Fièrement né pour un petit pain
23 octobre 2012

S’il y avait une seule expression qui pouvait résumer l’ampleur de l’anglomanie et du déni de soi qui sévit dans la sphère publique depuis quelques années, ce serait celle-ci. La peur, viscérale, atavique, d’être « né pour un petit pain » teinte le discours de tous ceux qui s’opposent à toute mesure susceptible de mettre un terme au recul de notre langue nationale.

Que ce soit pour s’opposer à la francisation de nos institutions publiques d’éducation supérieure, de nos garderies subventionnées, ou autres, les ennemis du français tiennent toujours sensiblement le même discours : « L’anglais ouvre les portes de l’international et c’est la clef de la réussite. » Invariablement, quand on pousse ces gens dans leurs derniers retranchements en leur rappelant leur responsabilité historique face à leur patrie, ils lèvent les yeux vers le ciel par dépit et rappellent qu’ils ne sont pas « nés pour un petit pain ». Bref, ils veulent faire du cash, du gros cash.

Pourtant, qu’y a-t-il de mal à être « né pour un petit pain » ? Le petit pain, c’est celui du boulanger. C’est celui de l’artisan qui se lève de bonne heure le matin et qui pétrit la pâte de ses mains. C’est celui qui achète son grain chez le fermier voisin. C’est celui qui connaît le nom de ses clients. Celui qui vit une vie honnête, ni riche, ni pauvre, mais pleine. Une vie enracinée.

On dit parfois d’un homme qu’il a besoin à la fois de racines et d’ailes. Depuis des décennies, on s’applique à détruire ces racines. On a d’abord tué Dieu et déserté Ses magnifiques églises, Ses cathédrales qui faisaient notre fierté et qui nous distinguaient sur ce continent. Puis, quand Dieu fut mort et enterré, on a tué notre histoire, nos héros, ces grands découvreurs, ces grands bâtisseurs de notre pays. Enfin, on s’est appliqué à détruire ce qui restait de notre langue. On se suicide d’une manière tellement systématique qu’il est devenu controversé simplement de considérer qu’il y a un « nous » et un « eux ». Ce qui était normal dans l’histoire humaine depuis des millénaires devient aujourd’hui superflu. Nous ne sommes plus que des humains déracinés, cherchant à accumuler des richesses factices en attendant que nos enfants nous placent dans des centres de vieux où nous mourrons dans l’indifférence la plus totale.

Or, nous ne survivrons pas à tout l’argent accumulé du monde. Quand on met la réussite individuelle sur un piédestal, quand on considère comme normal de se faire violence en s’imposant une langue étrangère et de vivre une vie n’ayant comme finalité que d’être en compétition avec un Asiatique de l’autre bout du monde, on vit une vie vide et destinée à l’échec. L’argent, plutôt que de constituer un OUTIL permettant d’acheter des biens permettant de vivre une vie digne, devient l’objectif. Et cet objectif est mortel.

À l’inverse, si on s’enracine, si on vit dans le local, si on refuse cette mondialisation déjà en phase terminale (le pic pétrolier achèvera de la détruire), si on est « né pour un petit pain », on peut atteindre quelque chose que tout l’argent salement gagné du monde ne pourra jamais obtenir : le sens. À défaut d’avoir l’accumulation de capital d’une vie passée à courir et à se lamenter sur le manque de temps, on obtient la seule vraie liberté : celle d’avoir vécu avec honnêteté, mais, surtout, d’avoir vécu en homme libre, un homme auquel on n’a pu rien imposer qu’il n’ait pas lui-même choisi.

Lanza del Vasto, un disciple de Gandhi, disait :

« Pour que le travail même, et non le paiement seul profite à l’homme, il faut que ce soit un travail humain, un travail où l’homme entier soit engagé : son corps, son cœur, son intellect, son goût.

L’artisan qui façonne un objet, le polit, le décore, le vend, l’approprie aux désirs de celui à qui il le destine, accomplit un travail humain. Le paysan, qui donne vie aux champs et fait prospérer le bétail par une œuvre accordée aux saisons, mène à bien une tâche d’homme libre.

Tandis que l’ouvrier enchaîné au travail à la chaîne, qui de seconde en seconde répète le même geste à la vitesse dictée par la machine, s’émiette en un travail sans but pour lui, sans fin, sans goût ni sens. Le temps qu’il y passe est temps perdu, vendu ; il vend non son œuvre, mais le temps de sa vie. Il vend ce qu’un homme libre ne vend pas : sa vie. C’est un esclave. »

L’ouvrier de del Vasto n’est pas seulement enchaîné à une machine physique, mais c’est également le travailleur intellectuel moderne, qui produit des biens en série pour quelqu’un d’autre. Quelle différence, en fin de compte, entre le travailleur plaçant les mêmes pièces de métal sur les mêmes socles pendant huit heures, et celui qui travaille dans une langue étrangère à faire le même travail abrutissant avec sa tête ?

Être « né pour un petit pain », c’est rejeter les mirages de l’enrichissement personnel et de l’abrutissement au service d’autrui comme finalité. C’est faire de sa vie non pas un témoignage de la vacuité de celle-ci, mais plutôt une célébration de son caractère éternel, alors que la vie riche et pleine de sens, enracinée, est féconde de milliers d’autres pendant que celle, mondialisée et anglicisée, ne peut rien produire d’autre qu’un désert où plus rien ne poussera.

Être « né pour un petit pain », c’est affirmer à la face du monde, de ses tyrans et de ceux qui croient que tout s’achète, qu’il y a certaines choses qui ne se vendent pas, qu’ils y a ici des hommes et des femmes qui valent davantage que tout ce qu’ils ont à offrir. C’est planter un drapeau et déclarer à l’humanité qu’ici vit un peuple libre, sur une terre libre, que ce peuple vit dans sa langue, selon ses valeurs, et que ces conditions ne sont pas monnayables ou négociables.

Je suis né pour un petit pain et j’en suis fier.

De l’utilité sociale de la pédophilie
28 octobre 2008

Je lisais cette nouvelle où on apprend qu’une fillette de sept ans a été enlevée, violée, puis ramenée simplement une heure plus tard à son école. J’entends déjà en sourdine l’écho plaintif des faiseurs d’opinions réclamant davantage de répression et la fin des sempiternelles « sentences-bonbons ». Et si la vérité était ailleurs. Pire, ou mieux, et si les pédophiles avaient une utilité sociale?

On s’entend, personne ici ne va approuver la pédophilie. S’en prendre à un être sans défense, qui commence dans la vie, et le handicaper durablement en lui faisant connaître ce qu’il est trop jeune pour avoir besoin de connaître, c’est purement mal. Mais le mal peut-il être utile?

Par exemple, si personne ne souhaite avoir un cancer, sans l’explosion des cas de cancer depuis plusieurs décennies on fumerait toujours la cigarette dans les écoles. Sans l’accroissement des crises cardiaques et de l’obésité morbide, on n’aurait pas commencé à limiter la malbouffe. Sans Tchernobyl, aurait-on entrepris de mieux sécuriser l’énergie nucléaire? Mais encore: sans les épidémies de pestes buboniques, aurait-on commencé à appliquer de meilleures règles d’hygiènes? Et sans nos ancêtres préhistoriques qui ont brûlé vifs lors d’un incendie de forêt, aurait-on découvert la maîtrise du feu?

Ce que je dis ici, c’est que de tout événement négatif naît la possibilité d’un résultat positif. L’événement négatif ne peut être blâmé sans cesse pour ce qu’il est, mais plutôt acclamé pour les changements qu’il nous force à apporter.

À quoi aurait-il donc servi à nos prédécesseurs de blâmer le feu qui les brûle ou plus tard la maladie qui les frappe, à sacrifier des moutons ou des sorcières pour apaiser les Dieux en furie et faire couler la pluie ou arrêter l’épidémie par chance? À rien. L’eau qui épuise l’incendie et le force en retraite n’empêche pas le feu de revenir, pas plus que la fin d’une épidémie ne conjure le retour d’une autre.

L’Homme doit apprendre à s’adapter et à changer ce qu’il le rend vulnérable aux périls.

Ainsi, la solution au problème de la pédophilie n’est peut-être simplement pas d’emprisonner les pédophiles. Il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Il faudrait possiblement comprendre en quoi nos enfants sont devenus plus vulnérables qu’ils ne l’étaient autrefois, si tel est effectivement le cas.

Par exemple, autrefois, dans nos campagnes, les enfants étaient beaucoup plus souvent à la maison ou chez des proches. Ils aidaient pour les travaux avec la famille, les garçons avec leur père, les fillettes avec leur mère, et les sorties étaient plus encadrées, ou du moins elles avaient lieu dans un univers moins spacieux, plus simple. Les enfants avaient leurs moments de liberté, mais celle-ci s’exprimait dans un contexte où les gens se connaissaient davantage.

Aujourd’hui, par contre, c’est l’époque de la clef dans le cou, de l’autobus jaune ou bleu, des inconnus hasardeux qu’on aperçoit subrepticement derrière une triste clôture argentée. Plus personne ne se connaît, plus personne ne se parle. Un inconnu peut arrêter sa voiture, embarquer une fillette de sept ans, lui mettre son pénis dans la bouche ou à d’autres endroits infâmes et la laisser partir une heure plus tard pour aller chez une amie en lui disant « salut ma lolotte oublie-pas de te laver la figure » et personne ne se rend compte de rien. Nous sommes étrangers les uns pour les autres. Et c’est grâce à notre désunion et notre indifférence que peuvent prospérer de telles violences.

Conséquemment, avant de réclamer des peines toujours plus sévères pour les pédophiles comme d’autres ont brûlé des sorcières contre la peste, il faudrait peut-être mieux se regarder soi-même, passer davantage de temps avec nos enfants et leur offrir un futur où ceux-ci puissent se sentir en confiance toute la journée.

Car on aura beau arroser le feu, le piétiner, lui lancer de la chaux, l’insulter, lui cracher dessus, mettre de la terre sur lui, l’isoler ou lui couper l’oxygène, il reviendra toujours. Le problème n’est pas la pédophilie, mais notre mode de vie. Et y a pas de peines plus sévères, de castration, de registre public ou d’affichage de photos qui pourront régler ça.

Se choquer et s’indigner devant l’inacceptable, c’est facile. Se remettre en question, et essayer de changer un quotidien un peu trop impersonnel et compliqué qui nous rend vulnérables, voilà un défi plus épineux.