De l’enfant-roi au client-roi
18 août 2009

« Le client est roi ». Combien souvent entend-on ce cliché éculé? Ultime évolution du « je pense, donc je suis » de Descartes, notre société de consommation a instauré le « je paie, donc j’ai droit » en dogme absolu. Je paie, donc j’ai le droit de me plaindre. Je paie, donc je peux insulter. Je paie, mettez-vous à genoux et ouvrez-moi la braguette. Ce n’est plus une collectivité, mais un super baise-o-thon où chacun baise son prochain en fonction de son portefeuille. Plus souvent s’il est garni, à l’occasion si vous vivez dans la précarité.

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Oui, je suis client, j’ai des droits. Je peux acheter ici ou ailleurs. J’exige un bon service, un sourire, de la politesse, de l’intérêt. Je veux que la caissière au Couche-Tard me dévore des yeux, qu’elle me suce du regard jusqu’à peut plus pour son 9$ de l’heure. Je suis client, je veux tout. Je désire qu’on me désire. Je veux qu’on se prostitue pour mon argent, qu’on me suive sur les talons, qu’on me dise « oui monsieur », qu’on accepte que la Terre est plate si je le formule, qu’on me dise merci si j’insulte. Je veux tout. Je suis un client-roi.

Or, qu’en est-il de la responsabilité? L’enfant-roi aussi, veut tout. Il pleure quand on se détourne de lui, donne des coups de pieds dans les murs pour attirer l’attention, fait des chichis pour un tout ou plusieurs riens. Le rôle du parent n’est-il pas de lui apprendre la responsabilité, c’est-à-dire de le forcer à comprendre que ses actions ont des conséquences et qu’il est responsable de celles-ci? L’enfant doit apprendre que le monde ne tourne pas autour de lui et que si ses parents sont tout à fait disponibles pour lui, cela ne signifie pas qu’il faille en abuser. Sinon, il risque de devenir un enfant-roi, qui, même en se contrôlant, risque de se muter en terrible client-roi terrorisant les commerces dans sa vie adulte.

On a souvent l’impression que le client retombe en enfance. C’est faux. Il n’a jamais quitté cet âge. La carte de crédit bien en main, il est toujours ce bout de chou exigeant d’être au centre de l’attention. Face à un employé aux petits soins avec lui, il perd rapidement sa réserve. Il se transforme en ce qu’il a toujours été: un enfant-roi, exigeant inutilement, médisant gratuitement, contrôlant avec plaisir, terrifiant les employés, insultant sans raison, écoeurant. Les règles non écrites mais souvent répétées stipulent qu’il faudrait servir chaque client comme s’il était cet enfant-roi n’ayant jamais atteint l’âge de la maturité. Je dis non.

En effet, quel service rend-t-on à la société en confortant de tels individus dans leurs fantasmes de tout pouvoir et de ne rien devoir? On contribue à favoriser un ordre des choses où l’argent peut tout, achète tout, et permet tout. On appuie implicitement la prostitution, cet achat de corps en vrac. On encourage la petite délinquance de familles assez riches pour se payer un bon avocat. On justifie ces cousus d’or qui se stationnent dans des endroits interdits et qui ont le luxe de se payer la contravention. On stimule la corruption, ultime fantaisie de l’enfant-roi. On se met une pancarte « à vendre » autour du cou, et on se penche en avant en attendant le coup de pied aux fesses.

Le client n’est pas roi. Il a le droit d’être bien servi, d’être traité avec agrément, d’être abordé avec politesse, d’être remercié de son achat. Il a tout le loisir d’être un être humain en relation avec un autre être humain cherchant à le servir au mieux de ses capacités. Mais il n’est pas un roi.

Quand un client exagère, dénigre les employés et insulte ceux qui essaient de le raisonner, n’est-ce pas le plus grand service qu’on peut rendre à la population de le foutre à la porte? Qu’il aille acheter ailleurs. Individuellement, le commerce y perd au change, mais collectivement, si tous, nous refusions de céder aux caprices de ces petits tyrans de la négoce, ne vivrions-nous pas dans une meilleure société?

Quand l’argent pourra tout acheter, ce ne sera plus un pays que nous aurons, mais un Wal-Mart géant.