La bulle éducative
24 février 2012

Un des arguments les plus fallacieux proposé par ceux qui appuient la hausse des frais de scolarité est celui du bête calcul individuel « retour sur investissement ». Combien de fois n’a-t-on pas entendu quelque arriviste claironner le mantra usé selon lequel il serait logique de s’endetter pour étudier parce que « le salaire plus élevé va permettre de rembourser » ? Même en faisant abstraction des avantages collectifs résultant d’une généralisation de l’éducation, cette marchandisation absolue des études supérieures échoue parce que ceux qui la prône ont oublié un élément central de tout investissement : le risque.

En effet, si la vie était aussi simple que ce que proposent ces apprentis-larbins, nous serions tous riches. Il suffirait de choisir un secteur où le profit est assuré, d’emprunter, d’investir, et de récolter la plus-value. Aussi simple que cela ! La réalité est autrement différente : aucun investissement, quand bien même ce serait dans son éducation, n’est assuré d’enrichir celui qui le fait. Ceux qui disent le contraire sont des ignorants.

Depuis des siècles, des périodes sont spontanément apparues où le profit semblait assuré et où la population investissait de manière aveugle dans des systèmes où le risque avait apparemment été éliminé de l’équation. On pourrait certes remonter à la tulipe-mania hollandaise du dix-septième siècle, où un bulbe pouvait s’échanger contre une maison, mais le vingtième siècle nous donne déjà de bons exemples. On n’a qu’à penser au marché boursier à la fin des années 20 ou des années 90 et au marché immobilier dans les années 2000.

Dans un cas comme dans l’autre, il était une période où on considérait qu’il s’agissait de l’investissement le plus solide qui soit. Si, en 1999, vous aviez tenté d’expliquer à quelqu’un que d’investir dans une entreprise point-com ne faisant pas encore de profits était stupide, on vous aurait ri à la face et on vous aurait répondu : c’est un nouveau paradigme. Et si, aux États-Unis, vers 2005, vous aviez souligné le ridicule de la vente de maisons à des gens non solvables, on vous aurait répondu que le prix des maisons va toujours monter.

C’est le propre des bulles de se baser sur un mythe de la croissance perpétuelle. Après des années de marché haussier, on en vient à croire que la hausse sera indéfinie, qu’il s’agit d’une nouvelle manière de fonctionner, et qu’il suffit de lancer un dollar en l’air pour qu’en retombent deux.

C’est exactement où nous en sommes avec l’éducation.

Depuis plus d’un demi-siècle, on a appris et observé que les gens qui font des études supérieures obtiennent un salaire et un potentiel d’emploi systématiquement supérieurs. Cette tendance, d’abord subtile, est devenue de plus en plus claire avec le temps. Aujourd’hui, il est devenu presque impossible de monter au sein d’une compagnie sans avoir un diplôme. On ne juge pas davantage de la compétence d’un enseignant ou d’un autre professionnel ; on exige le bout de papier. Le diplôme est devenu la clef quasi-unique de la réussite. Point de diplôme, point de salut !

Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Des gens ont, de tout temps, très bien gagné leur vie sans avoir accès à ces études. Il ne fait aucun doute que l’éducation supérieure favorise de meilleures conditions financières, mais cela n’a jamais été un pré-requis. Le talent et le travail avaient également un rôle important à jouer.

Un risque incalculable

Aujourd’hui, en proposant qu’il suffirait de s’endetter pour étudier et de rembourser les dettes avec un salaire plus élevé, on part du principe que le paradigme actuel va continuer indéfiniment. On part du principe que cette anomalie, d’un point de vue historique, d’une éducation très longue, complexe, et généralisée en tant que pré-requis au travail, va se perpétuer. On élimine tout risque du calcul.

En fait, les risques sont nombreux. L’éducation telle qu’on la connaît n’est possible que parce que notre société connaît un très haut niveau de complexité. Nous avons les moyens, collectivement, d’asseoir quelqu’un pendant quatre ans à se taper de la pédagogie pour apprendre comment enseigner des mathématiques à des enfants du primaire. Nous avons également les moyens de payer de longues études à des psychologues, philosophes, gestionnaires, comptables, etc. Cela est possible parce que notre société est complexe.

Or, rien ne garantit que cette complexité va se perpétuer. Rien ne garantit que ce « nouveau paradigme » est stable et durable. Nous avons vécu avec celui-ci depuis très longtemps et nous le croyons éternel, mais rien n’est moins sûr. Une foule de facteurs pourrait mener vers une simplification rapide (effondrement) des structures actuelles. Parmi ceux-ci, on ne peut évidemment pas oublier le pic pétrolier ; puisque notre complexité est coûteuse, et puisqu’elle n’existe que depuis l’ère du pétrole à bas prix, que se passera-t-il après celle-ci ?

Dans le cas d’une simplification, même partielle, on se retrouverait immédiatement avec un surplus de cerveaux et un manque de bras. Tous ces individus qu’on a incités à s’endetter pour étudier se retrouveraient sans emploi pendant que d’autres, ayant choisi un chemin alternatif et produisant quelque chose d’utile dans un contexte simplifié, prospéreraient.

Autrement dit : dans un monde où le pétrole coûterait cinq dollars le litre, par exemple, aurait-on besoin de davantage de bureaucrates ou de fermiers produisant une nourriture que nous ne pourrions plus importer de Californie ? Davantage de comptables ou d’artisans produisant ce que nous n’importerions plus de Chine ? Davantage de psychologues ou de mécaniciens, puisqu’il faudrait apprendre à réparer plutôt qu’à jeter ?

Les premiers seront les derniers

Il faut s’entendre que l’éducation est souhaitable. Quiconque désire s’éduquer devrait pouvoir le faire. Il nous faut cependant également admettre que le futur est incertain et que ce n’est pas parce que ceux qui ont un diplôme universitaire ont de meilleures conditions de vie depuis un demi-siècle qu’il en sera forcément le cas dans un demi-siècle.

Les temps changent, et, s’il faut se référer à la logique contrarienne de l’analyse boursière, ce changement est souvent précédé d’un moment sacré où il y a une unanimité sur la valeur à donner à quelque chose.

Dans l’éducation, ce moment est maintenant. Cette croyance en un nouveau paradigme n’a jamais été aussi forte. Cette conviction qu’il suffit d’aller s’asseoir sur un banc d’université pour réussir et qu’on peut s’endetter profitablement en le faisant, constitue un signal on ne peut plus clair qu’il convient d’être extrêmement prudent.

La seule chose qui soit certaine, au final, c’est qu’après l’éclatement de toute bulle, ceux qui sont embarqués dans celle-ci en dernier sont ceux qui souffrent le plus. Et ceux qui sont restés sur les lignes de côté, qui ont choisi leur propre voie, peuvent s’en sortir.

Personne ne connaît l’avenir. Mais si le passé s’en porte garant, c’est au moment où on annonce le plus de certitudes qu’il conviendrait d’être sceptique et de refuser d’embarquer dans un jeu qui pourrait ruiner toute une génération.

Le désastre du cégep anglais
7 septembre 2010

La nouvelle étude de l’Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA), publiée aujourd’hui, est dévastatrice. Elle sonne le glas pour tous ceux qui croyaient encore, naïvement, que l’accès élargi au cégep anglais ne conduisait pas à une intégration en anglais. La conclusion de cette enquête exhaustive, la plus vaste menée sur la question à ce jour, est sans appel: la fréquentation du cégep anglais mène à l’utilisation de l’anglais dans la vie privée, en public, au travail, dans les commerces et dans la consommation de biens culturels. Étudier dans un cégep anglais, c’est s’éloigner de la communauté nationale francophone québécoise pour rejoindre la majorité anglaise continentale.

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Cette enquête magistrale nous apprend que:

  • 93% des allophones du cégep français utilisent principalement le français dans les commerces en tant que clients, contre près de 40% pour ceux qui vont au cégep anglais; (FIGURE 1)
  • 81% des allophones du cégep français travaillent principalement en français, contre 40% pour ceux qui fréquentent un cégep anglais; (FIGURE 2)
  • 35% des allophones du cégep français utilisent principalement le français à la maison, alors que cette proportion s’effondre à près de 4% pour ceux qui étudient dans un cégep anglais; (FIGURE 3)
  • 85% des allophones du cégep français ont des amis francophones, contre 15% au cégep anglais; (FIGURE 4)
  • 45% des allophones du cégep français préfèrent écouter des films en français, contre un famélique 3% au cégep anglais; (FIGURE 5)
  • Près de 56% du temps d’écoute télévisuelle chez les allophones du cégep français est consacré à des émissions en français, contre 22% au cégep anglais. (FIGURE 6)

Même les francophones de langue maternelle sont systématiquement attirés vers la culture anglaise dès qu’ils fréquentent un cégep anglais. Si 97% des francophones fréquentant le cégep français utilisent principalement le français dans les commerces, ils ne sont que 64% au cégep anglais. Si 91% des premiers travaillent en français, ils ne sont que 60% des seconds à le faire. Si 65% des francophones du cégep français écoutent des films en français, cette proportion chute à 12% pour ceux fréquentant un cégep anglais.

Quant aux anglophones, leur intégration est si catastrophique que la situation semble irréversible: sur un échantillon de plus de 600 anglophones, aucun n’est passé du secondaire anglais au cégep français. Aucun comme dans zéro, niet, NOTHING. Les anglophones ayant étudié en anglais rejettent systématiquement le cégep français et l’ensemble des anglophones de langue maternelle au cégep anglais sont imperméables à toute forme d’utilisation de la langue française comme langue d’usage. Tournant le dos à une société de Québécois qui (sur)financent pourtant leurs institutions, les anglophones du cégep anglais ne sont que 0,3% à écouter du cinéma en français et seulement 4% à avoir des amis francophones. Des résultats aussi homogènes nous obligent à considérer au mieux ces anglophones comme des gens incroyablement fermés à la société québécoise, au pire comme des racistes méprisant la nation qui leur consent pourtant le privilège d’une éducation publique beaucoup mieux financée que ce que suggère leur poids démographique.

BANG! Vous entendez ce bruit? C’est celui de l’effondrement de l’argumentaire de ceux qui croient qu’il n’est pas nécessaire d’appliquer la Loi 101 au cégep. Cette étude démontre exactement le contraire. Il n’y a plus de faux-fuyants. On ne peut plus fuir nos responsabilités nationales en se cachant derrière le mythe de « l’intégration douce » des immigrants. L’intégration douce, ça ne marche pas, surtout quand les cégeps anglais, devant théoriquement s’adresser à une minorité historique anglaise formant 5,4% de la population, reçoivent près de 16% du budget total alloué au réseau collégial – le triple de ce que justifie le poids démographique des anglophones de langue maternelle nés au Québec. La seule chose qui soit douce, en ce moment, c’est notre dos, pendant qu’anglophones et allophones s’essuient les pieds sur celui-ci et qu’ils profitent de l’argent de nos impôts pour refuser de s’intégrer à notre communauté nationale.

L’étude reprend également une partie de la conclusion d’une analyse sur l’intégration des immigrants publiée plus tôt cette année:

« L’attirance pour le français passe par le développement d’un sentiment d’appartenance à la « communauté » francophone. Ce sentiment d’appartenance se nourrit ainsi de liens sociaux établis au sein de réseaux francophones, grâce à des relations commerciales, de travail ou d’affaires, grâce à la participation à la vie de quartier, à des manifestations culturelles, à des activités de certaines associations ou à la vie politique à différents paliers, et grâce à la fréquentation de lieux de culte, par exemple. Pour toute personne – c’est donc le cas pour les immigrants et pour les québécois anglophones –, le sentiment d’appartenance à la société se développe souvent beaucoup plus par la multiplicité des liens avec divers groupes sociaux précis que par le fait de se sentir inclus dans une collectivité nationale. »

En clair, on ne s’intègre pas à la communauté québécoise nationale parce que nous sommes gentils, aimables, parce que nous présentons nos fesses à toutes formes de bottes et que nous nous faisons violence pour accommoder l’autre. On s’intègre à la communauté québécoise parce qu’on y établit des liens sociaux, amicaux, professionnels et qu’on participe à un milieu de vie résolument français. Et ces liens s’opèrent en anglais lorsque le milieu collégial offre un accès généralisé à une culture anglophone américaine et globalisée favorisant l’intégration continentale au détriment de l’intégration nationale.

Ce n’est donc pas ce sempiternel à-plat-ventrisme québécois déguisé en ouverture qui incite les allophones à s’intégrer en français, mais plutôt notre capacité à leur offrir un milieu de vie francophone à un âge où ils font leurs choix professionnels et se tissent des réseaux qui leur serviront pour le reste de leur vie.

AGIR MAINTENANT

On ne peut plus se permettre d’attendre: il faut appliquer la Loi 101 au cégep dès maintenant et en finir avec un déséquilibre du financement pénalisant les cégeps francophones. Il est inadmissible que nous continuions à sur-financer des cégeps anglophones au-delà du poids démographique des anglophones de langue maternelle et que nous permettions aux allophones de rejeter notre communauté nationale au profit d’une culture anglophone menaçant notre capacité à assurer la survie du seul État français d’Amérique du Nord.

L’application d’une telle loi linguistique s’avère non seulement en conformité avec l’esprit de la Loi 101, qui exprimait le désir de ne financer un réseau public anglophone que pour la minorité anglaise historique, mais il s’agit également d’une normalité internationale. Rappelons-le: nous sommes une des seules nations au monde à financer deux réseaux d’éducation parallèles et publics dans deux langues différentes et sur un même territoire. Cette exception, où nous sous-finançons notre propre réseau national au profit d’un réseau anglophone qui devrait servir strictement aux anglophones « de souche », constitue une aberration et mène à la situation catastrophique exposée dans cette étude.

L’application de la Loi 101 au cégep, loin d’être une mesure radicale, constitue plutôt un ajustement découlant de l’amer constat que, trente-trois ans après que la loi originale ait permis l’intégration des allophones en français au primaire et au secondaire, la normalisation des études dans la langue nationale aux niveaux inférieurs n’incite pas massivement les allophones à choisir ni le cégep français, ni l’université française. Pire: le fait d’avoir fréquenté le réseau d’éducation francophone au primaire et au secondaire et/ou d’avoir vécu pendant toutes ces années au Québec ne permet pas de réduire l’influence de la culture anglophone dans les échelons éducatifs supérieurs.

L’échantillon de cette enquête est si important (plus de 3000 répondants) et la méthodologie si rigoureuse qu’il s’avère impossible de rejeter les conclusions sur le caractère anglicisant de la fréquentation d’un cégep anglais. Cette enquête nous met le nez dans la pourriture d’une décennie d’inaction linguistique à un moment où se généralisent les signaux d’alarme quant au recul de notre langue commune. Cette odeur fétide, c’est celle de notre incapacité persistante à intégrer les immigrants à la culture québécoise et de notre manque de courage politique pour enfin réaliser l’essentiel de l’esprit de la Loi 101: un réseau public francophone intégrant l’ensemble des citoyens en français, du primaire à l’université, avec une stricte exception pour les anglophones nés au Québec.

Dans un contexte où notre nation ne compose que près 2% de l’Amérique du Nord, où nous avons un lourd héritage de passivité vis-à-vis de notre propre existence et où l’influence anglaise est en constante progression au fur et à mesure que le Canada français – cette zone-tampon – disparait et que l’hégémonie culturelle étatsunienne s’impose, l’inaction n’est plus un choix.

Nous sommes des dormeurs dans une maison en feu. Si nous refusons consciemment d’entendre les nombreux signaux d’alarme – comme cette nouvelle étude – et d’agir en conséquence pour sauver notre peau, nos descendants, c’est-à-dire la minorité de francophones s’articulant autour de bantoustans éparpillés et regroupés autour du Saint-Laurent, seront sans pitié sur nous et ne pourront que se gratter la tête pour chercher à comprendre de quelle façon un peuple s’étant presque libéré du joug colonialiste dans les années 1960 et 1970 a pu choisir de s’écraser de nouveau et de laisser le poids d’une Histoire ingrate se charger de calciner jusqu’au souvenir de son existence.

À l’heure où le français recule au Canada, au Québec et à Montréal, il faut agir maintenant ou accepter notre disparition.

Le client n’a pas toujours raison
28 juin 2010

« Le client a toujours raison! » vociférait la femme d’un ton qui se voulait sans appel, argument final, fin de la discussion, un à zéro. Hé bien non, que je lui répondis: quand votre mari jette ses déchets dans le stationnement par la fenêtre de votre voiture et qu’il m’invective et veut porter plainte parce que je lui ai demandé poliment de se ramasser, non, le client n’a pas raison. Elle est restée l’air béat, me fixant avec des yeux arrondis, la bouche en cul de poule, stupéfaite qu’un employé – un serviteur, que dis-je! – puisse insinuer que le client ait autre chose que des droits.

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Pourtant, on l’oublie souvent, mais avant d’être des clients ou des employés, nous sommes des citoyens, des gens de la cité. Nous avons des droits, mais aussi des responsabilités. Notre emploi ne constitue qu’une facette de notre identité, une simple transformation de notre temps en argent nous permettant de (sur)vivre. Le caissier chez Wal-Mart ou la pompiste chez Esso ne cessent pas d’être des membres de la communauté parce qu’ils sont au travail; leurs employeurs peuvent exiger certains codes, certaines manières, mais on ne devrait en aucun cas permettre que ces règles outrepassent les valeurs citoyennes.
Or, le problème découle précisément du fait que de nombreux emplois sont tellement précaires – sans aucune protection syndicale – que les patrons peuvent exiger n’importe quoi de leurs employés, y compris de devoir tolérer l’inacceptable: des clients qui insultent, des clients qui menacent, des clients qui intimident… et des clients qui jettent leurs ordures à terre. L’employé est ainsi dépossédé de son statut de citoyen et devient une sorte d’esclave des temps modernes, un sans-voix devant accepter de servir de défouloir pour n’importe quels frustrés se cherchant une cible facile.
Quand un de ces consommateurs-roi n’ayant jamais été éduqué socialement, à qui on n’a jamais expliqué que l’employé devant lui est un humain méritant le respect, que ce n’est pas parce qu’il gagne moins d’argent qu’il vaut moins, que la rue ou le stationnement ne sont pas un dépotoir à ciel ouvert, quand un de ces abonnés du je-me-moi fait face à un citoyen au travail, un vrai, jouissant d’une certaine forme de protection d’emploi, il frappe un noeud, un vrai. Il ne comprend pas, il s’insurge, il élève la voix; un peu plus et il ferait sa crise de l’enfant gâté à qui on enlève une sucette. « Vous n’avez pas le droit de me dire de ramasser mon papier! Vous êtes un employé, je suis le client et le client a toujours raison! » Non, monsieur. Vous êtes client et vous avez tort. Ramassez vos déchets, excusez-vous de vous être emporté, merci pour votre achat et revenez nous voir.
Mais le client ne reviendra pas. Il ira ailleurs. Il se cherchera un autre employé à mépriser, un autre stationnement où jeter ses ordures, un autre commerce où il pourra se croire important pour quelques minutes.
Un autre avantage du syndicalisme
Et si, au-delà de la protection d’emploi et de conditions de travail moins dégradantes, il s’agissait d’un autre bienfait du syndicalisme? Être syndiqué et travailler dans le public, c’est avoir la chance de continuer à être un citoyen. C’est avoir le privilège de ne pas laisser sa conscience à la maison le matin en partant pour la retrouver, usée et poussiéreuse, le soir en rentrant à la maison.
S’il y avait davantage d’employés syndiqués ne se laissant pas écraser par le premier malotru venu, de telles personnes n’auraient pas le choix de modifier leurs méthodes. Si, à quarante ans, on en est encore au stade de jeter ses cochonneries par la fenêtre de sa voiture, on peut parier que c’est parce qu’il n’y a pas eu beaucoup de citoyens pour remettre les pendules à l’heure et expliquer que la propreté est l’affaire de tous. Si à chaque fois qu’un client agissait d’une manière contraire aux valeurs sociales il se faisait reprendre poliment par un employé-citoyen, gagez-vous que la société fonctionnerait mieux et serait un peu plus cohérente?
Un collègue de travail m’a conté comment il a été sensibilisé au fait de ne pas jeter ses papiers dans la rue. Il y a quelques décennies de cela, il était au Maroc, et dans un quartier relativement sale, il s’est senti justifié de se délaisser d’un emballage quelconque. Quelques secondes après, il a senti un objet dur derrière un de ses genoux, s’est retourné et a vu un soldat avec une mitraillette le pointer de son arme et pointer le déchet ensuite. Apprentissage à la dure, mais ce collègue n’a plus jamais jeté quoi que ce soit ailleurs que dans une poubelle et il se fait un devoir, lui aussi, d’inciter les gens à avoir une meilleure conscience citoyenne et à ne pas polluer notre environnement commun.
Évidemment, on peut faire les choses autrement. Avec fermeté, politesse, voire avec empathie, on fait comprendre au client que s’il a le droit d’être bien servi, il a la responsabilité de ne pas agir d’une manière contraire aux valeurs citoyennes et qu’il n’est pas justifié de se prendre pour le nombril du monde. On appelle cela l’éducation citoyenne. La société qui complète l’apprentissage d’individus manquant cruellement de valeurs sociales.
Cet enseignement, il est la responsabilité de chaque citoyen, qui doit pouvoir le faire, dans le respect, dans toutes les sphères de sa vie.
J’ai été poli, mais j’ai été chanceux: je suis syndiqué et une cliente a laissé son numéro de téléphone pour plaider en ma faveur. Qui peut se targuer d’avoir cette veine? Combien d’employés doivent se faire violence au quotidien, endurer, souffrir, nuire à leur propre santé pour endurer les insanités d’individus désolidarisés habitant ici mais ne faisant partie d’aucune communauté sinon celle de leur propre nombril?
Citoyens, syndiquez-vous, car le client n’a pas toujours raison!

Le client n'a pas toujours raison
28 juin 2010

« Le client a toujours raison! » vociférait la femme d’un ton qui se voulait sans appel, argument final, fin de la discussion, un à zéro. Hé bien non, que je lui répondis: quand votre mari jette ses déchets dans le stationnement par la fenêtre de votre voiture et qu’il m’invective et veut porter plainte parce que je lui ai demandé poliment de se ramasser, non, le client n’a pas raison. Elle est restée l’air béat, me fixant avec des yeux arrondis, la bouche en cul de poule, stupéfaite qu’un employé – un serviteur, que dis-je! – puisse insinuer que le client ait autre chose que des droits.

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Pourtant, on l’oublie souvent, mais avant d’être des clients ou des employés, nous sommes des citoyens, des gens de la cité. Nous avons des droits, mais aussi des responsabilités. Notre emploi ne constitue qu’une facette de notre identité, une simple transformation de notre temps en argent nous permettant de (sur)vivre. Le caissier chez Wal-Mart ou la pompiste chez Esso ne cessent pas d’être des membres de la communauté parce qu’ils sont au travail; leurs employeurs peuvent exiger certains codes, certaines manières, mais on ne devrait en aucun cas permettre que ces règles outrepassent les valeurs citoyennes.

Or, le problème découle précisément du fait que de nombreux emplois sont tellement précaires – sans aucune protection syndicale – que les patrons peuvent exiger n’importe quoi de leurs employés, y compris de devoir tolérer l’inacceptable: des clients qui insultent, des clients qui menacent, des clients qui intimident… et des clients qui jettent leurs ordures à terre. L’employé est ainsi dépossédé de son statut de citoyen et devient une sorte d’esclave des temps modernes, un sans-voix devant accepter de servir de défouloir pour n’importe quels frustrés se cherchant une cible facile.

Quand un de ces consommateurs-roi n’ayant jamais été éduqué socialement, à qui on n’a jamais expliqué que l’employé devant lui est un humain méritant le respect, que ce n’est pas parce qu’il gagne moins d’argent qu’il vaut moins, que la rue ou le stationnement ne sont pas un dépotoir à ciel ouvert, quand un de ces abonnés du je-me-moi fait face à un citoyen au travail, un vrai, jouissant d’une certaine forme de protection d’emploi, il frappe un noeud, un vrai. Il ne comprend pas, il s’insurge, il élève la voix; un peu plus et il ferait sa crise de l’enfant gâté à qui on enlève une sucette. « Vous n’avez pas le droit de me dire de ramasser mon papier! Vous êtes un employé, je suis le client et le client a toujours raison! » Non, monsieur. Vous êtes client et vous avez tort. Ramassez vos déchets, excusez-vous de vous être emporté, merci pour votre achat et revenez nous voir.

Mais le client ne reviendra pas. Il ira ailleurs. Il se cherchera un autre employé à mépriser, un autre stationnement où jeter ses ordures, un autre commerce où il pourra se croire important pour quelques minutes.

Un autre avantage du syndicalisme

Et si, au-delà de la protection d’emploi et de conditions de travail moins dégradantes, il s’agissait d’un autre bienfait du syndicalisme? Être syndiqué et travailler dans le public, c’est avoir la chance de continuer à être un citoyen. C’est avoir le privilège de ne pas laisser sa conscience à la maison le matin en partant pour la retrouver, usée et poussiéreuse, le soir en rentrant à la maison.

S’il y avait davantage d’employés syndiqués ne se laissant pas écraser par le premier malotru venu, de telles personnes n’auraient pas le choix de modifier leurs méthodes. Si, à quarante ans, on en est encore au stade de jeter ses cochonneries par la fenêtre de sa voiture, on peut parier que c’est parce qu’il n’y a pas eu beaucoup de citoyens pour remettre les pendules à l’heure et expliquer que la propreté est l’affaire de tous. Si à chaque fois qu’un client agissait d’une manière contraire aux valeurs sociales il se faisait reprendre poliment par un employé-citoyen, gagez-vous que la société fonctionnerait mieux et serait un peu plus cohérente?

Un collègue de travail m’a conté comment il a été sensibilisé au fait de ne pas jeter ses papiers dans la rue. Il y a quelques décennies de cela, il était au Maroc, et dans un quartier relativement sale, il s’est senti justifié de se délaisser d’un emballage quelconque. Quelques secondes après, il a senti un objet dur derrière un de ses genoux, s’est retourné et a vu un soldat avec une mitraillette le pointer de son arme et pointer le déchet ensuite. Apprentissage à la dure, mais ce collègue n’a plus jamais jeté quoi que ce soit ailleurs que dans une poubelle et il se fait un devoir, lui aussi, d’inciter les gens à avoir une meilleure conscience citoyenne et à ne pas polluer notre environnement commun.

Évidemment, on peut faire les choses autrement. Avec fermeté, politesse, voire avec empathie, on fait comprendre au client que s’il a le droit d’être bien servi, il a la responsabilité de ne pas agir d’une manière contraire aux valeurs citoyennes et qu’il n’est pas justifié de se prendre pour le nombril du monde. On appelle cela l’éducation citoyenne. La société qui complète l’apprentissage d’individus manquant cruellement de valeurs sociales.

Cet enseignement, il est la responsabilité de chaque citoyen, qui doit pouvoir le faire, dans le respect, dans toutes les sphères de sa vie.

J’ai été poli, mais j’ai été chanceux: je suis syndiqué et une cliente a laissé son numéro de téléphone pour plaider en ma faveur. Qui peut se targuer d’avoir cette veine? Combien d’employés doivent se faire violence au quotidien, endurer, souffrir, nuire à leur propre santé pour endurer les insanités d’individus désolidarisés habitant ici mais ne faisant partie d’aucune communauté sinon celle de leur propre nombril?

Citoyens, syndiquez-vous, car le client n’a pas toujours raison!

Les chartes contre la démocratie québécoise
4 mars 2010

Le rapport du Conseil supérieur de la langue française (CSLF) à la ministre St-Pierre, publié aujourd’hui, est clair: la loi 101 doit s’appliquer aux écoles non-subventionnées. « Le Québec est une société respectueuse des lois, des institutions et des tribunaux. Mais il ne peut se plier à des développements qui, faisant place en pratique à des contournements flagrants de la loi, mèneraient à une perte de sens ou de repères, au coeur même du pacte social ». Énième escarmouche d’un combat qui n’en finit plus: celui de la démocratique québécoise contre la rigidité des chartes.

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En effet, quand toute la poussière sur les décisions réciproques des cours de justice et des parlements aura été soulevée, il ne restera que ce combat ultime, celui inspiré par la décision des gouvernements québécois et canadien d’instaurer des chartes limitant le pouvoir de nos élus – et donc notre propre pouvoir. Le sociologue Gary Caldwell avait bien expliqué la problématique, il y a près de vingt-cinq ans:

« C’est aux Chartes des droits de la personne (québécoise et canadienne) que la Loi 101 n’a pas résisté. Cette confrontation fatidique de la Loi 101 avec les Chartes des droits de la personne est fatidique. La Loi 101 est la volonté d’un parlement face à un enjeu social saisi dans son contexte socio-politique, un contexte qui est pour le moins complexe; les chartes sont l’érection en loi fondamentale d’un principe abstrait, celui de la liberté. Les deux ordres, une législation parlementaire et une loi fondamentale, ne sont pas – ni dans leur contenu ni dans leur signification juridique – réconciliables. Le premier s’inspire de la tradition parlementaire anglaise où la législature est suprême, capable d’imposer ses vues sur tous les sujets dans l’intérêt du bien commun; et le deuxième s’inspire de la tradition américaine […] où la constitution […] est suprême et où la liberté de l’individu est l’objectif suprême. » (( Liberty(é): Watch ta langue, Liberté, 1987))

Concrètement, si on débute notre réflexion avec le double-constat que nous sommes ultra-minoritaires sur ce continent et que nous n’avons réussi à protéger effectivement notre langue qu’avec la loi 101, et si cette loi est la résultante d’une décision politique visant la liberté collective des Québécois, il devient clair que tout pouvoir s’attaquant cette liberté collective et au pouvoir de notre Assemblée nationale en veut à notre existence même.

Ainsi, chaque fois qu’un politicien, un artiste, un immigrant ou une autre personnalité publique célèbre notre charte des droits et libertés, on enfonce un clou supplémentaire dans le cercueil de notre disparition. On valorise avec autant de grâce et de ferveur la liberté individuelle que celle-ci n’implique de devoir, notamment celui de respecter la liberté collective de la nation et le désir collectif des Québécois de ne pas disparaître dans les craques de l’histoire.

Certains objecteront que les chartes permettent de protéger des droits inaliénables, comme l’égalité des sexes ou la non-discrimination basée sur la religion ou la langue. C’est vrai. Mais ces droits peuvent tout aussi bien être protégés par nos élus, nos représentants, des gens autrement plus représentatifs que quelques exégètes de la Cour suprême dépoussiérant notre charte comme s’il s’agissait d’une constitution mystique. Nos députés et ministres, représentant la population, peuvent très bien voter des lois pour interdire la discrimination ou célébrer l’égalité des sexes. Il n’est pas besoin de chartes pour cela, car le résultat est le même, à la différence que la décision est collective et actualisée dans le temps.

La charte, au contraire, sclérose une décision du passé et rend toute actualisation beaucoup plus périlleuse. En faisant primer la liberté individuelle d’individus atomisés et déconnectés des valeurs globales de la nation québécoise, on rend toute protection de nos libertés collectives infiniment plus difficile à réaliser. On gaspille quantité d’énergie en procès, en requêtes, en lois, en amendements, alors qu’il pourrait être si simple de déterminer la suprématie du parlement. On regarde, comme un match de tennis ennuyant, la démocratie québécoise voter des lois à l’unanimité pour protéger notre langue, et une minorité d’avocats défendant une minorité d’anglophones les défaire en Cour suprême.

Imposer la loi 101 aux écoles privées non-subventionnées et affirmer ainsi qu’au Québec, on éduque la population en français, ne constitue pas une mesure radicale. On appelle cela le strict-minimum. Dans tous les pays au monde, on éduque dans la langue nationale, du primaire à l’université. Ici, par contre, dans notre simple province, il faut se battre pour chaque virgule en cour, il faut accepter de financer à 27% les universités anglophones pour seulement 8% de la population, il faut regarder, sans broncher, des immigrants contourner la loi en inscrivant pour un an un enfant dans une école privé non-subventionnée pour qu’ensuite lui, ses frères et soeurs et toute sa descendance aient le droit d’aller à l’école anglaise subventionnée. Il faut accepter tout cela sans broncher, en baissant la tête, en se disant que nous sommes des mauvais Chrétiens parce que nous avons voulu nous donner la liberté collective de survivre.

« Le drame est qu’on ne peut pas […] vivre au diapason de la charte […] et de la Loi 101 en même temps : il va falloir choisir. Autrement, la particularité du Québec, dont le dénominateur commun le plus évident est la langue française, disparaîtra; et le Québec, n’ayant plus d’avenir comme nation, sortira de l’histoire, laissant en arrière des Québécois entièrement « libérés », de futurs Kérouac de l’empire » explique encore Caldwell.

La vraie question: le gouvernement Charest aura-t-il le courage de se battre pour nos droits et de faire primer notre démocratie sur les chartes?

Trop souvent, avec ce gouvernement, poser la question, c’est y répondre.

OCDE: l’université favorise la santé et l’intérêt politique
8 septembre 2009

On dit parfois que l’éducation constitue la solution à tous les maux. Tous, je ne sais pas. Mais une étude publiée par l’OCDE ce matin confirme que ceux qui ont été à l’université ont une meilleure perception de leur santé et s’intéressent davantage à la politique. Voilà de quoi jeter le discrédit sur tous ceux qui aimeraient pénaliser les études supérieures et les rendre moins accessibles en haussant les frais de scolarité ou qui s’accommodent d’un système de prêts et bourses misérable et sous-indexé.

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Les statistiques parlent d’elles-mêmes:

Perception de l’état de santé Intérêt pour la politique
Pays Niveau de formation Femmes Hommes Femmes Hommes
Canada Inférieur au deuxième cycle du secondaire 0.793 0.798 0.178 0.292
Deuxième cycle du secondaire 0.886 0.889 0.220 0.347
Tertiaire 0.919 0.921 0.464 0.612

Au niveau de la santé, on constate que plus un individu est instruit, plus sa perception de son état de santé est positive. C’est près de 15% de plus des citoyens ayant été à l’université qui se considèrent en bonne santé, en comparaison à ceux ayant lâché l’école au milieu du secondaire. Concrètement, dans un système de santé comme le nôtre où l’État constitue la principale source des revenus, un individu se considérant davantage en santé aura moins tendance à se présenter à l’hôpital ou au CLSC. Autrement dit: plus on est éduqué, plus on est en santé et moins on coûte cher à la société. Et cela fait du sens: l’éducation supérieure n’a pas comme but de créer des techniciens, malgré le clientélisme de certaines universités, mais plutôt des êtres humains davantage conscients du monde dans lequel ils vivent. Et qui dit plus de conscience dit davantage de respect, des autres, mais aussi de soi et de sa santé.

De la même façon, quand on s’ouvre sur le monde et qu’on réalise toute la complexité intellectuelle qui le façonne, on a tendance à prendre goût à la chose politique. Les statistiques de l’OCDE démontrent que les femmes ayant atteint le niveau tertiaire ont près de 2,5 fois plus de chances de s’y intéresser; plus de deux fois pour les hommes. À l’aube d’une campagne électorale où on se questionne sur le faible taux de participation aux élections, n’y a-t-il pas là une piste de solution?

Ces chiffres ne concernent pas que le Canada. Partout, dans la trentaine de pays de l’OCDE, existe une relation directe entre niveau d’éducation, perception de son état de santé et intérêt pour la politique.

Un gouvernement ayant à coeur l’intérêt de l’ensemble des citoyens (et des finances publiques) aurait avantage à étudier ces statistiques. Ce que démontre l’étude de l’OCDE, c’est que l’éducation ne constitue pas un coût, mais représente plutôt une des plus grandes des richesses, permettant d’améliorer la santé des individus, de réduire la facture des soins de santé et d’intéresser davantage les citoyens à leur mieux-être collectif.

Quand on finance l’éducation sur le dos des étudiants, on leur demande de porter, seuls, le poids de nos défauts. Ne serait-il pas temps d’investir dans notre futur et de faire le choix, collectif, de financer entièrement le système d’éducation universitaire et de réduire les frais imposés à ceux qui ne demandent qu’à nous enrichir? Pas seulement pour nos jeunes, mais pour nous, parce que chaque étudiant qui quitte l’université faute de moyens représente un manque à gagner pour tous les autres.

Tout est lié. C’est exactement ce que démontre cette étude.

François Legault, ce néolibéral (bon débarras)
29 juin 2009

Patrick Lagacé a tort de s’indigner du fait que Réjean Parent ait qualifié les positions de François Legault de néolibérales. C’est exactement ce qu’elles sont.

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Lagacé écrit:

Le Québec est-il moins riche que ses voisins d’Amérique ? Oui.

Le Québec a-t-il un réseau de santé pétant de santé, dont les citoyens sont satisfaits, un système qui fait l’envie de ses voisins, qu’on cite en exemple ? Non.

[…]

C’est un constat, c’est une façon de voir les choses. Qui n’est pas débranchée (sic) de la réalité.

Le problème avec le discours de Lagacé, c’est qu’il comporte un fort préjugé néolibéral dès le début. L’idéologie, insidieuse, s’adapte à toutes les pensées et celui qui pense en ces termes ne s’en rend même plus compte lui-même.

Ainsi, le Québec est-il vraiment moins riche que ses voisins d’Amérique? Je ne crois pas. Le néolibéralisme présuppose une quantification de la richesse, une monétarisation de celle-ci. Mais ça ne dit pas tout. Combien vaut, par exemple, le fait de vivre dans la société la moins inégalitaire d’Amérique du Nord? Et combien vaut une visite « gratuite » chez le médecin? Combien vaut le fait de pouvoir circuler sur les autoroutes sans devoir s’arrêter à tous les 20 km. pour un péage? Tout n’est pas calculable, quantifiable. Oui, si on prend le salaire moyen, nous sommes plus pauvres. Mais que vaut une richesse concentrée entre une minorité d’hyper-riches enfermés dans leurs villas privées? Cette richesse contribue à faire augmenter la moyenne, mais en profite-t-on vraiment?

Pour ce qui est du réseau de la santé, il a été démontré à maintes reprises qu’il est plus efficace que celui des États-Unis, par exemple. Il n’est pas parfait, certes, mais une étude a démontré que 93% des Québécois sont satisfaits ou très satisfaits des services reçus. ((Le Soleil, Actualités, vendredi, 11 janvier 2008, p. 11, Système de santé, Les Québécois plutôt satisfaits)) Le problème n’est pas la qualité des soins, mais plutôt l’attente, causée par un sous-financement chronique du système. Comme je l’écrivais ici, les États-Unis dépensent 15,3% de leur PIB pour la santé, contre un maigre 10% pour le Canada; si le réseau était suffisamment financé, il se porterait bien mieux. Ce n’est donc pas en mettant en place « une culture de l’évaluation et une culture des résultats », comme le souhaite Legault, que la population serait mieux soignée. Cette culture existe déjà aux États-Unis, et le système est plus coûteux tout en soignant moins de gens.

Patrick Lagacé a raison d’affirmer qu’il s’agit d’une façon de voir les choses, mais celle-ci est branchée sur une seule réalité: l’appréciation néolibérale du monde.

En effet – et qu’on le veuille ou non – le néolibéralisme fait de la « culture de l’évaluation » et de la « culture des résultats » un dogme absolu. Tout doit pouvoir être évalué et quantifié sur l’autel du libre-marché, et ce qui ne peut être calculé n’a pas de valeur. Exit la compassion! Exit l’égalité des chances! Le néolibéralisme veut la lutte de tous contre tous, l’élimination des programmes sociaux « généreux » et la subordination au marché.

En ce sens, oui, les propos de François Legault représentent une ligne de pensée néolibérale. Cette conviction – erronée – que davantage de la même erreur donnerait un résultat différent. Le Québec subit des réformes de ce type depuis 1982 et la situation ne cesse de se détériorer; il serait peut-être temps de comprendre que les solutions ne sont pas à droite.

Qualifier Legault de néolibéral n’est donc pas une insulte, mais une simple constatation des positions politiques d’un homme de droite qui fut un des piliers d’un parti de droite cherchant à se recentrer. Il a même signé un manifeste en 2005 intitulé « Le courage de changer », intimant le Parti Québécois à s’orienter encore davantage vers la droite. Croire que cet homme, recruté par Lucien Bouchard, le plus à droite de tous les dirigeants du parti, n’était pas un néolibéral, à mon avis, c’est avoir intériorisé cette pensée sans avoir l’honnêteté intellectuelle de s’assumer pleinement.

Quand Patrick Lagacé s’assumera-t-il comme un lucide, ce nouvel euphémisme de la droite?

En attendant, bon débarras, monsieur Legault!

Pourquoi je vais voter NPD
14 septembre 2008

J’ai fait mon choix. Ça n’a pas été long cette fois-ci; alors qu’il y a une semaine à peine j’hésitais encore entre donner mon vote au Bloc Québécois ou au Nouveau Parti Démocratique, c’est finalement ce dernier que je désire appuyer. Pourquoi? Pour deux raisons principales.

La première, c’est que Jack Layton mène une campagne exceptionnelle, donnant l’impression que Stéphane Dion et Gilles Duceppe ne sont que de simples figurants. Je crois de plus en plus que le NPD va former l’opposition officielle aux prochaines élections si rien ne change et j’estime que la meilleure façon de contrer le gouvernement de droite de Stephen Harper est de se rallier au parti de Jack Layton, le seul qui, grâce à sa position de centre-gauche, sait s’opposer à Stephen Harper tout en ratissant assez large pour espérer obtenir le vote des Libéraux déçus.

En outre, le programme électoral du NPD me rejoint: investissements dans la petite enfance (tout en respectant les CPE québécois), écologisme (on a tendance à oublier que c’est grâce à M. Layton que le centre-ville de Toronto est climatisé avec l’eau des Grands Lacs), éducation, amélioration des soins de santé publique, lutte contre la pauvreté, lutte contre les escroqueries des grandes entreprises telles que les pétrolières.

Layton a compris ce que beaucoup de politiciens et de citoyens ont oublié: le problème n’est pas la richesse du pays, mais plutôt comment on redistribue cette richesse. Il ne faut surtout pas oublier que Stephen Harper a donné des réductions d’impôts de plusieurs dizaines de milliards $ à de grandes entreprises comme les pétrolières ou les compagnies de téléphonie cellulaire. Ni qu’il a prolongé de trois ans les droits de monopole sur les médicaments de marque, ce qui rend l’accès aux médicaments génériques moins chers beaucoup plus difficile à obtenir. La richesse existe, mais le présent gouvernement a décidé que celle-ci devait aller dans les poches d’actionnaires anonymes ou pour défendre les intérêts américains en Afghanistan (en faisant de nos soldats des tueurs) au lieu de profiter à l’ensemble des citoyens du pays.

Ça doit changer. Et le NPD constitue le meilleur parti pour changer les choses. Il est le seul qui permettra de redonner vie à une classe moyenne dont la condition stagne depuis des décennies.

La seconde raison pour laquelle je vais voter NPD, et non pas Bloc Québécois, est la piètre performance de Gilles Duceppe et du parti en général. Duceppe a le mot « perdant » écrit sur le front avec le même marqueur que Stéphane Dion. Il a perdu ses marques; il a l’air de quelqu’un ne voulant pas être là, ayant simplement hâte de constater l’étendue de son échec pour annoncer son retrait de la vie politique.

Évidemment, ce n’est pas de sa faute. En jetant aux oubliettes le projet souverainiste, Pauline Marois a enlevé toutes les munitions du camp bloquiste, si bien que le parti se retrouve à faire la guerre à poings nus devant l’armada conservatrice. Il ne fait pas le poids, malheureusement, car il ne peut plus rallier les souverainistes (quand même 40 à 50% des citoyens!) derrière lui, si bien que ceux-ci préfèrent maintenant voter pour leurs allégeances sur l’échelle gauche-droite au lieu de voter pour un parti se disant « présent » sans expliquer en quoi sa présence constituerait un plus pour l’indépendance ou, à défaut, pour la vie des citoyens en général.

Si j’étais Gilles Duceppe, j’appellerais Pauline Marois et je la remercierais chaudement d’avoir contribué à une défaite qui s’annonce majeure pour le Bloc en éliminant le seul facteur de cohérence pouvant inciter des gens aux opinions politiques diverses à se rallier derrière la souveraineté.

Ceci dit, je peux encore changer d’idée. Je suis également ouvert aux arguments du Parti Libéral, qui me semble un peu moins à droite que par le passé, de même qu’au parti Vert, même si à mes yeux ce parti n’a pas sa raison d’exister puisque ses politiques environnementales sont déjà inclues au sein du NPD.

Et ne me parlez pas de vote stratégique, SVP. Je vote avec mon coeur, avec ma tête, et selon mes convictions. À mes yeux, s’empêcher de voter pour un parti parce qu’il ne risque pas de gagner dès la prochaine élection constitue une forme particulièrement abrutissante de tautologie; il ne gagnera jamais si tout le monde se dit qu’il ne gagnera pas. À mon avis, il faut voter pour le parti qu’on croit être en mesure de faire le meilleur travail pour améliorer non seulement sa situation personnelle, mais celle de la majorité de la population.

Et ce parti, j’en suis maintenant convaincu, c’est le Nouveau Parti Démocratique.

Je peux encore changer d’idée, mais ça prendrait un gros revirement pour le Bloc et une contre-performance majeure du NPD. Et je ne crois pas que ça va se produire, malheureusement pour mes amis bloquistes.


AJOUT:

Même si je critique durement le Bloc dans ce billet, je ne souscris pas du tout à l’analyse bâclée de l’ancienne aile-droite du parti qui, maintenant que le projet souverainiste est sur la glace, ne se sent plus rejoint par les politiques sociales-démocrates du parti.

On peut évidemment se questionner sur la crédibilité de cette « nouvelle » de La Presse, quand on connaît le penchant fédéraliste de ce journal, de même que sur la crédibilité des auteurs de cette « dénonciation », dont fait partie Richard Délisle, qui a été candidat pour la Canadian Alliance (ex-Reform Party) en 2000 (ça dit tout).

Ceci dit, il faut quand même prendre le temps de réfuter l’argument selon lequel la prétendue proximité du Bloc vis-à-vis des syndicats serait un problème.

En effet, ils ne sont que quatre au Bloc à venir de la CSN. Mais oublie-t-on qu’ils sont des dizaines du Parti Conservateur à venir du milieu des affaires ou de professions libérales? Entre un parti qui est relié aux syndicats, des organisations démocratiques qui défendent les intérêts de la classe moyenne (puisque celle-ci est majoritairement syndiquée), et un autre qui s’acoquine à des intérêts privés sur lesquels les citoyens n’ont pas le moindre contrôle, je préfère – et de loin! – la première option.

La vérité, c’est que sans échéancier référendaire, même à long terme, la droite n’a plus envie de se boucher le nez et de rester au Bloc, avec tous ses députés et militants intéressés par des choses aussi inutiles (à ses yeux) que la redistribution de la richesse. Elle entend faire valoir ses opinions et préfère s’acoquiner avec le gouvernement Harper, « gérant de la franchise du Parti républicain » selon l’analyse très imagée mais tout à fait réelle de Denis Coderre.

C’est Pauline Marois qui est la source de tous ces problèmes. Si elle n’avait pas relégué aux oubliettes le projet indépendantiste, on n’en serait pas là aujourd’hui. Le Bloc n’aurait pas à choisir entre la droite et la gauche et il pourrait continuer d’être la coalition arc-en-ciel qu’il était à l’origine. Les indépendantistes pourraient mettre de côté leurs différences et se coordonner dans le but de réaliser le projet inachevé.

La sortie publique de ces vieux épouvantails ne doit surtout pas nous faire oublier la cause réelle de l’actuelle apathie bloquiste.


Bonne journée à tous. Je serai de retour demain, mercredi, ou jeudi. J’ai écrit ce petit ajout ce matin car j’ai eu beaucoup de temps pour penser cette nuit. Imaginez-vous que la Ville de Montréal a eu la merveilleuse (que dis-je, splendide, grandiose!) idée de faire des tests de sirène d’urgence de 4h30 à 6h30 (!) ce matin. Juste pour vous donner une idée, fallait élever légèrement la voix à l’intérieur de l’appartement pour bien se comprendre… Y a des coups de pied au cul qui se perdent des fois. Ils ne peuvent pas avertir les gens, ou bien tester leurs machins le jour? Non, la nuit, quand tout le monde a chaud et a les fenêtres ouvertes et qu’on a rangé le climatiseur (qui aurait pu couvrir l’affreuse sirène). (*Soupir*)

Pendant ce temps dans le tiers-monde…
5 avril 2008

nullOn apprend que le taux de graduation des étudiants de la ville de Detroit atteint un « incroyable » 24,9%. Près de 7000 étudiants lâchent l’école chaque jour au pays de l’Oncle Sam, et la pauvreté semble en être la cause principale (puisque le taux de décrochage est plus élevé dans les agglomérations pauvres).

Répétez après moi: les États-Unis sont le meilleur pays au monde, les États-Unis sont le meilleur pays au monde, les États-Unis sont le meilleur pays au monde.

Je me rappelle de mon voyage à Detroit. C’était en juin 1999. Faisait chaud. C’était crasseux. Un centre-ville presque désert (en plein jour), des voitures rouillées partout, des bouches d’égoût fumantes, des autobus à 3,75$ le billet (faites le calcul; en 1999 ça revenait à 5-6$ CA!), et des kilomètres de White Castle, de McDo, de Burger King, entrecoupés de maisons à moitié détruites, de ruelles sombres et inquiétantes.

On aura beau me montrer tous les Hollywood, les Malibu ou autres cités privées réservées aux plus riches, ça ne changera pas mon opinion: n’importe quel pays tolérant une telle inégalité sociale ne mérite pas de faire partie du club de plus en plus sélect des pays développés.

Et dire que nos amis à droite veulent nous amener par là…

Pourquoi il FAUT appuyer les étudiants
15 novembre 2007

La grève des étudiants pour protester contre la hausse des frais de scolarité – qui augmentera effectivement les frais de près de 33% d’ici quatre ans – est non seulement juste et nécessaire, mais elle est également indispensable pour le bien-être non seulement du monde de l’éducation mais de la société en général.

On ne le dira jamais assez: une société éduquée est une société en santé. Et puisqu’il existe un lien de causalité indéniable entre les frais chargés aux étudiants et le niveau de fréquentation des établissements scolaires (ce n’est pas pour rien que le Québec est troisième au Canada à ce chapitre; malheureusement il y a fort à parier que les hausses feront reculer la fréquentation scolaire) c’est toute la génération future qui écopera de cette hausse des frais.

À cause de cette mesure néolibérale proposée par le PLQ et appuyée par l’ADQ (il faut le souligner), de nombreux étudiants devront désormais choisir entre travailler ou étudier. Car, n’en déplaise à certains vieux cons de la vieille droite, ce n’est pas tout le monde qui peut suivre cinq cours à l’université tout en travaillant 25 heures par semaine. Le résultat: les élèves provenant des couches sociales les plus défavorisées seront tentés de lâcher leurs études, perpétuant une pauvreté intergénérationnelle et détruisant effectivement le mythe de la mobilité sociale.

Et demain, dans vingt ans, le Québec sera perdant, car il y aura moins de diplômés, moins de gens compétents, mais aussi moins de citoyens politisés, moins de personnes instruites. C’est un grand recul dont nous ferons les frais pendant des décennies.

Conséquemment, la seule position logique et cohérente pour quiconque a les intérêts du Québec à coeur est d’appuyer la grève des étudiants et de demander non seulement l’élimination des hausses des frais de scolarité, mais une baisse de ceux-ci, permettant à un maximum de citoyens d’avoir accès au système d’éducation.

Car l’éducation n’est pas une dépense, mais un investissement. Voilà une vérité que la droite, du PLQ à l’ADQ en passant par les éditorialistes pathétiques de La Presse, n’a toujours pas compris.

Ou fait semblant de ne pas comprendre, protégeant les intérêts qui sont les siens.