Le vote stratégique
16 septembre 2008

Signe que le Bloc Québécois commence à sentir la soupe chaude (et que le NPD a le vent dans les voiles), celui-ci a lancé une campagne de dénigrement du parti de Jack Layton sous le slogan: « 1 vote pour le NPD = 1 vote pour Harper ». On peut voir ce type de pancartes notamment dans la circonscription de Jeanne-Le Ber, où la division du vote fédéraliste avait permis au Bloc de se faire élire lors des dernières élections.

L’idée n’est pas nouvelle: les Libéraux de Paul Martin l’avaient déjà utilisée en 2006 pour attaquer le NPD quand ils avaient réalisé qu’ils risquaient de perdre le pouvoir et c’est un stratagème qui revient régulièrement lorsqu’un parti majeur sent le tapis de dérober sous c’est pied. C’est la stratégie de la dernière chance: le vote stratégique. On essaie de convaincre les électeurs de se boucher le nez et de voter pour un parti qu’ils n’appuient pas pour éviter de se retrouver avec un gouvernement qu’ils détestent encore plus.

Le problème avec cette stratégie, c’est qu’elle nuit à l’esprit démocratique d’une élection et éloigne les électeurs d’un gouvernement qui pourrait être plus près de leurs valeurs et de leurs idéaux.

En effet, que vaut un vote, au juste? A-t-on déjà vu un seul vote faire une différence? A-t-on déjà vu un député se faire élire avec 34 563 votes devant un adversaire qui en aurait eu 34 562? Ça prend beaucoup d’humilité pour le reconnaître, mais individuellement notre vote ne change rien au résultat. Ce vote n’est qu’un poil de gorille, une goutte d’eau dans la piscine ou un grain de pollen perdu dans l’air. Sa présence passe inaperçue, son absence ne crée pas de manque.

En fait, individuellement, la seule raison justifiant de voter est le sentiment d’avoir fait tout ce qui était possible de faire pour exprimer ses valeurs, ses idéaux, sa conception de ce que doit être un bon gouvernement. Entre deux élections je suis passif, je me contente d’être le spectateur morose du grand cirque politique, mais lorsqu’on me demande mon avis je le donne au mieux de mes connaissances et en accord avec ce que je considère être le meilleur choix pour le futur.

C’est la seule raison qui justifie de voter, individuellement.

Or, collectivement, le vote est ultra-puissant. Il fait ou défait les gouvernements, il brise des carrières, détruit des hommes ou en consacre d’autres. Il constitue le grand TOUT du système, l’ignition donnant sa force et son mouvement à la machine gouvernementale. Si je peux contrôler le vote collectif, je contrôle l’issu de l’élection et je serai celui qui influencera les politiques du gouvernement. Le problème, c’est que je ne contrôle que mon vote.

Collectivement, le vote n’est donc que l’amalgame des idéaux et des valeurs de chaque individu. Il est la somme des espérances, craintes, espoirs et appréhensions de chaque citoyen. Il est le ciment qui attend un peu d’air pour prendre et se figer jusqu’aux prochaines élections.

Or, quand on choisit de voter stratégique, on pervertit l’ensemble du processus. Individuellement, on gaspille son vote en appuyant un parti suboptimal qui ne représente pas au mieux ses valeurs et ses intérêts. On se prive donc de cet éternel droit de se plaindre qui est le luxe de ceux qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour faire valoir ce qu’ils croyaient être juste. Collectivement, on annihile les choix légitimes de nos concitoyens en refusant d’être la courroie de transmission permettant aux idéaux de chacun de pouvoir s’exprimer politiquement.

Suivez bien mon raisonnement: si individuellement mon vote ne vaut rien mais que collectivement il est ultra-puissant, en votant « stratégique » non seulement je m’empêche de voter pour le meilleur parti mais en plus j’essaie d’utiliser la puissance du vote collectif non pas au service de mes valeurs et de mes intérêts, mais plutôt pour faire plaisir à un parti qui voit ses appuis diminuer.

En somme, puisque mon vote ne change rien, il ne sert à rien de voter contre un-tel ou pour qu’un-tel puisse battre un-tel autre ou utiliser n’importe quelle autre logique tordue. Mon vote est la preuve de mon existence politique. Si je ne l’utilise pas au mieux de mes valeurs et de mes convictions, il ne sert à rien. Il a la même valeur que celui qui ne se déplace pas voter. En fait, il vaut moins que celui qui s’abstient, car ce dernier le fait peut-être par considération politique et exprime ainsi ses valeurs à la face de la démocratie, alors que celui qui vote stratégique mentit sur ce qu’il est, sur ses idéaux et contribue à empêcher que de la somme des valeurs et idéaux de l’ensemble de la population jaillisse une vérité permettant l’élection d’un gouvernement nous représentant davantage.

Au fait, quel serait le résultat si le vote stratégique fonctionnait et que des dizaines de milliers de sympathisants du NPD votaient pour le Bloc à chaque élection pour bloquer un autre parti? Le NPD ne serait jamais élu et tous ceux qui auraient voté Bloc en se pinçant le nez auraient perdu leur vote, purement et simplement.

Voter stratégique, c’est donc l’apanage des menteurs, des manipulateurs et de ceux qui auront perdu tout droit de se plaindre devant le résultat final. Ils auront gaspillé leur vote, travesti leur réalité et perverti le processus démocratique. Un vote stratégique, c’est un vote perdu.

Car un vote pour le NPD n’est pas un vote pour Harper. C’est un vote pour le NPD. Un vote exprimant la conviction, très personnelle, que le NPD est le meilleur parti pour gouverner ce pays. Et un vote reconnaissant que je ne changerai rien, individuellement, au résultat, mais que je peux voter selon ma conscience et mes valeurs.


À vendredi ou samedi…

Les Conservateurs ont compris
2 avril 2008

Les Conservateurs ont compris comment se joue la game. Le Québec profond ne veut pas de mesures de ceci, de commissions de cela, de pouvoirs de ceci ou de cela. Non, le Québec profond veut de la reconnaissance, surtout si celle-ci se fait contre « Mourial ». Voilà pourquoi les ruraux ont voté pour le Parti Conservateur la dernière fois, et voilà bien pourquoi le Bloc Québécois doit être profondément inquiet des déclarations de Blackburn selon lesquelles le PC serait prêt à rouvrir la Constitution pour faire une place au Québec.

Mais ne soyons pas dupes: de reconnaître le Québec en tant que nation et même de l’enchâsser dans la constitution ne changera rien. Ça n’empêchera pas des Québécois d’aller se faire exploser la cervelle en Afghanistan pour l’Oncle Sam, ou le Canada de se tenir loin de l’accord de Kyoto, ou le PC d’accentuer le virage à droite entreprit depuis une bonne décennie. Ça ne changera rien.

Sauf que…

Sauf qu’avec le Parti Québécois qui a renié son article un et qui est désormais devenu un parti fédéraliste comme les autres, le Bloc Québécois peut de moins en moins justifier sa présence à Ottawa. Auparavant, il pouvait toujours affirmer « nous préparons le terrain pour l’accession à la souveraineté », mais à quoi ça peut bien servir maintenant que le Parti Québécois a tué le projet? Le PC l’a compris: puisque le projet souverainiste est à l’agonie, c’est le moment idéal pour couper l’herbe sous les pieds du Bloc et leur rappeler qu’ils sont bien loin de chez eux à Ottawa.

Oui, les Conservateurs ont compris. Ils ont compris que la meilleure façon de prendre le pouvoir n’est pas d’offrir la lune, mais simplement de profiter des faiblesses de ses adversaires pour offrir le strict minimum… plus un. Et peu importe si par la suite on gouverne en allant à l’encontre des valeurs des Québécois. « On vous aime, on a reconnu votre nation, maintenant fermez votre gueule et marchez au pas! »