Force Jeunesse: en attendant le chèque
20 janvier 2010

« L’imagination et le courage sont les seules limites de notre capacité à lutter contre la situation budgétaire alarmante » affirme Jonathan Plamondon, président de l’organisme Force Jeunesse. De l’imagination! Du courage! Quoi, vous rêvez? Ce sont les mêmes vieilles « solutions » libérales de hausses de la taxe de vente du Québec (TVQ) et des tarifs d’électricité. Faut-il s’en surprendre, puisque Force jeunesse est financé par le Secrétariat à l’action communautaire autonome (SACA) et se trouve donc directement tributaire des décisions du gouvernement en place? S’il fallait seulement que Jean Charest coupe dans le gras plutôt que hausser les tarifs…

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Je suis peut-être vieux-jeu, ou même carrément vieux. De nos jours, on ne sait jamais. Trente ans, c’est vieux lorsqu’on pense au bien-commun, mais jeune lorsqu’on se veut dans la vent et qu’on propose des solutions « courageuses » pour lécher les bottes du gouvernement et s’assurer qu’elles seront bien luisantes lorsqu’on recevra un coup de pied dans l’arrière-train. Je suis peut-être vieux, donc, mais dans mon petit carré de sable de sagesse, il me semble que le courage et l’imagination, ça ne se résume pas à suivre l’idéologie dominante qui nous a foutu dans le pétrin et qui aujourd’hui nous propose davantage de ce qui nous a foutu dans le pétrin pour nous sortir du pétrin.

Le courage, ce n’est certainement pas d’augmenter la TVQ. La taxe est une mesure foncièrement régressive, c’est-à-dire qu’elle ne joue pas le moindre rôle dans la nécessaire redistribution de la richesse. Cinq pour-cent, c’est cinq pour-cent, que tu sois dans la rue en train de vendre ton corps ou que tu sois le PDG d’une multinationale. Pour la personne qui dépense 20 000$ par année, c’est peut-être le 1000$ qui l’empêche de payer ses comptes; pour celle qui se déleste de 200 000$, c’est bel et bien 10 000$, soit dix fois plus, mais il lui reste tout de même 190 000$, ce qui est bien suffisant pour vivre. Non, ce n’est pas du courage que de préconiser une hausse de la TVQ; c’est bel et bien le déni du rôle égalisateur de l’État et de son devoir de ne pas seulement penser en fonction des possibilités de revenus, mais aussi et surtout en fonction de la capacité de payer des gens.

Pareillement, l’imagination, ce n’est pas non plus d’augmenter les tarifs du bloc patrimonial d’Hydro-Québec, comme le suggère Force Jeunesse. L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) a démontré d’une manière magistrale de quelle façon une telle hausse pénaliserait principalement les moins-nantis tout en épargnant ceux qui ont les moyens de sur-consommer. Ce sont à ces derniers qu’il faut s’attaquer, pas à la classe moyenne et aux plus démunis qui peinent déjà à joindre les deux bouts. L’élasticité-prix de l’électricité est très faible pour les moins-favorisés: 39,2%, contre 88,1% pour les plus riches. Concrètement, cela veut dire qu’une hausse des tarifs ne résulterait pas en une baisse marquée de la consommation pour les premiers, mais plus certainement pour les seconds; en haussant le tarif patrimonial, on n’incite donc pas la classe moyenne et les moins-nantis à réduire leur consommation, mais on permet simplement aux mieux-nantis de continuer leur party!

Non, le courage, l’imagination, c’est oser s’attaquer au dogme des baisses d’impôts qui gangrènent nos capacités depuis une dizaine d’années. Des baisses, encouragées par nos gouvernements de droite au pouvoir depuis des décennies et qui se sont traduites, dans la décennie 1998-2007, par une réduction marquée de la contribution des mieux-nantis et par une hausse tout aussi remarquable du coefficient de Gini, qui calcule les inégalités sociales. De trop généreuses baisses qui privent, comme le souligne Josée Legault, l’État québécois de près de 10 milliards de dollars par année, soit davantage que le déficit actuel!

Peut-être que si les grands penseurs de Force Jeunesse passaient un peu moins de temps à fixer les akènes dans les arbres qui font face à leur binerie de la rue Laverdure en attendant leur chèque du SACA et un peu plus à penser à défendre leur article premier, qui est de « défendre et promouvoir les intérêts des jeunes en emploi », ils réaliseraient peut-être – magie, magie! – que ce sont effectivement les jeunes qui seraient les premiers touchés par leurs mesures régressives; ce sont eux qui vivent le plus de précarité; ce sont eux qui tournent des boulettes chez McDo pour un salaire ridicule; ce sont eux qui doivent manger du Kraft Dinner le mercredi en attendant les maigres émoluments du lendemain.

Non, décidément, je ne veux plus être jeune si c’est pour être représenté par des gens comme cela. Appelez-moi le jeune-vieux ou le vieux-jeune si ça vous chante, mais je préfère encore m’arrimer à des générations qui ont eu les couilles de se battre pour des changements permettant d’améliorer réellement la société et qui ne se sont pas contentés de chanter en chœur les refrains usés du parti au pouvoir en gardant un œil sur la boîte aux lettres d’où ils recevront leur prochain chèque.

Hausse des tarifs: dislocation sociale 101
19 décembre 2009

La Presse travaille fort pour nous convaincre de la nécessité de hausser les tarifs d’électricité. L’organe de presse de Power Corporation, sous la plume de son nouveau caniche des pages éditoriales, utilise l’exemple du Vénézuela, où l’essence est peu coûteuse, pour parler du gaspillage systématique d’une ressource lorsque son prix n’est pas fixé par le marché. Derrière cette logique apparente se cache une idéologie beaucoup plus pernicieuse: mettre fin aux services publics et forcer les citoyens à payer le coût réel pour chaque service.

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Ainsi, même s’il a été démontré par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) que les hausses de tarifs d’électricité n’empêchent pas le gaspillage car l’électricité possède une très faible élasticité-prix – elle est à ce point nécessaire dans notre climat froid qu’on ne peut qu’appauvrir la majorité de la population en augmentant son prix – et que ces hausses toucheraient principalement la classe moyenne et les plus démunis, les idéologues de La Presse n’en démordent pas: il faut faire payer le « vrai » prix aux citoyens.

Or, à quoi ressemblerait une société où le principe de l’utilisateur-payeur serait érigé en dogme absolu? Autrement dit: pourquoi s’arrêter à l’électricité si la recette est si efficace?  Si tout ce qui est fourni au citoyen en-dessous de la valeur marchande est gaspillé, pourquoi ne pas s’attaquer aux autres forme de gaspillage?

  • Santé. Les citoyens devraient payer le coût réel de chaque hospitalisation, de chaque opération, de chaque visite chez le médecin.  « Monsieur, vous opérer coûterait 10 000$, avez-vous l’argent? »  Un tel système ressemblerait à ce qui se fait aux États-Unis, qui possède un réseau de la santé presque deux fois plus coûteux qu’au Canada et qui est responsable de la mort de plus de 100 000 personnes par année, conséquence d’une trop grande place faite au privé.
  • Éducation. Pourquoi l’État devrait-il fournir l’éducation à ses citoyens en-dessous du prix du marché?  Il faudrait démanteler le réseau public et facturer directement les parents.  Au Canada, on estime le coût d’une année d’étude à plus de 3500$ au primaire et 4700$ au secondaire.  C’est donc dire que le coût moyen assumé par chaque parent pour assurer une éducation de base à ses enfants serait de 45 000$.  Croyez-vous que beaucoup d’enfants d’Hochelaga-Maisonneuve ou de Montréal-Nord iraient à l’école?
  • Transport. L’entièreté du coût des transports en commun devrait être assuré par les citoyens.  Oubliez la CAM à 70$; s’il faut faire payer le coût réel du service, il faudrait probablement doubler le coût de la passe mensuelle à Montréal.  En outre, assurerait-on des services dans les quartiers pauvres, moins rentables?  Ou la nuit?  Oubliez-ça: comme à Detroit, un service pourri, sur les grandes artères seulement, hors-de-prix, et très irrégulier.   Dans un tel contexte, nombreux sont ceux qui préféreraient utiliser leur voiture!
  • Garderies. Sept dollars par jour, êtes-vous fou?  Qu’importe si les Centres de la petite enfance (CPE) ont contribué à la hausse du taux de natalité.  Non, non, payez mes amis.  Oubliez ça, 35$ par semaine pour faire garder vos enfants; pensez plutôt à 35$ par jour, 175$ par semaine! Il ne faudrait quand même pas gaspiller un tel service en y envoyant « trop » vos enfants!
  • Aide sociale. Quelle est la valeur réelle du B.S.?  Nulle, diraient certains.    Si on doit faire payer le « vrai » prix aux citoyens, il faut être conséquent et éliminer le B.S.  Et ces gens, sans emploi, sans B.S., qui ne peuvent ni se faire soigner gratuitement, ni se faire éduquer, ni se déplacer, ni faire garder leurs enfants, que leur resterait-il?   Le nombre de vols, de meurtres et de délits divers exploserait (les gens doivent se nourrir et on ne peut pas inventer 500 000 emplois demain matin).

Le beau programme. On rêve déjà, n’est-ce pas? Des quartiers entiers poussés dans la pauvreté, la précarité, des gens qui meurent faute de soins, le taux d’analphabétisme qui explose, une mobilité quasi-absente, des vols, de la misère, des riches qui s’isolent derrière des grilles pour se protéger de la rapace…

Mon grand-père, de son vivant, me parlait parfois de Ville Jacques-Cartier, sur la rive-sud, une bourgade dont le territoire compose le gros de l’actuelle ville de Longueuil.  J’habitais à Longueuil, à l’époque, et il m’avait expliqué pourquoi à un certain endroit les rues n’arrivent pas les unes face aux autres: « À l’époque, qu’il me racontait, il y avait une palissade entre Longueuil, son électricité, ses rues asphaltées, son réseau d’égout et ses riches citoyens, et Ville Jacques-Cartier, avec ses rues de boues, ses bécosses, ses maisons délabrées. Ville Jacques-Cartier, c’était la misère noire. »

Ne voilà-t-il pas le comble du comble du paiement du coût « réel » de chaque service? Des quartiers trop pauvres pour avoir l’eau courante, des rues asphaltées… Et on ne parle pas ici des conditions épouvantables de santé ou d’éducation. Voilà ce vers quoi veulent nous amener les gentils idéologues de La Presse de Power Corporation. Tout pour les riches, qui peuvent se payer le coût réel, et rien pour les autres. Dislocation sociale 101.

Payer moins cher que le prix du marché, c’est aussi déclarer qu’un service est trop important pour laisser le jeu de l’offre et de la demande en dicter le prix. Ce n’est pas du gaspillage, mais une juste appréciation de la nécessité de protéger la classe moyenne et les plus démunis. Car à partir du moment où on accepte de hausser les tarifs d’un service aussi essentiel que l’électricité, on ouvre la porte aux pires excès et on redécouvre les plus grandes noirceurs d’un passé qu’on croyait loin derrière soi.

Tarifs d’électricité: la démythification
16 décembre 2009

Une étude, publiée il y a quelques jours par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), s’attaque aux mythes entretenus par une certaine droite économique quant aux tarifs d’électricité au Québec. Le constat est triple: notre électricité n’est pas vendue à rabais, une hausse des tarifs n’est pas juste et équitable et l’augmentation des tarifs ne permet pas de sauver l’environnement.

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Premier mythe: l’électricité en solde

On entend parfois certains idéologues déclarer que nous ne paierions pas assez cher notre électricité, que nous aurions droit à une sorte de rabais de la part d’Hydro-Québec. Une sorte de B.S. dont profiteraient l’ensemble des Québécois pour le bloc patrimonial, les premiers 165 terawattheures (TWh) achetés par Hydro-Québec Distribution et dont le coût est fixé par la loi à 2,79 ¢ le kilowattheure.

En fait, notent les chercheurs, « la division Production, qui est responsable de produire l’électricité du bloc patrimonial, est celle qui a réalisé, de loin, le plus gros bénéfice net en 2008(2,1 G$) ». Ce bénéfice de 2,1 milliards de dollars représente 68% de tous les profits réalisés par Hydro-Québec pour l’année. Le taux de rendement de cette division, pour l’actionnaire (nous!) se chiffre à 21%, soit près du triple de la limite jugée raisonnable par la Régie de l’énergie pour les divisions Transport et Distribution.

Qu’on se le dise franchement: ce bloc patrimonial est extrêmement rentable pour Hydro-Québec!

Deuxième mythe: une hausse des tarifs serait juste et équitable

Les maîtres de recherche de l’IRIS ont calculé l’impact qu’aurait une hausse de 1 ¢/kWh des tarifs du bloc patrimonial en fonction des revenus de la population. Ils ont divisé ces revenus en quintiles et ont ainsi démontré qu’une hausse se traduirait pour le premier quintile (personnes les plus pauvres) par un effort de 0,70% du revenu, contre 0,51% pour le deuxième quintile, 0,44% pour le troisième quintile, 0,35% pour le quatrième quintile et 0,24% pour le cinquième quintile (personnes les plus fortunées). En clair: une hausse des tarifs, contrairement aux fables de certains, toucherait principalement les moins bien-nantis.

À l’opposé, une hausse modeste de l’impôt (0,5%) pour les particuliers et de la taxe de vente (0,6%) rapporteraient les mêmes revenus sans s’attaquer aux plus démunis. Au niveau de l’impôt, les chercheurs ont calculé quel l’effort demandé aux quintiles deux à cinq ne dépasserait pas 0,54%; au niveau de la taxe, l’effort maximum de l’ensemble des quintiles serait de 0,34%. Concrètement, ces mesures permettraient de renflouer les coffres de l’État sans faire porter un fardeau supplémentaire à des citoyens qui sont déjà dans une situation précaire. Et on ne parle que de fractions d’un pourcent ici, loin de toutes les baisses d’impôts accordées depuis une décennie par les gouvernements péquiste et libéral…

Troisième mythe: l’augmentation des tarifs permettrait de sauver l’environnement

Il s’agit d’un mythe propagé par une certaine droite aimant se donner bonne conscience. Ne serait-il pas merveilleux de pouvoir s’en prendre à la redistribution de la richesse tout en « sauvant l’environnement? » Voilà le pari (trompeur) choisi par certains. Mais les faits, eux, invalident ces prétentions.

Ainsi, les auteurs de l’étude notent que l’électricité possède une élasticité-prix très faible; une modification des tarifs n’entraîne pas de changements de comportement majeurs. Une augmentation de 15% de la facture d’électricité (la moyenne si on augmente le tarif du bloc patrimonial de 1 ¢/kWh), par exemple, n’entraînerait qu’une diminution de 2,4% de la consommation, puisque la plupart des ménages utilisent principalement l’électricité pour des besoins de base, comme le chauffage, utilisé par 73% des Québécois. Si on espère modifier la consommation en ajustant les prix, il faudrait donc financer d’importants travaux d’infrastructure pour permettre aux citoyens de se chauffer autrement.

Or, la meilleure façon de réduire la consommation consiste à pénaliser une consommation excédentaire, c’est-à-dire celle qui ne correspond pas aux besoins vitaux des ménages. Il faudrait modifier la structure tarifaire de la clientèle domestique (tarif D) pour pénaliser les fortes consommations tout en protégeant, voire en récompensant, les ménages économes. Une telle mesure serait beaucoup plus efficace car l’élasticité-prix des mieux-nantis est beaucoup plus forte (88,1%) que celle des plus faibles (39,2%).

Les auteurs de l’étude notent, avec justesse:

Les consommateurs québécois, il est vrai, sont des énergivores, et il reste beaucoup à faire en termes d’efficacité énergétique et d’économies d’énergie. Bien qu’il puisse être tentant de hausser les tarifs pour induire des comportements énergétiques plus responsables, l’augmentation du prix du bloc patrimonial est loin d’être le moyen le plus efficace. Il est beaucoup plus intéressant de modifier la structure tarifaire pour cibler et pénaliser les grands consommateurs, tout en récompensant les ménages qui consomment peu.

Si on désire réduire la consommation d’électricité et éviter le gaspillage, il faut donc s’attaquer aux tarifs des paliers supérieurs de consommation et aux mieux-nantis, car ce sont ces ménages qui utilisent le plus l’électricité pour des besoins non-vitaux et qui ont la plus grande marge de manœuvre pour opérer des changements dans leur consommation.

Le mérite d’une telle étude consiste à objectiver le débat et à l’épurer des mythes et des préjugés qui le contamine. Elle permet de concevoir cette hausse anticipée des tarifs pour ce qu’elles est, c’est-à-dire une mesure régressive pénalisant principalement la classe moyenne et les moins-nantis tout en épargnant les plus favorisés et en permettant à ces derniers, encore une fois, de continuer le party sur le bras de la majorité.

Il serait peut-être temps de rebâtir les ponts. On ne peut pas opposer écologie et redistribution de la richesse; on ne peut pas renvoyer dos à dos ceux qui veulent une amélioration de notre environnement et ceux qui désirent vivre autrement que dans la pauvreté. À qui profite cette division, sinon à ceux qui parlent d’effort et de serrage de ceinture en autant que ce soit l’effort et la ceinture des autres?

Et si, pour une fois, on leur demandait à eux aussi de faire un effort en augmentant leurs impôts?

Les fables de Clément Gignac
1 octobre 2009

« Ce sont les plus riches qui profitent du gel des tarifs d’électricité », affirme Clément Gignac, ex-banquier récemment converti en robin des bois modernes. Un peu plus et il fait de la lutte des classes et de l’émancipation des prolétaires sa plus grande priorité! Vous y croyez, vous, à un parachuté du monde des affaires qui prendrait le parti de la classe moyenne et des plus démunis en augmentant leur facture d’électricité? Moi, je n’y crois pas du tout.

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En effet, la logique derrière cette affirmation est très faible: les plus fortunés subiraient plus durement la hausse des tarifs parce qu’ils consomment davantage d’électricité. Ils possèdent une grosse maison, un garage chauffé, un spa, ont des lumières partout, des planchers chauffants; l’augmentation des tarifs leur coûterait donc plus cher qu’à des gens ayant un revenu moins important. Fable attrayante, mais fausse. La donnée véritablement importante n’est pas l’augmentation des coûts d’électricité à un niveau brut, absolu, mais plutôt la hausse en fonction de la capacité de payer du citoyen.

Ainsi, prenons pour exemple deux citoyens. Pierre, habitant un 4 1/2 non-chauffé et ayant un salaire de 30 000$ et Michel, possédant une maison en banlieue et gagnant 75 000$ par année. Pierre paie 100$ d’électricité par mois, et Michel 150$. La clef pour bien comprendre cette situation est dans cette différence: la maison de Michel peut être deux fois plus grande que l’appartement de Pierre, mais sa facture d’électricité ne constitue pas le double pour autant. C’est simple à comprendre: Michel ne prend pas deux fois plus de douches que Pierre, ne mange pas deux fois plus de nourriture cuite, n’a pas deux fois plus de réfrigérateurs, etc.

Maintenant, si on augmente les frais d’électricité de 20%, Pierre voit sa facture passer de 100$ à 120$, tandis que Michel la voit passer de 150$ à 180$. En apparence, Michel est davantage pénalisé que Pierre par cette hausse de tarifs, ce qui confirmerait l’hypothèse de Clément Gignac.

Or, la vérité est toute autre. La hausse de 20$ par mois de Pierre représente, sur son salaire mensuel de 2500$ (30 000$ / 12 mois), une charge de 0,8%. Le 30$ de Michel, lui, sur un salaire mensuel total de 6250$ (75 000$ / 12 mois), représente une augmentation de la charge réelle de 0,48%. En clair, le fardeau imposé à Pierre est légèrement inférieur au double de celui de Michel. La taxe – car c’en est une – le touche ainsi bien davantage que pour Michel. Pour Pierre dans son 4 1/2, le 20$ constitue peut-être l’argent d’une sortie bien méritée à la fin de la semaine; pour Michel dans sa maison, ce 30$ ne constitue peut-être que de l’argent de poche. Notons que dans la vraie vie, l’impôt progressif contribuerait à réduire un peu cette inéquité, mais le fait demeure: la personne ayant un revenu inférieur subit plus fortement les hausses que la personne jouissant d’un revenu plus élevé.

On le constate, l’argument voulant que ce soient les plus fortunés qui fassent les frais de ces hausses de tarifs ne tient pas la route. En haussant les tarifs d’électricité, ce sont les moins bien nantis qui écopent, car ce sont eux qui ont à subir la charge la plus élevée en fonction de leurs revenus. Ces hausses constituent une flat tax, c’est-à-dire qu’elles annihilent le pouvoir redistributeur de l’État; elles imposent le même poids financier à deux catégories de citoyens n’ayant pas la même capacité de payer.

Bref, plutôt que d’avoir le courage politique d’annuler les baisses d’impôts de la dernière décennie ayant surtout profité aux mieux nantis et privant l’État québécois de près de 10 milliards de dollars par année, Gignac propose la facilité: faire payer tout le monde, indépendamment de la capacité de payer, pour le gros party que se sont octroyés les plus fortunés.

Si on désire réellement utiliser les tarifs d’électricité pour renflouer les coffres de l’État, qu’on fasse comme pour l’impôt et qu’on impose des tarifs différents en fonction du revenu. On pourrait créer trois ou quatre classes de tarifs, s’assurant ainsi que chaque personne, peu importe son revenu, supporte sensiblement le même fardeau. En faisant cela, non seulement s’assurerait-on de respecter la capacité de payer des citoyens, mais on inciterait les mieux nantis à y penser un peu avant de gaspiller l’énergie. Car le projet de hausse actuel, quoi qu’en disent les Alain Dubuc de ce monde, réduit le niveau de vie de la classe moyenne et des plus démunis tout en assurant la continuité de l’orgie de kilowatts des mieux nantis – dont font évidemment partie les éditorialistes du réseau Gesca.

Nous avons la chance, au Québec, de payer des tarifs d’électricité beaucoup moins élevés qu’ailleurs. Il ne s’agit pas d’un déshonneur, mais d’une véritable fierté, attachant le citoyen du Québec au puissant symbole que représente Hydro-Québec et constituant un important rempart contre tous les vautours du privé qui aimeraient démanteler la société d’État. On ne doit pas tout mêler: si le problème est le gaspillage, qu’on fasse payer le kilowatt/heure plus cher à ceux qui en ont les moyens. Et si le problème est financier, qu’on augmente les impôts de ceux qui ont profité de baisses trop généreuses. Ce n’est pas en faisant croire que le fait de jouir de tarifs avantageux devrait constituer une tare à éliminer sur l’autel du déficit zéro qu’on participe constructivement à la recherche des réelle solutions.

Profiter de difficultés financières pour s’attaquer encore une fois à la classe moyenne et aux plus démunis, c’est moche. Mais de devoir prendre jusqu’à l’argent de l’épicerie pour payer l’électricité et se faire dire que ce sont ceux qui sont les plus fortunés qui sont les plus pénalisés, c’est carrément indécent.

Clément Gignac aurait peut-être dû rester dans le privé. Il ne semble pas avoir compris qu’on ne gère pas une société comme une entreprise. Quand l’État est dans le rouge, on ne peut pas simplement donner son 4% aux employés du bas et refiler le problème à quelqu’un d’autre. Il faut tenir compte des moins bien nantis et d’une classe moyenne de plus en plus écartelée, fruit de politiques créatrices non pas de richesse, mais d’inégalités sociales.

Vive le chauffage au bois!
19 novembre 2008

poele-a-boisLorsqu’on dit qu’une mesure est avant-gardiste, on fait généralement référence au fait qu’elle est en avance sur son temps, qu’elle est à la tête des innovations, qu’elle représente le futur, le progrès, et qu’elle rompt avec un passé jugé désuet. Il faudrait alors qu’on m’explique en quoi le nouveau règlement municipal d’Hampstead sur l’interdiction du chauffage au bois, qu’on songe à généraliser sur l’île de Montréal, serait « avant-gardiste », selon LCN.

En effet, à mon sens interdire la plus vieille forme de chauffage naturel et qualifier cette mesure « d’avant-gardiste » constitue une aberration inqualifiable. Oui, le chauffage au bois peut contribuer au smog hivernal. Oui, ça peut être polluant. Mais soyons honnête: toute forme d’activité humaine pollue et avait-on besoin d’interdire complètement le chauffage au bois pour aider lors d’épisodes de smog? Ce règlement ressemble à un coup de bazooka pour tuer une mouche; n’aurait-il pas été plus simple et intelligent de simplement interdire le chauffage au bois lors d’alertes au smog, lorsque l’air est stagnant et que les résidus retombent vers le sol?

Par ailleurs, il est important de noter que le chauffage au bois ne contribue pas au réchauffement climatique. Le C02 libéré lors de la combustion du bois avait été préalablement capté dans l’atmosphère puis stocké par l’arbre, contrairement aux énergies fossiles qui retenaient ce gaz dans les profondeurs de la Terre.

Malgré tout, j’entends déjà une certaine catégorie de soi-disant écologistes applaudir une pareille mesure. À écouter ces gens-là, nous n’utiliserions plus d’électricité (le mercure dans les lacs!), plus de voiture (la pollution!), nous ne mangerions plus de viande (on peut nourrir des millions de gens en leur donnant de la luzerne!), nous ne consommerions plus d’énergie. Bref, nous serions assis dans le noir au froid à manger des racines et à attendre silencieusement la mort.

Je dis non à cette réduction de la vie. J’adore manger de la viande! Je raffole de rouler à voiture! J’apprécie avoir chaud l’hiver, j’ai un penchant pour les longues douches. Je veux continuer à chauffer au bois et je n’ai pas honte de le faire. Ça va être quoi la prochaine étape? On va me mettre un détecteur de méthane dans les culottes quand j’ai trop mangé et trop bu?

Sérieusement, il arrive un moment où il faut laisser les gens vivre un peu. Pour beaucoup de personnes – dont votre humble serviteur – le chauffage au bois constitue un excellent moyen d’économiser un peu d’argent l’hiver tout en agrémentant joyeusement les soirées. Il faut arrêter de constamment presser le citron et d’empêcher les honnêtes citoyens d’avoir un peu de plaisir dans la vie. S’il faut interdire le chauffage au bois en période de smog l’hiver, soit. Mais de l’interdire purement et simplement à la grandeur de l’île de Montréal, voilà qui serait exagéré et qui, encore une fois, augmenterait le fardeau financier des plus pauvres tout en leur enlevant cette petite parcelle de bonheur sans prix consistant à pouvoir s’étendre près d’un bon feu, les lumières fermées, une petite coupe de vin cheap à la main et se dire, pour un instant, que la vie est belle et que ça valait la peine de travailler dur pour un salaire si médiocre.

L’avant-gardisme, dans un monde calculateur et d’inégalités sociales, c’est aussi de se soucier du bonheur des gens ordinaires.

Parlons ampoules
4 novembre 2007

Il y avait un dossier sur les ampoules fluocompactes sur Cyberpresse cette semaine. Faut le dire, ces nouvelles ampoules, de petits néons en torsade, sont très populaires, appuyées par de vastes campagnes publicitaires, notamment de la part d’Hydro-Québec. Elles seraient plus écologiques, plus économes, plus durables, plus performantes… Sauf que quand on y regarde de plus près, on voit une autre histoire.

D’abord, elles coûtent cher; souvent près de trois fois le prix d’une ampoule incandescente. Pour ce qui est de parler au porte-feuille des gens, ça commence mal. Sauf qu’elles durent plus longtemps, et on croit donc que le consommateur y sauvera en économisant de l’énergie à long terme. Malheureusement, pour économiser, il faudrait utiliser l’ampoule plus que quelques minutes à la fois (adieu la salle de bain) et il faudrait faire abstraction de son défaut principal, qu’on cherche à nous faire passer pour une qualité: son absence de chaleur.

En effet, on dit souvent qu’une ampoule incandescente « gaspille » 90% de son énergie en chaleur. Une vieille blague affirme que ces ampoules sont de petits gadgets chauffants qui ont comme effet secondaire de produire de la lumière. Le discours ambiant affirme donc que puisque les ampoules fluocompactes ne produisent pour ainsi dire par de chaleur, elles sont donc beaucoup moins énergivores. Mais ce raisonnement est faux, car dans un pays où on chauffe nos maisons près de huit mois sur douze, la chaleur produite par l’ampoule incandescente n’est pas mystérieusement perdue, mais simplement dissipée dans la pièce. Bref, quand on utilise une ampoule incandescente, on sauve un peu d’énergie qui aurait dû être dépensée autrement pour chauffer le logement. De ce côté, on peut donc affirmer que les deux ampoules s’équivalent, ce qui fait paraître encore plus problématique le problème du coût d’achat initial des ces ampoules.

Ensuite, les ampoules fluocompactes comportent du mercure, qui peut se répandre dans la maison quand l’ampoule brise, ou qui se ramasse dans l’environnement d’une façon ou d’une autre. Le mercure est un métal très toxique, même en toute petite quantité. Il est vrai que dans un pays chaud (où la chaleur produite par l’incandescente est effectivement un gaspillage) où l’électricité est produite à partir du charbon, la quantité de mercure libéré par la combustion du charbon pour produire l’énergie d’une ampoule incandescente est supérieure à celle d’une fluocompacte. Mais au Québec, avec notre hydro-électricité, la quantité de mercure est plus élevée lors de l’utilisation d’une fluocompacte.

Mais le mercure n’est pas le seul danger de ces ampoules. Il y aussi le fait qu’elles peuvent surchauffer et leur base peut brûler lorsqu’elles ne sont plus bonnes. Elles émettent ensuite une fumée, qui peut notamment déclencher un système d’alarme et créer une alerte aux pompiers, augmentant encore une fois le coût dérivé de ces luminaires.

Et finalement, soyons honnêtes, leur lumière blanche style « néon d’école primaire » est plutôt déprimante, peu conviviale, et ne permet pas d’utiliser des lampes à gradateur pour se créer une ambiance plus tamisée. Il ne s’agit évidemment que d’un petit inconvénient, pouvant sûrement être surmonté si les fluocompactes disposaient d’avantages écrasants, mais puisqu’elles ne sont pas si miraculeuses, voilà bien une autre raison de s’en passer, surtout quand on connaît leur agressivité « stroboscopique », émettant jusqu’à 60 flashs par seconde, imperceptibles à l’oeil nu mais enregistrés par le cerveau…

D’une certaine façon, les ampoules fluocompactes sont symptomatiques d’une nouvelles classe d’acheteurs voulant faire quelque chose pour l’environnement mais ne disposant pas des bonnes informations ou des bonnes manières pour agir. Ça me fait un peu penser au fantasme – irréaliste – de voitures fonctionnant à l’hydrogène, soi-disant propres, mais où le consommateur « oublierait » que l’électricité nécessaire à produire cet hydrogène (qui est un transmetteur d’énergie hautement négatif; c’est-à-dire qu’il faut beaucoup d’énergie pour que l’hydrogène n’en redonne qu’une petite partie) vient d’une centrale au gaz, au charbon, ou d’autres sources d’énergies polluantes.

Ainsi, c’est un peu une sorte de sous-traitance de la bonne conscience environnementale. On ne voit pas ce qui se fait avant ou après, mais pendant qu’on utilise nos fluocompactes on ne pollue pas. Et peu importe le mercure, peu importe les coûts pour la société, peu importe de quelle façon on produit l’électricité pour les alimenter.

On sauve l’environnement parce qu’on achète vert, mais on oublie qu’un produit soi-disant vert n’a pas toujours été produit vertueusement ni même transporté ou emballé d’une manière écologique. Bref, on se met la tête dans le sable, on sort son porte-feuille, et on croit sauver la planète parce qu’on remplace une forme de pollution par une autre.

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’aime bien mes incandescentes, et je ne suis pas certain que je vais changer de sitôt.