Ce n’est pas une crise: c’est un effondrement
3 décembre 2011

Une expérience qui a échoué
16 octobre 2007

« Vers le milieu du vingtième siècle, posséder une voiture était devenu un prérequis pour une citoyenneté de première classe aux États-Unis. Il était assumé que chaque adulte allait posséder une voiture et l’utiliser constamment pour les tâches les plus mondaines – aller au travail, aller manger, acheter de l’aspirine – et aussi pour quelques activités sacrées comme aller à l’église ou faire l’amour. L’environnement de tous les jours que l’Amérique a construit après la seconde Guerre Mondiale pour accomoder ce régime constituait une cassure radicale face aux traditions du design civique, avec tout ce qu’accompagne le douloureux cheminement d’essais-erreurs de ce qui marche et de ce qui ne marche pas, ce que nous appelons la culture acquise. Tout ceci a été jeté aux ordures. Le nouvel environnement a été conçu principalement pour les motoristes. […] Le problème est qu’on ne peut plus se permettre cet arrangement urbain. L’habitat humain centré sur la voiture, dominé par la voiture, peut maintenant être considéré – tout comme l’économie léniniste – comme une expérience qui a échoué. »

Home from Nowhere: Remaking Our Everyday World for the 21st Century, James Howard Kunstler, Touchstone, 1996, p. 59.

L’indépendance face au pic pétrolier
2 octobre 2007

Pendant que le PQ de Pauline Marois semble revenu au point zéro de la tergiversation et des sempiternelles « conditions gagnantes » (une formule qu’on a remplacée par le soi-disant don de clairvoyance de Mme. Marois pour comprendre le juste moment où la population québécoise serait fin prête à voter pour l’indépendance), et que le Parti Québécois semble s’enliser dans de nouvelles luttes électorales vaines ne menant pas à l’indépendance nationale – soi-disant l’article premier du parti – une nouvelle dynamique se met en place et les analyses du parti feraient bien de s’y consacrer: le pic pétrolier.

Comme j’écrivais dans Demain la crise?, la croissance exponentielle de la demande mondiale de pétrole et l’incapacité chronique à répondre à cette demande propulsera bientôt le prix du baril de pétrole à des sommets inégalés. Dans ce contexte, les pays détenant le pétrole auront un avantage GÉANT sur ceux qui n’en ont pas. Et le Canada en a du pétrole. Et beaucoup.

En effet, le Canada est maintenant le deuxième pays du monde quant aux réserves de pétrole, avec 179 milliards de barils en réserve (contre 250 milliards pour l’Arabie Saoudite, un chiffre qui pourrait être largement gonflé par le régime en place), dont 175 milliards viennent des sables bitumineux de l’Alberta. ((Oil and Gas Journal, Décembre 2004))

Jusqu’à tout récemment, ces réserves n’étaient pas comptabilisées, car avec un pétrole à 10-20$ le baril il n’était pas rentable de les exploiter. Désormais, avec un pétrole qui vogue allègrement vers les 100$ le baril, ces sables bitumineux se révèlent une source de profit inestimable pour le pays, et ce même si les redevances à l’État au Canada sont parmi les plus basses du monde.

Concrètement, l’Alberta, et par ricochet le Canada tout entier, vont s’enrichir considérablement grâce à la flambée du prix du pétrole.

Maintenant, comment convaincre les Québécois de la nécessité de se séparer si ce faisant nous nous privons de tous ces revenus qui mettront le pays à l’abri des pires conséquences de la crise économique qui découlera de l’effondrement économique découlant du pic pétrolier? Voilà un problème plus que primordial, car pour la majorité des gens ce ne sont pas des questions de culture, de langue ou de fierté d’avoir un drapeau à l’ONU qui les intéressent: ils veulent savoir s’ils seront plus riches ou non dans un pays souverain.

Évidemment, le Québec n’est pas démuni: notre hydro-électricité nous garantie des avantages sur d’autres pays qui n’ont pas de pétrole et en plus doivent s’en procurer pour faire fonctionner des centrales électriques. Mais la timidité de tous les gouvernants depuis une quinzaine d’années et leur refus de construire de nouvelles centrales nuisent à nos chances de pouvoir prospérer en vendant cette électricité à des États du nord-est des États-Unis qui sont en manque d’énergie abordable.

Bref, le Québec ne serait pas dans une situation désespérée en tant que pays indépendant, mais il ne disposerait pas des revenus que peut procurer la manne pétrolière actuelle (et future). Et si on demandait clairement aux gens ce qu’ils choisiraient entre un drapeau du Québec à l’ONU et une plus grande prospérité dans le contexte canadien actuel, il y a fort à parier qu’ils choisiront la seconde option.

Encore faudrait-il que le Canada se dote de politiques sociales et économiques permettant une redistribution optimale des revenus du pétrole albertain afin que tous puissent en profiter, et pas seulement les Albertains ou les plus nantis.

Voilà de la matière à réfléchir pour le Parti Québécois. Car c’est bien beau de rouler sa bosse pendant trente ans sur les espoirs (déçus) des gens, il arrive parfois un moment où même ceux-ci ne sont plus assez puissants pour opposer une autre réalité à l’inéparable lutte pour la survie quotidienne de ceux qui ne veulent surtout pas perdre leurs acquis.

La fin de partie
27 septembre 2007

Il semble de plus en plus probable que les États-Unis vont attaquer l’Iran. Il y a quelques semaines le Courrier International expliquait neuf indices qu’une guerre se préparait, et aujourd’hui on apprend par le Canard enchaîné que les services secrets russes on averti l’Iran qu’une attaque était imminente.

En clair, le plan israélo-américain serait de procéder à des attaques furtives contre les installations nucléaires (civiles) iraniennes, et ce avant la fin de 2007. Voilà pourquoi Moscou a livré des armes antiaériennes à Téhéran.

Mais un autre signe qui ne ment pas, c’est cette tournée américaine du président iranien Ahmadinejad, qui joue très gros et espère empêcher les États-Unis d’attaquer le pays avant qu’il n’ait complété la construction d’une arme nucléaire lui permettant d’assurer son auto-défense.

Mais ultimement, ne nous trompons pas. L’enjeu n’est pas le nucléaire. L’enjeu, c’est le pétrole. Comme je l’affirmais dans Made in China le véritable but des États-Unis est de s’accaparer des dernières ressources de pétrole de la planète en prévision du pic pétrolier (le moment où on atteint le maximum absolu de production de pétrole à l’échelle mondiale, mais dont l’aspect le plus dangereux est ce moment où l’offre de pétrole ne suffit plus à la demande) et d’empêcher la Chine et l’Inde de pouvoir avoir accès à suffisamment de pétrole pour assurer un développement économique leur permettant, à terme, de surclasser les États-Unis.

Car dans un contexte où le pétrole sera une denrée de plus en plus dispendieuse (et rare), seuls les pays assurant leur accès à cette source capitale d’énergie seront en mesure d’être compétitifs. L’enjeu, pour les États-Unis, est donc de s’assurer d’être le dernier pays en possession de pétrole à bas prix quand la crise économique, résultante de l’explosion des coûts de l’or noir, frappera.

L’Irak, l’Iran, l’Afghanistan, les républiques du Caucase, le Pakistan (malgré les démentis, les services secrets pakistanais, qui ont notamment été impliqués dans le financement des attaques du 11 septembre 2001, sont pratiquement une création de la CIA)… Washington s’installe un peu partout dans la région et bloque toute voie qui puisse permettre à la Chine de s’approvisionner en pétrole à long terme. Et quand le pétrole coûtera 200$ le baril – et il VA coûter 200$ le baril d’ici quelques années – les États-Unis seront en excellente position pour maintenir leur empire et auront déjà leurs soldats-pions sur place pour protéger leurs intérêts pendant que les pays émergents annihilent leur croissance dans la recherche désespérée d’énergie.

Aux échecs, on appelle ça l’analyse d’une transition vers la fin de partie. Quand il y a moins de pièces sur le jeu et qu’il ne suffit plus de penser en terme de calculs tactiques à court terme mais plutôt en concepts stratégiques à long déploiement et aux conséquences de ceux-ci, il faut non seulement imaginer les transformations possibles en terme de matériel existant, mais l’aspect du jeu après de nombreux échanges effectués. Bref, il faut prévoir la fin de partie, ce moment où il ne reste plus que quelques pièces et où les objectifs de chacun sont clairs et précis et où seule la bonne application de la technique peut vaincre.

Cette fin de partie, c’est celle du monde de l’après-pétrole à bas prix et cet échiquier, c’est notre planète.

Demain, la crise?
26 septembre 2007

Je suis en train de lire un livre très intéressant: The Coming Economic Collapse, de Stephen Leeb. ((The Coming Economic Collapse, Stephen Leeb, Warner Business Books, 2006, 211 pages.)) Ce qui est intéressant dans cette oeuvre, c’est que c’est un ouvrage grand-public, destiné à la fois au citoyen lambda et à l’investisseur financier, et que c’est écrit par un auteur qui a une certaine crédibilité: il avait auparavant prévu le boom financier des années 90, puis la débâcle des technos en 2000, et si sa proposition d’un baril de pétrole à 100$ dans son livre The Oil Factor, publié en 2004, avait bien fait rire au début, on constate de plus en plus qu’il a du flair.

Dans « The Coming Economic Collapse », Leeb base son analyse notamment sur la théorie de l’effondrement des sociétés complexes de Tainter, qui a écrit le livre The Collapse of Complex Societies et qui démontre de quelle façon c’est la perte de ressources énergétiques capitales et l’incapacité des élites à modifier la société pour faire face à ce manque qui sont à la base de la chute d’une civilisation.

Pour résumer cette théorie, plus une société évolue et se complexifie, plus elle est en mesure d’exploiter avantageusement de nombreuses ressources Au début, le gain est immense, mais au fur et à mesure que la société continue de se complexifier les gains diminuent, jusqu’au moment où la complexité de la société est un handicap qui se révèle plus coûteux que les gains escomptés. Et c’est à ce point crucial que les élites doivent jouer leur rôle: sauront-elles reconnaître la situation et s’y adapter ou perpétueront-elles un mode de vie et une façon de faire qui entraîne à la chute?

Par exemple, l’empire romain a crû en asservissant ses voisins, pour obtenir notamment les précieuses ressources que sont l’énergie humaine des esclaves. Au fur et à mesure que Rome étendait son influence, cependant, les gains réalisés par le contrôle sur tous ces territoires étaient progressivement contrebalancés par des infrastructures civiles importantes, une lourde bureaucratie et une riche élite qui accumulait une richesse non productive pour la société. Si bien qu’à la fin Rome n’a non seulement pu contenir ses nouveaux territoires, mais elle a perdu jusqu’à son berceau d’origine.

Si on remplace l’énergie de l’esclave par la forme d’énergie hautement plus performante qu’est le pétrole, on retrouve la même situation: notre société est basée, organisée, structurée autour du pétrole à bas prix. À aucun moment dans l’histoire de l’humanité n’a-t-on vu une telle démocratisation d’une source d’énergie comme c’est le cas avec le pétrole aujourd’hui. Que ce soient nos banlieues, notre nourriture du Mexique, nos vêtements d’Inde, nos technologies du Japon, tout notre mode de vie dépend du pétrole.

Et la demande de pétrole va bientôt dépasser l’offre, transformant cette ressource à bas prix en une denrée rare. Et selon Leeb, c’est cette rareté du pétrole qui risque d’entraîner le monde dans une crise économique telle que les fondements de notre société, depuis notre État moderne jusqu’à notre façon de concevoir l’urbanité, en seront profondément modifiés.

« Éventuellement, le pétrole à 200$ le baril forcera le monde, de par l’action du libre-marché, à consommer moins de pétrole et à dépendre davantage d’énergies alternatives. Le plus vite nous pouvons développer une énergie durable, le moins seront difficiles les prochaines années. Et même si nous devons nous acheminer vers une société moins complexe, une source d’énergie alternative va rendre le changement plus facile et va amortir la chute.

Cependant, il y a un problème. Mettre en place une source d’énergie alternative et durable risque de prendre du temps – des décennies, en fait. L’effort demandé sera également très important – du genre de celui d’une guerre majeure. À moins que nous commencions dès maintenant – et même maintenant il est peut-être trop tard – nos chances de succès sont minces. » ((Ibid., p. 128))

En clair, ce que Leeb nous explique, c’est que ce moment-clef où les élites doivent jouer leur rôle et modifier en profondeur une société pour l’adapter à l’incapacité d’obtenir assez d’une ressource pour assurer la survie du système, ce moment c’est maintenant. Dès aujourd’hui, nos élites politiques doivent trouver une façon de préparer l’après-pétrole, c’est-à-dire le passage d’une société basée sur le pétrole à bas prix à une société qui pourra utiliser le pétrole à diverses fins mais qui ne le gaspillera pas dans des voitures ou du plastique jetable.

Kyoto, dans cette optique, est un bon début. Le vrai but de l’accord n’est peut-être pas réellement la diminution des gas à effet de serre (de tout temps des modifications climatiques ont eu lieu, et plusieurs croient que les cycles solaires ont davantage d’impact sur le climat actuel que l’activité humaine), mais plutôt de trouver un moyen de réduire la dépendance au pétrole sans pour autant créer une panique. Bref, une façon de changer la société et de la transformer d’une société complexe à une société plus simple tout en douceur.

Cependant, le refus de l’administration Bush (et de son laquais de service Harper, qui ces jours-ci se pavoise devant le think-tank d’extrême-droite qu’est le Council on Foreign Relations) de miser sur une diminution de la consommation du pétrole et son aventure pour aller en contrôler pratiquement les dernières ressources non-exploitées de la planète en Irak se justifient également. Car si les États-Unis étaient le seul pays à diminuer sa consommation de pétrole, d’autres pays (comme la Chine ou l’Inde) pourraient les rattraper en se servant de cette énergie toute-puissante pendant que l’Oncle Sam vit dans le marasme.

Étrangement, il ne semble pas y avoir de solution nationale. D’un côté le pays qui applique Kyoto ou qui se prépare à l’après-pétrole se trouve désavantagé face aux autres pays et voit son économie dévastée, avec tout son lot de souffrance. Et d’un autre, le pays qui refuse de considérer l’après-pétrole et qui se bat pour mettre la main sur les dernières ressources disponibles fonce à toute vitesse vers un mur, celui du pic pétrolier, et encore une fois le résultat est une crise économique et une économie dévastée.

Peut-être qu’au fond, l’enseignement utile ici est la nécessité d’une solution mondiale, c’est-à-dire l’implantation d’une forme de gouvernement prenant des décisions pour l’ensemble du genre humain et décidant, pour notre plus grand bien, de réduire notre dépendance au pétrole.

Sauf qu’à moins de pouvoir établir ce gouvernement mondial d’ici quelques années et de faire les changements majeurs qui s’imposent, il semble de plus en plus inévitable que nous allons vivre une crise économique majeure sans précédent.