Les connards
24 février 2012

Il arrive un jour dans la vie de tout parent où son enfant lui demande : « Papa, que faisais-tu quand… » Quand le jeune s’éveille à son histoire, qu’il prend conscience des grands mouvements sociaux ayant transformé la société, des formidables luttes ou des tristes reculs ayant façonné la réalité contemporaine, il désire savoir où se situait ses parents dans ce formidable flux..

« Papa, que faisais-tu quand les étudiants se battaient pour une éducation accessible pour tous ? »
– Heu… Hmmm… Veux-tu vraiment le savoir, fiston ?
– Oui !
– Hé bien… J’étais à la solde du gouvernement en place et je portais un carré vert signifiant que j’étais en faveur de cette hausse.
– …

Que dire à un tel enfant ? J’aimerais le savoir. Je regarde ce Mouvement des Étudiants Socialement Responsables du Québec, dont les têtes dirigeantes sont reliées au Parti Libéral du Québec, et j’ai de la peine. Pas pour eux, bien sûr, mais pour leurs enfants. Comment un enfant doit-il se sentir quand il apprend que son père ou sa mère étaient de gros connards ?

* * *

Les connards ont toujours des justifications ; c’est ce qui les différencie des idiots. Un connard est un idiot qui a développé un argumentaire suffisamment convaincant pour convaincre d’autres idiots de s’élever jusqu’à devenir des connards.

La première règle du connard. Pour devenir un connard, il faut avant tout adopter une argumentation circulaire s’appuyant sur les préjugés. Par exemple, dans les années soixante aux États-Unis, on pouvait parler des « nègres » comme d’une race de paresseux. En 2012, au Québec, on peut parler des étudiants comme étant des buveurs de bière. Ça marche. C’est circulaire ; à l’opposant de prouver le contraire. Il suffit d’avoir vu une fois un étudiant buveur de bière et le tour est joué.

La seconde règle du connard. De la même manière, on sort quelques chiffres bidons sans aucun rapport avec la réalité. On compare les frais de scolarité par rapport à ceux payés en 1968, par exemple. Pourquoi 1968 ? Parce que. Voir le point un. Et qu’importe si les taux de scolarité et de diplomation étaient plus faibles. Pas le moindre soucis si le taux de fréquentation universitaire était si anémique qu’il avait fallu baisser violemment les frais de scolarité pour renverser la tendance au début des années soixante. Non. Vous n’avez rien compris. Quand vous êtes un connard, vous choisissez une date, vous choisissez un chiffre, et vous répétez jusqu’à épuiser tout le monde sauf les autres connards qui vous suivent..

La troisième règle du connard. Quand l’utilisation abusive de données ne fonctionne pas, on utilise des concepts en vogue qu’on tente d’arrimer à notre cause. Tiens, l’utilisateur-payeur, par exemple. Il suffit alors de dire qu’il est « socialement responsable » pour l’utilisateur de payer. Le truc fondamental, c’est de ne pas s’engager plus en avant dans cet argumentaire, de peur d’avoir à avoir une logique à assumer. Par exemple, une personne intelligente pourrait bien faire remarquer que personne n’irait à l’université ou presque avec l’utilisateur-payeur, qu’il n’y aurait plus de rue, plus d’aqueduc, et plus aucune forme de société complexe et collective. Le connard, quand il fait face à de tels arguments, doit ABSOLUMENT faire référence au point 1 et revenir sur les préjugés originaux.

* * *

Le connard, en fait, est un idiot doté d’une intelligence suffisante pour s’établir un réseau complexe de schémas mentaux schizophréniques lui permettant d’être en mesure de se regarder dans le miroir sans se rendre compte à quel point il est connard. Il peut ainsi vivre une vie pleine et épanouie et ne pas ressentir le moindre malaise, ni face à la pauvreté, ni face à la baisse de la fréquentation universitaire, ni face à la marchandisation de l’éducation. Le connard marche dans un tas de merde en respirant des effluves de rose.

Et quand, un jour, son enfant lui pose la question fatidique, quand son propre enfant le met en face de son statut de connard égoïste et centré sur son petit cul, que fait le connard ?

Pour la première fois de sa vie, il est honnête. Il a vendu son corps, son âme, le peu d’intelligence qu’il avait, et il met désormais sur le marché celle de son enfant, en lui révélant l’ampleur de sa connerie et en proposant, en retour de l’amour inconditionnel d’un enfant pour son parent, la vérité d’une vie gâchée à se prostituer pour des intérêts privés n’ayant aucun état d’âme à œuvrer contre le bien commun.

Car, plus que tout, le connard rêve que son fils devienne un jour un super-connard.

Il est prêt à tout pour ça.

« Fiston, dans la vie, commence par payer tes propres couches, sois responsable… »