Du droit à l’exhibitionnisme
8 avril 2019

Je lisais une chronique intéressante dans le journal Métro. L’auteure dénonce la lettre d’une mère catholique s’en prenant aux leggings de jeunes femmes à l’église, elles qui montrent ainsi leurs fesses à tout le monde.Selon l’auteure, il ne faudrait aucunement blâmer les femmes pour cet habillement. Ce qui rend cette chronique particulièrement pertinente, c’est l’honnêteté, voire la naïveté, de l’auteure, qui exprime son point de vue. Elle écrit : « Les femmes sont libres de s’habiller comme elles l’entendent. Elles n’ont pas à cacher leur corps pour aider les hommes à contrôler leurs pulsions. Eux seuls sont à blâmer s’ils sont incapables de le faire. » Le deux poids, deux mesures typique des féministes.

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Le message est clair : hommes, contrôlez vos pulsions. C’est écrit noir sur blanc, et c’est très légitime comme demande. Mais qui demande aux femmes de contrôler les leurs ? Ne se pourrait-il pas qu’il y ait, chez la femme, une pulsion la poussant à l’exhibitionnisme, à faire état de ses atouts féminins, à montrer son corps dans le but d’exciter l’homme et de s’exciter elle-même ? Pourquoi la pulsion d’un homme serait-elle une chose à contrôler tandis que la pulsion de la femme serait libre de s’exprimer, de s’afficher à la face de tous ?

Bien sûr, les femmes ont le droit de s’habiller comme elles le veulent. Personne ne souhaite vivre avec des femmes voilées de la tête aux pieds, comme dans plusieurs pays islamiques. Cela étant dit, avec le « droit » vient ce mot tout à fait honni des jeunes générations : la responsabilité.

Par exemple, j’ai le « droit » d’aller m’acheter un trio Big Mac, de l’ouvrir devant un sans-abri crevant de faim et d’en jeter tout le contenu à la poubelle. Oui, j’ai ce droit. J’ai aussi le « droit », en été, de me mettre des shorts hyper-serrés, de me coiffer d’une perruque multicolore et d’aller au parc parler aux jeunes enfants. Oui, j’ai ce droit. J’ai également le « droit » d’aller à une rencontre des Alcooliques Anonymes et d’offrir une bière à tous les membres en sortant. Oui, j’ai ce droit.

Avec le droit vient la responsabilité. Une femme ne peut pas s’habiller comme une putain et s’attendre à se faire traiter comme une dame. Bien sûr, cela ne légitime aucunement les mauvaises actions à son égard ; simplement, à provoquer inutilement l’instinct le plus primaire des hommes, à quel résultat s’attend-elle ? En quoi, pour reprendre les précédents exemples, serait-il différent de provoquer l’instinct primaire de la faim chez le sans-abri, de la protection des enfants chez le parent ou du besoin de boire de l’alcool chez l’alcoolique, par rapport à celui de la lubricité chez l’homme quand une femme fait le choix conscient de s’exhiber ainsi ?

Nous avons une charte des droits. À quand une charte des responsabilités ?

Les gens comme Proulx
21 janvier 2010

L’écrivain de livres pour enfants Steve Proulx a probablement substitué subrepticement un de ses textes destinés à ses chers chérubins pour le mettre sur son blogue. Les gens comme nous, qu’il dit. Vous voyez, ceux-là. Ceux qui ont tout, mais qui se plaignent tout le temps. Et les autres, vous voyez, ceux qui crèvent de faim dans la rue. Proulx réaffirme ce mythe on-ne-peut plus tenace selon quoi nous serions des gâtés se plaignant le ventre plein et qui ne font pas assez pour aider les autres.

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Proulx écrit:

Ils ont tout, les gens comme nous, mais ils se plaignent tout le temps. De l’incompétence de leurs politiciens démocratiquement élus, de la piètre qualité du service à la clientèle de leur fournisseur de téléphonie mobile, de l’engorgement de leur système de santé public, des maudits journalistes qui n’arrêtent pas de faire de l’information continue, etc.

Le problème avec la pensée de Proulx, si on fait exception de son caractère infantilisant du genre « finis ton assiette et pense à ceux qui crèvent de faim en Afrique », c’est qu’elle se meut à l’inverse du bon sens.

Ainsi, l’idée n’est pas que nous nous plaignons le ventre plein, mais plutôt nous avons le ventre plein parce que nous nous plaignons. Nous avons des institutions garantissant nos droits parce que nous les exigeons. Nous avons des syndicats défendant les travailleurs parce que d’autres avant nous ont fait ces combats. Nous avons un système d’assurance-emploi, de l’électricité, un système d’assurance-maladie et un État fort parce que nous avons suffisamment chialé pour les obtenir.

Dans la vie, pas de cadeaux. Les peuples les plus avancés le sont parce qu’ils se sont battus pour l’être. Ce sont ceux qui sortent dans la rue et qui se battent pour une virgule qui ont bâti non seulement ce pays mais l’ensemble des pays démocratiques. Nous sommes tributaires du sang de nos ancêtres; ils ont osé chialer, ils ont osé s’intéresser à la politique et ils ont eu la chance de bâtir une meilleure société dont nous profitons largement aujourd’hui.

Les aider, eux, pas de problème. Mais ce n’est pas sur nos épaules que repose le poids de l’incapacité des autres à atteindre notre niveau de vie. Ou plutôt, nous supportons effectivement ce fardeau si nos gouvernements empêchent un pays comme Haïti de se développer, en le déstabilisant, en se servant d’organisations non-gouvernementales pour empêcher la création d’un État fort, en organisant des coups d’État comme celui organisé par les États-Unis en 2004. Dans ce cas, oui, nous sommes responsables. Mais ça n’a rien à voir avec le fait d’être des « mardeux » qui devraient se sentir coupable en ouvrant le robinet et qui devraient envoyer la main dans un intense moment de solennité lorsque le besoin numéro deux quitte dans la tuyauterie municipale.

En fait, la seule « marde » que nous avons, c’est celle de pouvoir influer sur les décisions de nos élus. C’est cette « marde » qui nous affecte et nous en avons plein les mains, les yeux et les oreilles. Tellement, peut-être, que plusieurs en sont venus à croire que le vote ne donnait plus rien et qu’il valait mieux laisser d’autres s’occuper de politique. La voilà, notre vraie « marde »; celle d’une société non pas le ventre plein et qui chiale, mais plutôt le ventre plein et qui oublie de chialer, qui préfère envoyer des SMS et des textos pour Haïti en se dégageant la conscience plutôt que d’exiger la non-ingérence future de leurs gouvernements dans les affaires de ce pays. Cette « marde » nous encrasse et se mêle au sang non pas de notre niveau de vie, mais bien de notre refus de nous plaindre et d’exiger des politiciens aussi efficaces que tous ces gadgets dont Proulx aimerait nous rendre coupable.

Le monde, malheureusement, n’est pas un livre pour enfants. Les petits lapins du bonheur ne dansent pas une ronde dans un champ de fleurs où tombe une pluie de miel à la fin de l’histoire. Le monde, c’est celui du combat, de la lutte, de la revendication des droits collectifs de chacun. Nous n’avons pas à nous sentir coupables d’avoir obtenu ce que nous avons aujourd’hui; notre devoir n’est pas de nous sentir mal de jouir de ce que le sang de nos ancêtres nous a permis d’obtenir.

Notre devoir, simplement, c’est de continuer à chialer, à nous plaindre, à gueuler, à descendre dans la rue et à exiger des politiciens assez redevables qu’ils n’auront même pas l’idée de tremper dans des magouilles permettant de décider du mieux-être d’un pays comme Haïti à la place des Haïtiens.