Le feu qui couve
8 octobre 2011

Il y a un travers du peuple québécois que j’aimerais voir changer: le culte de l’unanimité. On gaspille en ce moment quantité d’énergie, au sein du mouvement indépendantiste – les Québécois parmi les Québécois – à tenter de se convaincre les uns les autres de joindre tel ou tel parti ou de rester dans tel parti ou encore de quitter l’arène politique pour joindre la rue, etc. La scène indépendantiste n’est plus un lieu d’échanges et d’idées, de prises de position, mais un gigantesque trottoir de maraudage où chacun tente de convaincre l’autre de le joindre dans LE BON CHEMIN, le SEUL bon chemin. On dit des personnes qu’elles peuvent s’améliorer; il devrait en être ainsi des peuples.

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Historiquement, cette attitude typiquement québécoise se comprend: puisque nous sommes les descendants d’un peuple canadien-français ayant été ravagé par un ethnocide, le fait de se tenir les uns les autres en petites communautés « tissées serrées » a toujours constitué une manière de nous défendre. Aucun mouvement ne pouvait naître sans qu’il ne devienne l’expression d’une partie de l’âme collective des Québécois, cette unanimité ressentie et qui s’exprimait spontanément.

Cette façon que nous avons toujours eu de ne bouger que lorsque tous regardaient dans la même direction a mené aux plus grandes paralysies et aux plus grandes victoires de notre Histoire. Pendant des années, voire des décennies, rien ne se passait puisque nous étions divisés, et puis soudainement l’union sacrée se faisait et un changement drastique s’opérait. Il en fut ainsi en 1837; il en fut ainsi dans l’opposition aux guerres de l’Empire; il en fut ainsi lors de la Révolution tranquille.

Ce qui se produit en ce moment est extrêmement fécond. Tout comme la plus grande source d’énergie produite par l’Homme l’a été en divisant des atomes, l’opposition qui nous anime, les divisions, les chicanes (auxquelles l’auteur de ces lignes participe avec joie), les débats, consacrent simplement la fin d’une période d’unanimité et le retour d’une longue gestation en vue d’un nouveau mouvement collectif énergique et créatif.

En principe, il n’y a rien de mal avec le désir d’unanimité à l’origine des divisions actuelles. Tout comme certains individus traumatisés ont de la difficulté à vivre leurs émotions sur le moment – ils emmagasinent jusqu’à l’explosion – certains peuples s’actualisent difficilement. Nous en sommes simplement à une période de notre Histoire où l’idée d’indépendance est toujours la seule capable d’assurer notre mieux-être collectif mais où une large partie de la population ne se sent interpelée que par ce qui touche son individualité.

Se réapproprier notre idéologie collectiviste

Le problème, actuellement, est qu’une grande partie du mouvement indépendantiste n’arrive pas à prendre acte de la transition qui s’est opérée. Elle croit encore qu’il suffit de convaincre des indécis pour arriver jusqu’au Grand Soir. La vérité – et il faut y faire face – est que ces personnes ne sont pas indécises, ne sont même pas fédéralistes: ce sont des individualistes qui ont été éduqués au sein d’une société ayant perdu contact avec toute forme de collectivisme.

Or, en cherchant absolument à recréer de force l’unanimité, en édulcorant leur discours jusqu’à le rendre totalement imbuvable, certains indépendantistes ralentissent simplement le mouvement normal de libération du peuple québécois. Plutôt que de comprendre que le problème vient de la faillite bien temporaire des valeurs collectivistes et qu’il vaudrait mieux assumer son attachement à ces valeurs, ceux-ci font de la gymnastique intellectuelle pour tenter d’arrimer le projet d’indépendance à des valeurs individualistes totalement opposées à celui-ci. C’était exactement ce que je reprochais à Philippe Leclerc (et à Option Nationale) dans mon dernier texte.

La seule manière de faire progresser le peuple québécois est d’embrasser et de célébrer ces valeurs collectivistes. Il faut cesser de vouloir créer l’unanimité et accepter d’être minoritaire dans son camp comme un tison qui couve et qui attend le bon moment pour rallumer la flamme. Si on dilue notre discours pour proposer une indépendance désincarnée et à genoux devant les minorités, par exemple, on donne la victoire aux individualistes et on renie nos valeurs collectivistes qui imposent la protection de la COLLECTIVITÉ QUÉBÉCOISE avant celle de chacun des individus vivant sur le territoire de cette collectivité.

Qu’on me permette d’être clair: la division qui s’opère actuellement au sein du mouvement permet de départager les vrais indépendantistes (collectivistes) des faux indépendantistes (individualistes). Et croyez-moi, il y en a de chaque groupe dans chacun des partis. Ce problème touche exclusivement les indépendantistes parce que les fédéralistes ont déjà été forcés il y a bien longtemps d’adopter l’individualisme quand ils se sont rendus compte que la seule façon de garder les Québécois dans le Canada était de célébrer leur individualité et de cultiver leurs différences individuelles.

Si on veut réellement faire bouger les choses, la première étape est de reconnaître que l’unanimité chez les indépendantistes est IMPOSSIBLE pour le moment . Il n’y aura plus d’alliance sacrée au sein d’un seul parti parce qu’il faudra prendre le temps de rebâtir non seulement un véhicule d’accession à l’indépendance, mais également un discours essentiellement collectiviste et dénué de faux-compromis proposé par des mollassons qui se pensent indépendantistes mais qui sont surtout individualistes.

À partir du moment où on reconnaît que cette alliance est impossible, il faut célébrer non seulement l’éclatement du Parti Québécois, mais préparer la reconstruction d’un mouvement indépendantiste devenu certes minoritaire, voire marginal, mais authentique et composé d’individus adhérant à une même vision collectiviste de la gestion des affaires publiques. Des individus qui n’ont pas comme but de tenter de convaincre le voisin ou qui attendant l’unanimité du peuple québécois pour agir, mais qui s’informent eux-mêmes et s’organisent pour être prêts lorsque toute crise de l’idéologie individualiste se manifestera (ce qui peut se produire à tout moment).

Les choses peuvent changer rapidement. Qu’on s’organise, qu’on cesse de vouloir convaincre tout le monde et qu’on se débarrasse du vieux bois pourri qui empêche la flamme de la liberté COLLECTIVE de renaître des cendres de l’ordre ancien.

Le vote stratégique
16 septembre 2008

Signe que le Bloc Québécois commence à sentir la soupe chaude (et que le NPD a le vent dans les voiles), celui-ci a lancé une campagne de dénigrement du parti de Jack Layton sous le slogan: « 1 vote pour le NPD = 1 vote pour Harper ». On peut voir ce type de pancartes notamment dans la circonscription de Jeanne-Le Ber, où la division du vote fédéraliste avait permis au Bloc de se faire élire lors des dernières élections.

L’idée n’est pas nouvelle: les Libéraux de Paul Martin l’avaient déjà utilisée en 2006 pour attaquer le NPD quand ils avaient réalisé qu’ils risquaient de perdre le pouvoir et c’est un stratagème qui revient régulièrement lorsqu’un parti majeur sent le tapis de dérober sous c’est pied. C’est la stratégie de la dernière chance: le vote stratégique. On essaie de convaincre les électeurs de se boucher le nez et de voter pour un parti qu’ils n’appuient pas pour éviter de se retrouver avec un gouvernement qu’ils détestent encore plus.

Le problème avec cette stratégie, c’est qu’elle nuit à l’esprit démocratique d’une élection et éloigne les électeurs d’un gouvernement qui pourrait être plus près de leurs valeurs et de leurs idéaux.

En effet, que vaut un vote, au juste? A-t-on déjà vu un seul vote faire une différence? A-t-on déjà vu un député se faire élire avec 34 563 votes devant un adversaire qui en aurait eu 34 562? Ça prend beaucoup d’humilité pour le reconnaître, mais individuellement notre vote ne change rien au résultat. Ce vote n’est qu’un poil de gorille, une goutte d’eau dans la piscine ou un grain de pollen perdu dans l’air. Sa présence passe inaperçue, son absence ne crée pas de manque.

En fait, individuellement, la seule raison justifiant de voter est le sentiment d’avoir fait tout ce qui était possible de faire pour exprimer ses valeurs, ses idéaux, sa conception de ce que doit être un bon gouvernement. Entre deux élections je suis passif, je me contente d’être le spectateur morose du grand cirque politique, mais lorsqu’on me demande mon avis je le donne au mieux de mes connaissances et en accord avec ce que je considère être le meilleur choix pour le futur.

C’est la seule raison qui justifie de voter, individuellement.

Or, collectivement, le vote est ultra-puissant. Il fait ou défait les gouvernements, il brise des carrières, détruit des hommes ou en consacre d’autres. Il constitue le grand TOUT du système, l’ignition donnant sa force et son mouvement à la machine gouvernementale. Si je peux contrôler le vote collectif, je contrôle l’issu de l’élection et je serai celui qui influencera les politiques du gouvernement. Le problème, c’est que je ne contrôle que mon vote.

Collectivement, le vote n’est donc que l’amalgame des idéaux et des valeurs de chaque individu. Il est la somme des espérances, craintes, espoirs et appréhensions de chaque citoyen. Il est le ciment qui attend un peu d’air pour prendre et se figer jusqu’aux prochaines élections.

Or, quand on choisit de voter stratégique, on pervertit l’ensemble du processus. Individuellement, on gaspille son vote en appuyant un parti suboptimal qui ne représente pas au mieux ses valeurs et ses intérêts. On se prive donc de cet éternel droit de se plaindre qui est le luxe de ceux qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour faire valoir ce qu’ils croyaient être juste. Collectivement, on annihile les choix légitimes de nos concitoyens en refusant d’être la courroie de transmission permettant aux idéaux de chacun de pouvoir s’exprimer politiquement.

Suivez bien mon raisonnement: si individuellement mon vote ne vaut rien mais que collectivement il est ultra-puissant, en votant « stratégique » non seulement je m’empêche de voter pour le meilleur parti mais en plus j’essaie d’utiliser la puissance du vote collectif non pas au service de mes valeurs et de mes intérêts, mais plutôt pour faire plaisir à un parti qui voit ses appuis diminuer.

En somme, puisque mon vote ne change rien, il ne sert à rien de voter contre un-tel ou pour qu’un-tel puisse battre un-tel autre ou utiliser n’importe quelle autre logique tordue. Mon vote est la preuve de mon existence politique. Si je ne l’utilise pas au mieux de mes valeurs et de mes convictions, il ne sert à rien. Il a la même valeur que celui qui ne se déplace pas voter. En fait, il vaut moins que celui qui s’abstient, car ce dernier le fait peut-être par considération politique et exprime ainsi ses valeurs à la face de la démocratie, alors que celui qui vote stratégique mentit sur ce qu’il est, sur ses idéaux et contribue à empêcher que de la somme des valeurs et idéaux de l’ensemble de la population jaillisse une vérité permettant l’élection d’un gouvernement nous représentant davantage.

Au fait, quel serait le résultat si le vote stratégique fonctionnait et que des dizaines de milliers de sympathisants du NPD votaient pour le Bloc à chaque élection pour bloquer un autre parti? Le NPD ne serait jamais élu et tous ceux qui auraient voté Bloc en se pinçant le nez auraient perdu leur vote, purement et simplement.

Voter stratégique, c’est donc l’apanage des menteurs, des manipulateurs et de ceux qui auront perdu tout droit de se plaindre devant le résultat final. Ils auront gaspillé leur vote, travesti leur réalité et perverti le processus démocratique. Un vote stratégique, c’est un vote perdu.

Car un vote pour le NPD n’est pas un vote pour Harper. C’est un vote pour le NPD. Un vote exprimant la conviction, très personnelle, que le NPD est le meilleur parti pour gouverner ce pays. Et un vote reconnaissant que je ne changerai rien, individuellement, au résultat, mais que je peux voter selon ma conscience et mes valeurs.


À vendredi ou samedi…