’il affectionnait tant.

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Suite à sa mort, un ami m’a prêté son livre « Les boeufs sont lents mais la terre est patiente ». Révélation. Falardeau ne serait peut-être pas d’accord avec moi, mais à mon avis il a autant contribué à la société québécoise de par ses écrits polémiques qu’en portant la caméra. Son regard particulier sur les choses, son ironie et sa profonde intégrité, guident le lecteur vers la découverte d’un lieu et d’une histoire inconnus. Celle d’un petit patelin appelé Québec et dont, trop souvent, on sait peu de choses.

Dans une lettre à Gaston Miron, suivant sa mort – écrit-on seulement lorsque quelqu’un meurt? – Falardeau écrit:

On fouillait ensemble dans les vieux dictionnaires, les vieux glossaires du parler québécois. Pour moi, c’était une révélation. Le mot grafigné par exemple, qu’on retrouve chez Rabelais. Le mot âbre employé par les paysans du Berry et du Poitou pour dire arbre. Le mot bébelle amené ici par nos ancêtres normands. Le a remplaçant le e comme dans couvarte, bardas, marci.

J’ai toujours eu un peu honte de la façon dont je parlais. Toute ma vie j’avais entendu des gens de bien, c’est-à-dire des gens qui possèdent des biens, raconter avec mépris que les Québécois parlaient mal, donc que « je » parlais mal. On nous accuse de parler la « bouche molle » et l’on s’étonne ensuite de notre silence, du silence de notre peuple. Comment oser dire le monde quand on nous fait croire toute notre vie qu’on parlait tout croche et qu’on a assimilé ça au plus profond de notre être, au plus profond de notre âme.

Ce matin-là, je crois que j’ai cessé définitivement d’avoir honte. Je découvrais soudain qu’on parlait « ben » et même « très ben ». Et que de toute façon, le problème n’était pas là. Il faut parler… même tout croche. Parler pour comprendre… parler pour se comprendre… parler pour s’en sortir. Au moins essayer, malgré cette brunante dans le cerveau… comme tu dis.

Ça m’a fait repenser à la discussion que j’ai eu avec Esther Delisle avant et pendant l’émission à Dumont 360. Surtout avant. Le pendant est jamais autant intéressant que le avant. La télévision, c’est le royaume du clip et les idées approfondies ont depuis longtemps été bannies de ce royaume-là.

Delisle, donc, détestait Falardeau. Pour la forme, c’était ses propos sur le 11 septembre ou le fait qu’il défendait des idées qu’elle jugeait extrémiste. Mais dans les faits – off the record comme disent les Canadiens – elle haïssait surtout sa manière de parler, son joual. Ce n’était pas un hasard si son seul moment d’émotion lors de l’entrevue fut lorsqu’elle tenta une imitation de Falardeau se terminant par un gros « maaaaaaarde » bien senti. Ce n’était pas l’homme qu’elle détestait vraiment, mais le joual, cette conception que les Québécois pourraient avoir le droit de parler leur propre langue, à leur façon. Ce joual, elle le regardait de haut, comme on peut regarder de haut le créole ou d’autres dialectes qui se sont formées avec la distance.

Elle n’arrêtait pas de me dire: « Mon oncle est cultivateur et il ne parle pas comme ça ». Et moi j’avais envie de lui répondre que n’importe quel singe peut apprendre à faire des grimaces. Et n’importe quel Québécois peut apprendre à « bien parler ». Parler anglais ou parler le français international, c’est toujours ben parler une autre langue, non? C’est toujours la même coupure, le même déracinement. Comme un enfant maltraité par son père pendant des années et qui décide d’adopter les valeurs de sa mère en bloc. On remplace une identité déficiente par une autre identité déficiente. On se culpabilise de s’angliciser, puis on se culpabilise de ne pas parler le français international. On se donne en show, on fait semblant. Pas surprenant que le Québec soit le roi des spectacles d’humour et engendre des comédiens de qualité. On apprend tôt à faire semblant. À parler le joual en cachette, puis à ponctuer les virgules en public. Charlebois le chantait déjà: « Donne-moi des peanuts pis j’va t’chanter Alouette sans fausse note ».

Falardeau refusait cette game, et c’était ce qui enrageait Delisle. Il s’opposait à cette conception d’un Québec javellisé, dépossédé de son histoire et de sa culture, qui se mettrait soudainement à parler un français international après plus de deux cents ans d’aliénation. Pour lui, il y avait de la poésie dans le joual, de la poésie et de l’Histoire. Avec un grand H. Celle qu’il partageait de son vécu, et celle qu’il partage encore aujourd’hui dans ses livres et ses films.

Cette histoire des Patriotes, par exemple, de la façon dont Pierre-Rémi Narbonne fut pendu deux fois en vingt minutes le 15 février 1839, et où, après avoir réussi à se détacher, il fut asséné de coups de crosse lui lacérant le visage et prolongeant l’agonie au-delà d’une vingtaine de minutes. Celle d’Olivar Asselin, un des plus grands journalistes militants de notre histoire, et qui a fait de la prison en 1909 pour avoir giflé publiquement Louis-Alexandre Taschereau, futur premier ministre, sur le parquet de l’Assemblée nationale. Celle de Miron, et d’autres encore.

Le joual, pour Falardeau, constituait ce lien entre le présent et le passé. Il avait compris qu’on ne peut pas véritablement s’intéresser au passé si on en a honte, si on considère quelque chose d’aussi banal que la façon dont nos ancêtres parlaient comme étant méprisable, une tare à se débarrasser. On ne peut célébrer ses racines et développer un intérêt à comprendre d’où on vient si on se méprise et qu’on considère notre passé comme quelque chose à éliminer, obstacle à cette tabula rasa que nous avons collectivement décidé de nous imposer en choisissant le français international.

Certains s’objecteront en disant qu’il faut parler un « bon » français pour bien se faire comprendre des autres, notamment des Français. Bullshit. On ne parle pas une langue pour se faire comprendre par les gens de l’autre bout de la planète, mais plutôt pour se comprendre entre nous. Car notre langue est vivace, terreuse, avec ses racines qui s’enfoncent tant dans notre histoire qu’en nous-mêmes. Si le but est de se faire comprendre des autres tout en s’oubliant soi-même, si le but est de donner un bon show en débitant des mots qui ne veulent rien dire pour nous-mêmes, autant abandonner le français dès aujourd’hui et adopter l’anglais coast to coast. Ce que plusieurs prônent activement. Et ce à quoi Falardeau s’opposait de tout son coeur.

Mais ce que Falardeau avait compris – et ce que plusieurs ne semblent pas avoir saisi – est qu’on ne peut espérer protéger le français en continuant à avoir honte de notre français, celui qui porte ses racines dans les couches profondes des blessures de notre histoire. Ce français, ce sont nos cicatrices, nos brûlures de la Défaite de 1760, nos dents croches de la révolte des Patriotes de 1837-38, notre mâchoire déboîtée de l’acte d’Union de 1840, nos bras cassés de l’interdiction des écoles françaises publiques pendant un siècle à partir de 1867, nos bleus de l’assimilation continue qui nous affecte. Ce français, c’est nous, ce que nous sommes, nos imperfections et nos petites victoires. C’est à cette identité – la nôtre – que Falardeau a cherché à nous rattacher. Il a voulu réinsérer nos racines dans ce terreau fertile nous permettant de faire face à tous les vents sans craindre un nouveau déracinement.

C’est en cela que Falardeau mérite d’être lu. Parce que ses livres ne sont pas que des bibelots qu’on place dans la bibliothèque, mais plutôt des bêches, des pelles crasseuses puant la cigarette et la sueur d’homme, des outils qu’on utilise pour déterrer un cadavre.

Celui de notre histoire. Celui de notre langue.

Et le corps est encore chaud.

Le tourbillon médiatique
30 septembre 2009

J’aimerais écrire sur une foule de sujets cet après-midi. Ça pullule, comme toujours. Je m’installe devant mon clavier, toujours debout, et mes doigts se mettent à écrire. Et si je les laissais faire, ils pondraient probablement un billet dénonçant les hausses de tarif d’électricité qui, n’en déplaise aux bien-pensants d’une certaine droite, pénaliseraient principalement la classe moyenne et les plus démunis, alors que simplement en annulant les baisses d’impôts des partis péquistes et libéraux, on pourrait aller chercher une dizaine de milliards de dollars… Mais je ne peux pas écrire un billet comme je le fais habituellement. Non. J’aime mieux vous parler du tourbillon médiatique dans lequel je suis présentement.

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À l’origine, une simple initiative: remplacer la rue Amherst par la rue Pierre-Falardeau. Un groupe Facebook que j’ai créé par pragmatisme, me disant que si le débat avait beaucoup porté, dernièrement, sur la nécessité de remplacer le nom de la rue Amherst, on n’avait toujours pas trouvé précisément par quoi. Le résultat fut spectaculaire, inespéré. En quelques jours, le groupe a dépassé le cap des 4400 membres, et je suis convaincu que nous serons 5000 d’ici ce soir. Tellement époustouflant, que je me suis demandé si ce n’était pas là l’expression d’un désir refoulé des Québécois de se réapproprier une ville qu’on semble avoir abdiqué aux mains des anglophones. À ce point impressionnant que je me suis réellement rendu compte de ce que signifiait réellement Falardeau pour nous.

Le cirque médiatique

Puis vint le cirque médiatique. Un cirque ambulant, qu’on entend arriver de loin, qui nous éblouit de par ses lumières, ses costumes, ses acteurs, et qui repart ensuite. Si tu dors, tu le manques. C’est d’ailleurs ce qui m’est arrivé ce matin. Après avoir réussi mes entrevues avec Benoît Dutrizac lundi et à Dumont 360 hier (lorsque Renart m’a laissé sa place), j’ai manqué la chance d’aller confronter Richard Martineau sur le sujet. En fait, pas réellement sur le changement de nom rue, mais sur la réelle importance de Pierre Falardeau sur la société québécoise. Le cirque est passé, et je dormais. Simple concours de circonstances: anniversaire de ma conjointe et beaucoup d’alcool. Déception.

En fait, ce qui me déçoit le plus, c’est de ne pas avoir été en mesure de réellement développer mon discours à la télévision. Dans un bloc de six minutes avec trois invités, il est difficile de bien expliquer ses idées. Malgré tout, j’ai reçu à peu près 200 messages privés sur Facebook et courriels de gens me félicitant et m’expliquant, en quelque sorte, que je parlais pour eux. Soudainement, je me suis senti le représentant d’une partie importante de la population qui se trouve souvent orpheline. Lourde responsabilité. Et c’était pour ces gens, pour ces 200 personnes qui ont pris la peine de m’écrire et à qui je ne peux pas tous répondre personnellement, c’était pour eux que je voulais confronter Martineau. C’était pour eux et pour tous ceux qui ne me connaissent pas encore que je désirais prouver que j’ai ce qu’il faut pour devenir, peut-être un jour, un nouveau Martineau, mais différent.

Mégalomanie? Cabotinage, pour paraphraser Esther Delisle? Peut-être. N’empêche que c’est mon but. Donner mon opinion, et le faire d’une manière imagée, directe, percutante, avec des arguments, c’est tout ce que je sais faire. Je me réveille la nuit en pensant à des arguments. J’allume la lumière en réfléchissant à ce qu’on pourrait me répondre. Je me rendors en imaginant la différence que je pourrais faire dépendant du choix des mots.

C’est tout ce que je sais faire.

Dumont 360

Plusieurs personnes m’ont dit avoir détesté Esther Delisle. Je dois vous révéler qu’en privé elle a été très courtoise et aimable avec moi, m’abordant en me disant que son instinct maternel lui défendait d’être méchante avec moi. J’ai bien rigolé. Dans le petit salon des invités, on a jasé pendant une vingtaine de minutes avant d’entrer en ondes. J’en ai profité pour sonder le terrain sur ses arguments (et j’étais satisfait de voir que son seul argument de choc était les commentaires de Falardeau à la suite du 11 septembre 2001) et pour écouter quelques anecdotes, notamment sur son voyage en Israël.

Qu’on me comprenne bien: mes idées sont à l’opposé de celles de cette femme qui a déjà publié une thèse sur le soi-disant antisémitisme des Canadiens-français dans les années 1930, mais j’ai apprécié le choc des idées et j’ai le plus grand plaisir à confronter des adversaires qui ne se défilent pas au moindre argument contraignant.

Pour le reste, Delisle est un personnage, et je crois que ses propos décousus sur Falardeau, les analphabètes et Pauline Marois en disent plus long que n’importe quoi que je pourrais ajouter. J’ai tout de même apprécié sa critique, après l’entrevue, où elle me conseillait de moins m’éparpiller et de mieux concentrer mes proppos. Après tout, je suis nouveau dans le métier, alors je prends toutes les critiques.

Toute l’équipe de production de Dumont 360 a été extrêmement aimable. Il est stupéfiant de voir tous ces passionnés travailler, semblant réellement prendre leur pied dans ce métier. Même Dumont semblait apprécier de pouvoir simplement être en ondes sans devoir constamment vendre sa salade adéquiste. Si j’avais besoin d’une expérience me donnant le goût de la télévision, la voilà.

Et ça ne fait que renforcer ma déception d’avoir manqué Martineau ce matin.

Le tourbillon médiatique

Tout ce tourbillon médiatique m’est étrange. Ce matin, en faisant mes courses, je me demandais si la dame qui me fixait incessamment avait vu l’émission hier soir où si c’était simplement mon imagination. Peut-être pensait-elle me reconnaître. Ou peut-être était-elle simplement dans la lune. Comment faire la différence? Comment décrypter le regard quand tout le monde autour jouit d’un avantage que je n’ai pas : ils ont la capacité de savoir qui je suis, de connaître mes idées et mes opinions, et je n’ai absolument aucune idée des leurs.

Peut-être est-ce pour cela qu’avant la télévision, avant la radio, j’ai surtout choisi l’écriture? Et si j’avais envie que ça change?

Contrat avec la SSJB

J’aurais voulu en parler plus tôt, mais avec la mort de Pierre Falardeau je trouvais un peu indécent de me réjouir publiquement. J’ai signé un contrat avec la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, après quelques mois de discussions. Je m’occupe d’une partie de leurs communications, d’un concours de plaintes à l’Office de la langue française qui verra le jour sous peu et d’ici une semaine ou deux une bannière en haut de mon blogue conduira aux sites de la SSJB et du Mouvement Montréal français.

Ce contrat me permet de travailler une journée de moins par semaine dans mon emploi régulier et d’avoir ainsi davantage de temps pour écrire. Je me rapproche ainsi de mon but, qui est de pouvoir vivre en faisant ce que j’aime.

Au fond, la véritable leçon que je retiens de toutes mes aventures est d’une simplicité affolante: il faut suivre ses passions et ne pas s’inquiéter pour l’argent. Quand on aime vraiment quelque chose, qu’on s’y donne à fond, qu’on y rêve la nuit, l’aspect monétaire suit irrémédiablement. Il faut avoir le courage de persévérer et de ne pas céder aux douces sirènes de l’argent facile qui ne font qu’éloigner la vraie réalisation de soi.

Je sais que ce billet peut paraître prétentieux aux yeux de certains et qu’on n’hésitera pas à me le souligner. C’est correct; je peux vivre avec cela. J’avance, ce blogue est mon tremplin, et qui sait ce que je pourrai ensuite réaliser.

Merci à vous tous, chers lecteurs. Vous êtes entre 500 et 800 à me lire quotidiennement, plus de 10 000 visiteurs différents par moi, et près de 200 qui sont abonnés à mes flux RSS. À vous tous, et à tous ceux qui croient aux causes que je défends, merci. Merci de faire un pas de plus vers la réalisation de mes rêves.

Et peut-être, j’ose espérer, de nos rêves.