L’orphelinat politique
6 novembre 2008

L'orphelinat politiqueJe ne voulais pas écrire un billet où je m’en prends à Mario Dumont; j’ai presque bâti ma réputation de blogueur en le démolissant et, honnêtement, en ce moment je l’ai un peu pris en pitié. Soyons réalistes: Dumont a raté son coup, son parti s’en va nulle part, ses députés le quittent, et il en est rendu à proposer des mesures désespérées pour espérer attirer l’attention médiatique sur son parti, tel un enfant turbulent qui met son caca sur les murs pour que ses parents s’occupent de lui. (Mario Dumont mérite-t-il une meilleure comparaison, lui qui parlait de ses ex-députés en disant, à la télévision, que ceux-ci « faisaient dans leurs culottes »?) Dernière stupidité en liste: sa proposition de privatisation partielle d’Hydro-Québec.

Comment ne pas s’étonner que du flot quasi-ininterrompu de conneries qui peuvent émaner de sa bouche, Mario Dumont puisse encore trouver l’imagination nécessaire pour débiter de telles aberrations? Hydro-Québec est, avec la SAQ et quelques autres entreprises publiques ou semi-publiques, un fleuron québécois, apportant des milliards $ à chaque année à l’État. Vouloir privatiser, même partiellement, une entreprise aussi rentable relève d’une stupidité innommable et d’un manque flagrant de vision à long terme; pense-t-on sérieusement à se chauffer tout l’hiver en utilisant le bois de la galerie? Mais que ferait-on ensuite, le printemps venu? Quand des entreprises sont aussi rentables que Hydro-Québec ou la SAQ, on doit les conserver, car ces profits profitent à tous.

Ceci dit, quelle alternative y a-t-il à Dumont? Veut-on sérieusement élire un Jean Charest qui nous a démontré son incapacité à être à l’écoute de la population lorsqu’il est majoritaire? Les écoles juives, le Suroît, la privatisation du Mont-Orford, les hausses des frais de scolarité, ça vous dit quelque chose?

Et Pauline Marois; veut-on vraiment d’une vieille bourgeoise hautaine et prétentieuse pour diriger le Québec? Marois représente la continuité directe de Lucien Bouchard et de ses politiques de droite qui ont transformé le parti en un clone soi-disant souverainiste du Parti Libéral. En ce moment, tant l’ADQ, le PLQ et le PQ proposent des « solutions » de droite, et ce ne sont pas les mesures d’aides aux entreprises proposées par le PQ ce matin qui me feront changer d’idée (notons au passage que l’appui à l’offre, comme le propose le PQ, est une des vieilles stratégies de la droite et que cette stratégie s’est avérée inefficace lors de la grande crise des années 30).

Conséquemment, que reste-t-il pour le social-démocrate indépendantiste que je suis? Pas grand chose. À la limite, si le PQ ne s’était pas débarrassé de son idéologie souverainiste, j’aurais pu voter pour ce parti de droite en me bouchant le nez. Mais désormais, je n’ai plus aucun intérêt à donner mon appui à celui-ci.

Mes idées n’ont jamais changé, ni même mes valeurs, mais le virage à droite du PQ m’a en quelque sorte expulsé du champ des principaux partis politiques, un peu comme furent laissés orphelins les militants de centre-gauche quand le Parti Démocrate états-unien ou le Parti Travailliste britannique laissèrent tomber leurs thèmes de redistribution de la richesse et de lutte contre des élites s’appropriant les richesses collectives pour embrasser les dogmes néolibéraux. Le Parti Québécois préfère-t-il plaire aux idéologues de droite de La Presse plutôt que d’aller chercher mon vote?

Ainsi, je vais probablement voter pour le Parti Indépendantiste aux prochaines élections si celui-ci peut se sortir de sa grogne interne des derniers mois. Sinon, je risque de voter pour un indépendant ou un parti encore plus marginal. Pour une rare fois, je trouve difficilement ma place sur l’échiquier politique; on a jugé que mes positions ne valaient plus la peine d’être défendues, et moi je décide que ces partis qui m’ont tourné le dos ne méritent pas mon vote.

Car je suis social-démocrate et indépendantiste, donc je ne suis pas péquiste. Je ne suis pas prêt à me boucher le nez pour un parti à peine moins pire que l’ADQ et dirigé par une vieille matante qui a autant de charisme que ma table de cuisine. Et Québec Solidaire? Il est hors de question que je vote pour un parti imposant un quota de femmes chez ses candidats; je suis pour l’égalité des sexes et je crois qu’on doit choisir quelqu’un en fonction de ses idées et pas de son sexe ou de sa race.

Alors, bref, je suis orphelin. On ne veut pas de mon vote. Suis-je le dernier social-démocrate indépendantiste au Québec?

De l’utilité sociale de la pédophilie
28 octobre 2008

Je lisais cette nouvelle où on apprend qu’une fillette de sept ans a été enlevée, violée, puis ramenée simplement une heure plus tard à son école. J’entends déjà en sourdine l’écho plaintif des faiseurs d’opinions réclamant davantage de répression et la fin des sempiternelles « sentences-bonbons ». Et si la vérité était ailleurs. Pire, ou mieux, et si les pédophiles avaient une utilité sociale?

On s’entend, personne ici ne va approuver la pédophilie. S’en prendre à un être sans défense, qui commence dans la vie, et le handicaper durablement en lui faisant connaître ce qu’il est trop jeune pour avoir besoin de connaître, c’est purement mal. Mais le mal peut-il être utile?

Par exemple, si personne ne souhaite avoir un cancer, sans l’explosion des cas de cancer depuis plusieurs décennies on fumerait toujours la cigarette dans les écoles. Sans l’accroissement des crises cardiaques et de l’obésité morbide, on n’aurait pas commencé à limiter la malbouffe. Sans Tchernobyl, aurait-on entrepris de mieux sécuriser l’énergie nucléaire? Mais encore: sans les épidémies de pestes buboniques, aurait-on commencé à appliquer de meilleures règles d’hygiènes? Et sans nos ancêtres préhistoriques qui ont brûlé vifs lors d’un incendie de forêt, aurait-on découvert la maîtrise du feu?

Ce que je dis ici, c’est que de tout événement négatif naît la possibilité d’un résultat positif. L’événement négatif ne peut être blâmé sans cesse pour ce qu’il est, mais plutôt acclamé pour les changements qu’il nous force à apporter.

À quoi aurait-il donc servi à nos prédécesseurs de blâmer le feu qui les brûle ou plus tard la maladie qui les frappe, à sacrifier des moutons ou des sorcières pour apaiser les Dieux en furie et faire couler la pluie ou arrêter l’épidémie par chance? À rien. L’eau qui épuise l’incendie et le force en retraite n’empêche pas le feu de revenir, pas plus que la fin d’une épidémie ne conjure le retour d’une autre.

L’Homme doit apprendre à s’adapter et à changer ce qu’il le rend vulnérable aux périls.

Ainsi, la solution au problème de la pédophilie n’est peut-être simplement pas d’emprisonner les pédophiles. Il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Il faudrait possiblement comprendre en quoi nos enfants sont devenus plus vulnérables qu’ils ne l’étaient autrefois, si tel est effectivement le cas.

Par exemple, autrefois, dans nos campagnes, les enfants étaient beaucoup plus souvent à la maison ou chez des proches. Ils aidaient pour les travaux avec la famille, les garçons avec leur père, les fillettes avec leur mère, et les sorties étaient plus encadrées, ou du moins elles avaient lieu dans un univers moins spacieux, plus simple. Les enfants avaient leurs moments de liberté, mais celle-ci s’exprimait dans un contexte où les gens se connaissaient davantage.

Aujourd’hui, par contre, c’est l’époque de la clef dans le cou, de l’autobus jaune ou bleu, des inconnus hasardeux qu’on aperçoit subrepticement derrière une triste clôture argentée. Plus personne ne se connaît, plus personne ne se parle. Un inconnu peut arrêter sa voiture, embarquer une fillette de sept ans, lui mettre son pénis dans la bouche ou à d’autres endroits infâmes et la laisser partir une heure plus tard pour aller chez une amie en lui disant « salut ma lolotte oublie-pas de te laver la figure » et personne ne se rend compte de rien. Nous sommes étrangers les uns pour les autres. Et c’est grâce à notre désunion et notre indifférence que peuvent prospérer de telles violences.

Conséquemment, avant de réclamer des peines toujours plus sévères pour les pédophiles comme d’autres ont brûlé des sorcières contre la peste, il faudrait peut-être mieux se regarder soi-même, passer davantage de temps avec nos enfants et leur offrir un futur où ceux-ci puissent se sentir en confiance toute la journée.

Car on aura beau arroser le feu, le piétiner, lui lancer de la chaux, l’insulter, lui cracher dessus, mettre de la terre sur lui, l’isoler ou lui couper l’oxygène, il reviendra toujours. Le problème n’est pas la pédophilie, mais notre mode de vie. Et y a pas de peines plus sévères, de castration, de registre public ou d’affichage de photos qui pourront régler ça.

Se choquer et s’indigner devant l’inacceptable, c’est facile. Se remettre en question, et essayer de changer un quotidien un peu trop impersonnel et compliqué qui nous rend vulnérables, voilà un défi plus épineux.

Les spécialistes de la vie
24 juillet 2008

J’avais envie d’écrire sur ce party de travail auquel je ne participe pas ce soir et sur la délicate tâche de séparer relation professionnelle et relation personnelle. Ça sera peut-être pour la prochaine fois. Du moins, si je n’y vais pas cette fois-là aussi. C’est agréable de se sentir accueilli et désiré quelque part; ça rend juste les choses plus difficiles quand on n’y va pas et qu’on n’est même pas certain des raisons. M’enfin…

En fait, ce qui me reste dans la tête depuis plusieurs jours, c’est ce texte, relatant la déchéance et la mort tragique de Marc-Antoine Bernier.

Je me demande: comment en arrive-t-on là ? Comment un jeune qu’on a surnommé le « scanneur » tellement sa mémoire des détails était phénoménale, comment un enfant surdoué peut-il finir au volant d’une voiture volée au fond de la rivière des Prairies? Quatorze ans, c’était son âge. Un peu jeune, non? Et je m’interroge également: comment peut-on survivre à pareil drame quand on est les parents de ce jeune; comment trouve-t-on la force de continuer? La douleur qu’ils ressentent doit être innommable, voire assourdissante, et je me sens presque de trop à vouloir commenter cet événement tragique, comme une fourmi dans l’assiette encore chaude d’un repas qu’ils ne mangeront jamais. Ce n’est pas une critique contre les parents que j’écris; on n’a jamais de manuel pour être parent et il est bien rare qu’un parent désire sciemment le malheur de son enfant.

Pourtant, pourrait-on envisager un scénario différent? Un battement d’aile de papillon ne se transformant pas en ouragan par quelque force hasardeuse génératrice de chaos. Et si…

Et si on n’avait pas appelé tous ces « spécialistes », les trois travailleurs sociaux, un intervenant de crise, un pédopsychiatre, un centre jeunesse et de nombreuses thérapies? Et si on n’avait pas fait grand cas de la consommation de drogue du jeune, et du fait qu’il en ait vendu un peu? Et si on n’avait pas consulté soi-même des professionnels nous conseillant de lui trouver des activités, des sports, de vieux amis avec qui renouer? Et si on n’avait pas confisqué le clavier d’ordinateur pour l’empêcher de jouer à des jeux violents? Et si on avait accepté qu’il puisse rentré « gelé » à la maison. Et si on ne l’avait pas placé en centre d’accueil quand son comportement nous paraissait ingérable?

Et si on l’avait laissé vivre sa vie un peu.

Attention, je ne dis pas qu’il faut laisser les enfants faire ce qu’ils veulent, mais il faut comprendre que l’adolescence est une période extrêmement critique et difficile pour de nombreux jeunes. On apprend à se connaître, on découvre des choses qu’on aime et d’autres qu’on aime moins chez soi. On aimerait parfois porter les vêtements d’un autre, quand ce n’est pas substituer sa propre personnalité à celle d’une idole. On se cherche.

Je ne connais pas l’histoire complète de cet enfant, et – je le répète – je ne veux pas juger ses parents. Mais serait-il possible qu’à force de vouloir gérer, encadrer, organiser logiquement un jeune qui ne fonctionne pas avec la logique on n’a fait que créer les conditions menant à l’explosion finale? Comme si on avait trop comprimé l’air dans une bouteille, jusqu’à l’éclatement, qu’on avait oublié qu’il ne s’agissait… que d’air!

Il me semble qu’il fut une époque où on laissait vivre les adolescents, où on se disait: « il faut que jeunesse passe ». On les laissait libre d’expérimenter, de se découvrir, de devenir ce qu’ils sont. Car ils n’étaient déjà plus nos enfants; leur vie était la leur. Pas la nà´tre. On leur donnait des règles de bases, et s’ils les violaient on pouvait leur donner le choix d’aller vivre ailleurs. « T’es pas heureux mon gars ici parce que je te demande le gros minimum, et bien prends tes choses et va vivre ailleurs! » Ça devait faire mal, mais à l’époque on n’avait pas tous ces spécialistes pour leur trouver une maladie ou une activité en espérant ainsi régler le problème… du parent.

Évidemment, les spécialistes ont leur utilité, personne ne peut nier ça. Mais parfois, je crois qu’il faut savoir laisser aller les choses. Se dire que si l’adolescent est révolté, c’est peut-être parce qu’il souffre. Et que s’il souffre, il n’a pas besoin en plus de parents et de thérapeutes sur son cas pour lui dire quoi faire ou penser. Du moins, s’il n’en a pas envie (s’il désire de lui-même voir un thérapeute, ça change tout puisque le jeune démontre déjà un intérêt pour le dialogue). Se dire que ce n’est pas la fin du monde s’il rentre le soir après quelques joints ou bières. Que ça peut arriver à tout le monde de sécher des cours. Que ça ne l’empêchera pas d’avoir un futur pour autant.

Sauf que ce futur sera le sien. Pas le nà´tre.

Ce n’est pas facile de se dire qu’on met des enfants au monde et qu’un jour ce ne sont plus « nos » enfants, mais tout simplement « des » êtres humains qui s’appartiennent, qui font leurs choix, qui vivent la vie qu’ils ont choisi de vivre. Et s’ils ont décidé de passer dans ce monde comme une Mustang décapotable dans une petite rue tranquille, il faut accepter ce choix. Mettre ses limites, mais accepter et comprendre que notre enfant vit sa vie, celle qu’il a choisie, celle qui l’a choisi, et que si notre amour lui a permis de se rendre là où il en est nous ne pouvons néanmoins pas l’empêcher de faire ses choix et ses erreurs.

Mes condoléances aux parents de Marc-Antoine et toute ma sympathie pour la suite des choses. Perdre un enfant, c’est perdre un peu de soi-même. Marc-Antoine a choisi sa vie; rien ne pouvait être changé.

Mais pour les autres, ceux qui survivent, ne faudrait-il pas leur redonner cette vie et ce libre-arbitre que nous nous sommes peut-être un peu égoà¯stement appropriés au jour de leur naissance?