Le génocide des pauvres
8 mars 2010

Pendant qu’on nous demande de nous serrer la ceinture, de faire des efforts, bref, de nous appauvrir, on apprend aujourd’hui que le Canada est un des pays au monde imposant le moins ses entreprises. Si des pays comme le Japon et les États-Unis – pourtant pas des républiques socialistes – ont des taux d’imposition avoisinant le 40%, le Canada a une cible de près de 25% d’ici deux ans, et le Québec, en gros Wal-Mart de la copie bon marché, offre 11,9%. Et si, en gagnant cette course aux bas impôts, on ne contribuait pas simplement à accepter l’inacceptable?

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En effet, il faudra un jour se poser la question. La logique néolibérale est simple: puisqu’on ouvre toutes grandes les frontières, les entreprises sont en compétition les unes contre les autres. Ainsi, si des pays leurs imposent des normes environnementales, sociales ou financières « trop » sévères, elles quittent pour un endroit plus laxiste. Alors, dites-moi, à quand l’imposition zéro?

Illustrons en exagérant: pourquoi se contenter de baisser un peu les impôts, d’attendre qu’une autre nation les baissent davantage, puis les rebaisser de nouveau? Pourquoi ne pas simplement abolir les impôts des entreprises? On pourrait même imaginer leur offrir de l’argent, des bâtiments neufs, des subventions. Et pourquoi pas des toilettes en or? Puisque l’État est incapable, selon les tenants de la droite économique, de la moindre efficacité, il faut jouer le jeu de la compétition et assurer aux entreprises un cadre financier leur permettant de faire des milliards de dollars sans jamais redonner le moindre sou à la collectivité. Et on appelle cela le progrès? Et on appelle cela « compétitivité »?

En fait, ce n’est pas seulement au niveau des impôts aux corporations que l’État se délaisse de son rôle de redistribution de la richesse. Comme je l’écrivais ici, le Canada a également un des taux d’imposition des particuliers aisés parmi les plus faibles au monde. Seulement 27% d’imposition pour un individu seul gagnant 167% du revenu moyen; des pays comme le Danemark, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas imposent à plus de 40% ces individus qui ont les moyens de payer. Et – surprise, surprise – ce sont également des pays parmi ceux-ci qui ont le plus faible taux de pauvreté des personnes en âge de travailler. Le lien doit être répété: l’impôt permet la redistribution de la richesse; les pays qui imposent moins leur population sont également ceux où il y davantage de pauvreté.

Un génocide des moins-nantis

Avec la pauvreté issue d’un manque de redistribution de la richesse vient, immanquablement, la mort. On savait déjà que le système de santé états-unien, par exemple, qui n’offre pas la moindre protection à plus de 47 millions de personne, entraîne la mort de plus de 101 000 personnes par an. On apprend, aujourd’hui, sur le blogue de Jean-François Lisée, qui cite une étude du British Medical Journal, que c’est plus de 1,4 millions de personnes qui meurent, ANNUELLEMENT, à cause des inégalités sociales, dans les trente pays les plus développés.

Dès que le coefficient de Gini, qui calcule ces écarts, dépasse 0.30, le nombre de morts augmente en flèche. Si 103 personnes meurent de l’inégalité au Canada (Gini 0.301), c’est plus de 11 000 en Angleterre (Gini 0.326), 16 000 en Italie (Gini 0.347), 883 000 aux États-Unis (Gini 0.357) et 425 000 au Mexique (Gini 0.480)! Soyons clair: l’inégalité tue. Tout ce qui permet au coefficient de Gini d’augmenter, que ce soient les baisses d’impôts aux mieux-nantis ou les hausses de tarifs pour la classe moyenne et les plus pauvres, résulte en la mort d’individus.

Or, il n’est que trop facile de se déresponsabiliser du fait que ces morts ne sont pas nécessairement visibles. Si on prenait 1,4 millions d’individus, qu’on les entassait dans des camps de concentration avant de les enfermer dans des chambres à gaz, tout ceci sous la direction d’un seul homme, on descendrait dans la rue, avec justesse, et on exigerait la tête du dictateur. Ce crime-là est inhumain. Tuer 1,4 millions d’individus de cette façon, c’est impensable.

Mais si on tue 1,4 millions de personnes par les milliers de mains d’un système économique bien huilé, personne ne bronche. Quand un homme meurt du cancer des poumons parce qu’il a travaillé dans des mines insalubres pour survivre, personne ne réagit. Quand une femme se prostitue pour payer les comptes, attrape le SIDA ou se fait battre à mort, ce n’est qu’un fait divers. Quand un enfant de douze ans sniffe de la colle pour oublier la tragédie de son quotidien, ce n’est qu’une histoire pathétique de plus, au mieux de la matière première pour journalistes en mal de pipole.

Les mêmes morts; seule la manière de les tuer qui diffère. D’un côté, la mort est organisée, planifiée, voulue, souhaitée, de l’autre elle est le résultat de la soi-disant faiblesse de personnes qu’on a laissé seules à elles-mêmes, des dommages collatéraux dans une société qui, au nom de la compétitivité, a fait de la loi de la jungle sa raison d’être. D’un côté, les morts justes, les victimes d’Holocaustes qu’on célèbre à chaque année avec des fleurs et des minutes de silence; de l’autre, des inconnus, des « faibles » qu’on lance dans la fosse commune de l’oubli.

Pourtant, une mort, une seule mort d’une personne qui a été privée de la chance de voir le soleil se lever un autre matin, est une mort de trop. Qu’on tue avec une machette, dans des chambres à gaz, sur une chaise électrique, avec une cuillère à crème glacée dans l’oeil ou en laissant les inégalités transformer notre société en tombeau des plus démunis, le résultat est le même: on se prive du talent d’un individu, et on laisse les plus faibles crever, comme dans la nature, comme chez les animaux. On commet l’indéfendable; d’un eugénisme à la Hitler ou d’un génocide mécanique des plus démunis, le résultat est le même: l’homme redevient animal, il se saborde, il détruit son âme et sa conscience.

Non, ce refus d’imposer les mieux-nantis, entreprises ou individus, ne constitue pas un fait divers. C’est la prémisse d’un changement de l’ordre social, d’une attaque non seulement contre l’État-providence, mais également contre la civilisation, contre nos valeurs humaines, contre cette conception que la vie est sacrée et que chaque humain a le droit de la vivre pleinement.

Peu importe les discours, peu importe les arguments économiques fallacieux d’économistes à la solde de leurs propres intérêts, et peu importe les manigances et les sermons quant à l’importance du serrage de – notre – ceinture, toute cette mécanique génocidaire et violente débute d’un système qui utilise les humains comme autant de boulons d’une complexe machine alors que ceux-ci devraient constituer, précisément, la finalité de toute entreprise.

Qu’on nous demande, aujourd’hui, d’accepter ces morts, de consentir à la diminution de notre niveau de vie pendant qu’on laisse les entreprises et les mieux-nantis continuer leur party, n’est pas seulement indécent: c’est criminel.

S’il y avait un semblant de justice sur la Terre, ceux qui votent de tels budgets, qui façonnent de telles politiques, et ceux qui en font la promotion, seraient jugés pour crimes contre l’humanité et collaboration à commettre ces crimes.

La pauvreté n’est pas innée ni volontaire; elle est la résultante de choix politiques. Notamment celui de ne pas imposer plus équitablement les entreprises et les mieux-nantis.

Il faut hausser les impôts, pas les tarifs!
9 octobre 2009

Une récente étude du Conference Board du Canada a démontré que le Canada se classait au 15e rang sur les 17 pays les plus industrialisés au niveau de la pauvreté des personnes en âge de travailler. Seuls le Japon et les États-Unis, véritables cancres, font pire. Quelle est la recette des quatorze autres pays? Une meilleure imposition des plus fortunés, entre autres, permettant une redistribution optimale de la richesse et une réduction des inégalités sociales.

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En effet, quand on y regarde de plus près, on peut dégager une constante des pays faisant mieux que le Canada: ils imposent plus lourdement ceux qui ont les moyens de contribuer davantage.

Personne seule sans enfant à 167% du revenu moyen
Impôt plus contribution de l’employé moins bénéfices en argent en fonction du revenu brut ((Taxing Wages 2008 – OECD © 2009 – ISBN 9789264049338, Table II.3c. Evolution of the tax burden, 2000-2008Single persons without children at 167% of average earningsIncome tax plus employee contributions less cash benefits as a % of gross wage earnings ))
Pays Pourcentage d’imposition
Danemark 49.6
Belgique 49.3
Allemagne 45.6
Pays-Bas 41.1
Autriche 38.1
Suède 37.2
Finlande 37.2
Italie 36.0
Norvège 36.0
France 33.3
États-Unis 30.5
Angleterre 30.3
Australie 28.7
Islande 28.4
Canada 27.0
Suisse 26.5
Japon 24.3

En fait, à l’exception de la Suisse, tous les pays industrialisés qui réussissent mieux que le Canada dans ce domaine demandent un plus grand effort à ceux des leurs qui sont plus fortunés. Le Danemark, dont le taux d’imposition pour ses mieux-nantis est le plus élevé des pays de l’OCDE, arrive premier non seulement en ce qui concerne la pauvreté de sa population en âge de travailler, mais également au niveau du coefficient de Gini, mesurant les inégalités sociales.

Or, à une époque où on nous parle de hausser les tarifs pour financer le déficit, ne s’agit-il pas précisément d’aller à contre-courant de ce qui fonctionne ailleurs? En haussant les tarifs, on s’attaque aux plus défavorisés tout en épargnant ceux qui ont plus que profité des baisses d’impôts accordées aux mieux-nantis depuis une décennie. On contribue donc à augmenter la pauvreté de la population en âge de travailler, nous éloignant encore davantage du terrible mensonge de l’abolition de la pauvreté des enfants (si on veut éliminer la pauvreté des enfants, il faut éliminer la pauvreté des parents; cela semblait trop difficile à comprendre pour les parlementaires en 1989), faisant porter sur les épaules de la classe moyenne et des plus pauvres le fardeau d’un déficit qu’explique en grande partie les baisses d’impôts consenties aux plus riches.

Bref, ce que démontrent ces statistiques, c’est qu’il faut agir autrement. Si on désire réduire la pauvreté tout en renflouant les coffres de l’État, il faut aller chercher l’argent là où elle se trouve, c’est-à-dire dans les poches des plus favorisés d’entre nous. Il s’agit non seulement d’une question de redistribution de la richesse, mais également une question de cohésion sociale et de développement harmonieux du pays.

Il est plus que temps de se débarrasser du tabou des hausses d’impôts et d’en parler honnêtement, sans complexe. Il en va du mieux-être non seulement de la classe moyenne et des plus pauvres, mais également du pays dans son ensemble.

Maintenant, quel gouvernement aura le courage de nous faire rattraper ce retard? Et quels médias traditionnels, dont la plupart sont propriétés de riches hommes d’affaires, relaieront le message de cette nécessité?

Déficit: et si on haussait les impôts des plus fortunés?
19 septembre 2009

L’utilisation du bâillon pour forcer l’adoption d’une loi permettant les déficits, hier, n’était certes pas élégante, mais le Parti Libéral n’avait pas le choix: l’opposition péquiste obstruait systématiquement le projet de loi. Dans une scène digne des meilleures tragico-comédies, on a assisté à la confrontation entre un parti soi-disant social-démocrate demandant l’équilibre budgétaire alors que le parti soi-disant davantage à droite arguait au sujet de l’importance de protéger nos services. Le monde à l’envers, ou une énième preuve de l’interchangeabilité des deux principaux partis?

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En fait, la théorie économique donne raison au Parti Libéral: en période de récession, il faut permettre les déficits afin d’utiliser l’État comme levier pour stimuler la demande et relancer l’économie. Le problème – et là où tant le PLQ et que le PQ ont failli – c’est qu’alors que l’économie prenait du mieux, on a préféré financer de généreuses réductions d’impôts pour les plus riches plutôt que de s’attaquer au fardeau de la dette, pourtant le troisième poste financier dans le budget. Dans la décennie 1998-2007, par exemple, sous deux gouvernements différents, le taux implicite d’imposition du quintile supérieur est passé de 27,3% à 22,9%. ((Statistique Canada, Tableau 202-05011, Impôt sur le revenu, selon le type de famille économique et les quintiles de revenu après impôt, dollars constants de 2007, annuel )) Cette réduction de la contribution des plus fortunés s’est faite en douceur, d’une manière constante, et lorsque le Parti Libéral a succédé au Parti Québécois en 2003, il n’a fait que poursuivre le même travail.

Or, à un moment où on parle encore une fois de hausser les tarifs et de s’attaquer ainsi aux plus fragiles d’entre nous, ces (trop) généreuses baisses d’impôts font office de véritable gifle au visage à ceux qui aspirent seulement à joindre les deux bouts et à qui on demande payer pour les folies des plus fortunés. Osons le dire franchement: nous ne serions pas dans un tel déficit sans ces baisses d’impôts.

Le Parti Québécois, en se contentant de répéter le même vieux discours usé de la droite bonne gestionnaire, s’attache à un passé très peu reluisant. Les blessures de l’ère Bouchard sont encore vives, et ce n’est pas en les réactivant que le parti gagnera beaucoup d’appuis. Entre 1995 et 1998, durant les trois années du très conservateur premier mandat de Lucien Bouchard, les écarts sociaux ont littéralement explosé. Le coefficient de Gini sur le revenu total, qui permet de mesurer ces écarts, est passé de 0,401 en 1995 à 0,421 en 1998, soit une hausse de deux points en quelques années! (( Statistique Canada, Tableau 202-07051,2,7
Coefficients de Gini du revenu du marché, total et après impôt, selon le type de famille économique, annuel (nombre) )) Il s’agissait de la hausse la plus spectaculaire des inégalités sociales depuis que Statistique Canada a commencé à compiler ces statistiques en 1976. Pour donner un ordre de grandeur, ce coefficient n’a varié que de cinq points en trente ans; 40% de cet écart a eut lieu durant les années du déficit zéro de Lucien Bouchard. Se réclamer de cet héritage, comme le fait le PQ, c’est un peu comme se préparer à faire le marathon en béquilles.

Nous avons vécu une formidable période de prospérité, mais le party est fini. Ce sont ceux qui ont le plus profité de la générosité de gouvernements très sensibles au sort des plus fortunés qui devraient contribuer aujourd’hui. Ce n’est ni à la classe moyenne ni aux moins fortunés de réparer les pots cassés en subissant des hausses de la TVQ ou des tarifs.

Le gouvernement actuel fait le bon choix en acceptant le déficit; il doit maintenant faire un meilleur choix encore en annulant les baisses d’impôts accordées aux plus favorisés.

En aura-t-il le courage ou la faiblesse d’une opposition tout aussi acquise que lui aux privilèges de cette minorité lui permettra-t-il d’esquiver cette tâche plus qu’essentielle?

Les jeunes libéraux: reliques du passé?
10 août 2009

L’argent, ça se prend quelque part. Les baisses d’impôts successives des gouvernements du Parti Québécois et du Parti Libéral ont privé l’État québécois des milliards nécessaires pour équilibrer son budget. Et aujourd’hui, maintenant que le rouge s’affiche sur tous les tableaux de bord, propose-t-on de corriger cette erreur? Non, évidemment. Les jeunes libéraux, ces jeunes-vieux ayant un intérêt poussé pour le pouvoir et les idées de droite, sévissent de nouveau en exigeant des hausses de tarifs.

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C’est presque devenu un rituel. Le Parti Libéral se sert des jeunes Libéraux, année après années, pour tester la réaction de la population à diverses mesures controversées. Baisses d’impôts, hausses des frais de scolarité, péages routiers… Autrefois, on envoyait les jeunes hommes se faire massacrer dans les tranchées; désormais on se sert de leur jeunesse pour donner l’impression d’avoir des idées originales même si celles-ci sont vieilles comme Reagan et ont déjà prouvé leurs échecs à de nombreuses reprises.

Hausser les tarifs, vous êtes sérieux? Je ne vais pas me répéter: le concept de l’utilisateur-payeur profite à la minorité qui possède le luxe de tout utiliser pendant que la majorité en subit les frais. Un petit quatre ou cinq dollars par ci ou par là, c’est du petit change pour celui qui gagne 75 000$ par année, mais c’est le repas du midi pour l’autre qui peine à joindre les deux bouts. Si vraiment on désire imposer le concept de l’utilisateur-payeur, qu’on le fasse en fonction des revenus, comme je le proposais dans ce texte. Tout le monde possède une carte électronique, et le coût d’un service « X » n’est pas en dollars, mais en pourcentage du revenu; ainsi le fardeau pour chaque citoyen est le même. Mais là, attendez, je parle du vingt-unième siècle ici. Les jeunes libéraux en sont encore au dix-neuvième.

Oh, heureusement, ceux-ci jouissent de l’aide de leur grand ami André Pratte, qui nous rappelle à quel point la minorité d’entre nous fut chanceuse d’avoir profité de généreuses baisses d’impôts ayant placé les comptes publics dans l’état précaire actuel. Et Pratte, au fait, reconnaît-il que ces baisses d’impôts furent une erreur? « Augmenter les impôts? C’est la mesure la plus néfaste qui soit pour la croissance économique. » Merci André. Toujours utile d’avoir ton opinion. Je n’aurais jamais deviné que tu allais dire cela.

Et puis, au fait, est-ce qu’un pays comme le Danemark constitue le cancre des pays européens au niveau de sa croissance économique? Il est le pays imposant le plus adéquatement ses citoyens, avec un taux d’imposition de 30,3% pour le salaire moyen d’un célibataire sans enfant et 40% pour ceux gagnant plus de 67% de plus que le niveau moyen. Et la Suède, patauge-t-elle dans la médiocrité, elle qui est souvent citée comme un exemple à suivre? Elle impose à 19,7% son salaire moyen et 32,5% ses plus riches. Le Canada, lui, se contente de 16,2% et 22,3%. (( Statistiques OCDE, Les impôts sur les salaires, 2007-2008, ÉTUDE SPÉCIALE :LES IMPÔTS SUR LA CONSOMMATION,
CHARGE ADDITIONNELLE SUR LES REVENUS DU TRAVAIL )) Il ne faut surtout pas choquer les plus favorisés de notre société, surtout s’ils travaillent sur la rue Saint-Jacques à Montréal…

Or, est-ce que la croissance économique est le seul facteur d’importance? Et si on parlait d’inégalité des revenus? Le tableau ci-bas expose le coefficient de Gini, probablement la meilleure mesure de l’inégalité d’une société, en fonction des pays. Et oh, surprise, le Danemark et la Suède arrivent bon premiers! On le constate, des impôts élevés favorisent une meilleure redistribution de la richesse et assurent une meilleure cohésion sociale en réduisant les inégalités. À l’opposé, serez-vous surpris si je vous dis que le Mexique est le pays de l’OCDE où les impôts sont les moins élevés? 3,7% pour le salaire moyen et 11% pour les plus riches. André Pratte et les jeunes libéraux auraient-ils le courage d’annoncer publiquement que le Mexique constitue leur exemple?

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Je ne sais pas pour vous, mais je ne veux pas d’une société se gargarisant d’une supposée croissance économique pendant que la majorité de sa population vit dans la misère. Les jeunes libéraux, en prenant la décision d’encourager les hausses de tarifs, participent à la dislocation du tissu social et à l’élargissement de la fracture séparant ceux qui ont les moyens de ceux qui aimeraient les avoir. L’air, l’eau, la santé, l’éducation, les routes, les parcs, l’électricité, ce sont tous des ressources indispensables profitant à l’ensemble de la société. En imposant des tarifs, on pénalise les plus pauvres d’entre nous et on favorise le renflouement des coffres de l’État sur le dos de ceux-ci, augmentant les inégalités.

Je rêve du jour où les jeunes libéraux oseront vraiment donner un bon coup de pied dans les dogmes de leurs aînés et remettre en question leurs vieilles idées économiques créatrices de misère et de désespoir.

Nous sommes au vingt-unième siècle. Quelqu’un peut-il en aviser les jeunes libéraux?

Vivre EN-DESSOUS de ses moyens
13 juillet 2009

Dans mon dernier billet, je parlais de l’aspect complètement stérile d’une guerre inter-générationnelle. Les jeunes, les vieux, nous sommes tous dans le même train qui fonce on-ne-sait-où. J’ai trouvé vos réactions intéressantes, mais j’ai particulièrement aimé la finale de Steph, qui reprend à son compte un des mythes les plus tenaces de ce début de siècle:

Et là, je ne parle même pas du pique-nique que se sont payés les babyboomers…

N’est-ce pas là un genre de pensée assez courante, de nos jours? On se prend à jalouser les baby-boomers, à les accuser de vivre au-dessus de nos moyens, voire de purger l’État de ses nécessaires ressources pour accommoder un rythme de vie qui serait trop généreux. Même mon père, baby-boomer parmi les baby-boomers, me dit parfois à quel point il se considère choyé. Il sait très bien que je n’aurai pas sa chance.

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Pourtant, s’il est indiscutable que les baby-boomers ont eu l’incroyable aubaine de pouvoir obtenir des salaires décents pour leur labeur, cela signifie-t-il pour autant qu’ils ont vécu un véritable pique-nique dont nous payons les conséquences? Cela veut-il dire que nous devrions rajuster nos espoirs et laisser tomber l’idée d’une meilleure société, où tous pourraient s’émanciper et être suffisamment rémunérés? Je ne crois pas.

Entre 1965 et 2007, la productivité du travail a plus que doublé, passant d’un indice de 48,9 à 105,4 (( Statistique Canada, Productivité multifactorielle, valeur ajoutée, facteur capital et facteur travail dans le secteur agrégé des entreprises et ses principaux sous-secteurs, selon le Systéme de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN), annuel (indice, 2002=100 sauf indication contraire) )). Concrètement, si un travailleur produisait une voiture en 100 heures en 1965, cela lui prend moins de 50 heures aujourd’hui. Nous pouvons, collectivement, produire deux fois plus de richesse avec le même nombre d’ouvriers.

Or, qui a profité de ces avancées de la productivité? La minorité en haut de l’échelle sociale. Louise Champoux-Paillé, membre du conseil d’administration du Médac (Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires), a récemment souligné dans une conférence de presse le fait que le ratio entre la rémunération du plus haut dirigeant et le salaire d’un employé moyen est passé de 51, en 1965, à plus de 821 aujourd’hui, aux États-Unis. Auparavant, le patron était riche, foutrement riche, et avait sa maison dans un quartier huppé où les travailleurs pouvaient parfois passer et rêver. Aujourd’hui, sa richesse est pharaonique, il habite une villa privée et il ne met même plus les pieds à l’usine. Qui a profité de la hausse de productivité?

Parallèlement, les écarts de richesse ne cessent de se creuser. Le coefficient de Gini, qui mesure le degré d’inégalité d’une société, est passé de 0,447 en 1976 à 0,507 en 2007 (0=égalité parfaite et 1 inégalité parfaite) ((Statistique Canada,Coefficients de Gini du revenu du marché, total et après impôt, selon le type de famille économique, annuel (nombre) )) Pour la même période, le revenu moyen en dollars constants de 2007 est passé de 54 100$ à 61 000$, une maigre hausse de 12,5% en 31 ans! ((Statistique Canada, Revenu moyen du marché, selon le type de famille économique, dollars constants de 2007, annuel )) La proportion de particuliers ayant un revenu de 5000$ à 20 000$ (dollars constants de 2007) est passée de 43,2% en 1976 à près de 51,6% en 2007. Et ceux gagnant plus de 60 000$ est passée de 12,2% à 18,4%. (( Statistique Canada, Répartition du revenu après impôt des particuliers, dollars constants de 2007, annuel )) Les riches sont plus nombreux, et les pauvres aussi. Ils sont là, les gains de productivité. On disloque la classe moyenne et on s’envoie paître les uns les autres.

Il serait peut-être temps d’arrêter de jalouser les baby-boomers. Oui, ils ont joui de bonnes conditions de travail et de vie, profitant de tous les avantages offerts par une société sensiblement plus égalitaire. Ceci dit, le fait que la nouvelle génération ne puisse profiter des mêmes avantages n’est pas le signe que les baby-boomers vivaient au-dessus de leur moyen, mais plutôt que nous n’avons pas su redistribuer adéquatement cette richesse et s’assurer que l’ensemble des citoyens profitent des incroyables gains de productivité des dernières décennies.

Et si on cessait, nous, les jeunes, de vivre au-dessous de nos moyens? Si on se décidait enfin à s’assurer que tous profitent de cette formidable richesse qui se crée avec de moins en moins d’efforts? Au lieu de se plaindre de ceux qui ont réussi, si on se solidarisait et qu’on contribuait à améliorer la société, que ce soit en se syndiquant ou en militant pour moins d’inégalité?

Décrochage scolaire: le PLQ est coupable
9 juillet 2009

La stratégie adoptée par le gouvernement Charest pour lutter contre le décrochage scolaire est un échec. Malgré près de 200 millions $ investis dans le programme Agir autrement, devant servir à lutter contre le décrochage, la proportion de jeunes n’ayant pas complété son secondaire à l’âge de 20 ans ne cesse de monter. Le PLQ espère-t-il vraiment lutter contre le décrochage sans s’attaquer à sa cause première, la pauvreté?

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En effet, il existe une relation assez directe entre le revenu des parents et le niveau de scolarité. On ne s’étonne donc pas d’apprendre que près de 6% des jeunes de Westmount décrochent, alors que dans des quartiers comme Pointe-Saint-Charles ou Parc-Extension la proportion dépasse 40%. Quand les Libéraux augmentent les frais de scolarité post-secondaires et s’attaquent ainsi aux étudiants les plus pauvres, quel message lancent-ils aux décrocheurs potentiels du secondaire? « Finissez votre secondaire si vous le voulez, de toute façon vous n’avez pas les moyens d’aller plus loin ». On ajoute simplement un obstacle supplémentaire à quiconque espérerait s’en sortir et s’élever dans l’échelle sociale. Croyez-vous sérieusement qu’un individu ayant un secondaire 5 obtiendrait un emploi à ce point supérieur à celui qui a décroché en secondaire 3 ou 4?

Dans les faits, un gouvernement de droite comme celui du PLQ ne contribue qu’à accentuer les écarts de richesse. Entre 2003, année de l’élection de Charest, et 2007, le coefficient de Gini, qui mesure l’état d’égalité ou de non-égalité de la population, a augmenté de 0,511 à 0,516. ((Statistiques Canada, Tableau 202-07051,2,7
Coefficients de Gini du revenu du marché, total et après impôt, selon le type de famille économique, annuel)) Augmentation des tarifs d’électricité, des frais de scolarité, des CPE: comment peut-on espérer réduire le décrochage scolaire alors qu’on nourrit son principal agent? Pendant ce temps, en Ontario, où le nouveau gouvernement plus progressiste de Dalton McGuinty a dû réparer les pots cassés de la « révolution du bon sens » de Mike Harris, le coefficient de Gini a diminué. Et oh, surprise, le taux de décrochage a baissé de 7% en cinq ans!

En clair, ce n’est pas avec un programme au slogan pompeux que le gouvernement pourra limiter le décrochage scolaire. Il faudrait plutôt mettre en place des programmes et des mesures assurant une meilleure redistribution de la richesse et une diminution de cette pauvreté engendrant le fléau du décrochage. Une étude du Conseil Canadien sur l’apprentissage a démontré que chaque décrocheur coûte annuellement 8098$ en soins de santé privé, 4230$ en assistance sociale, 224$ pour ce qui est des crimes, 3491$ en revenus perdus, 226$ en taxes non payées, 68$ en primes d’assurance-emploi et 2767$ en assurance-emploi.

Qu’on soit bien clair: le décrochage coûte cher, extrêmement cher. Et tant que nous aurons un gouvernement de droite plus intéressé par ses réformes néolibérales et ses PPP que par l’éducation de nos jeunes, nous nous priverons d’une richesse inestimable qui aurait pu contribuer à bâtir une meilleure société. 

Et si le PLQ adoptait son propre slogan et se décidait enfin à « agir autrement » et à favoriser une meilleure redistribution de la richesse?

Le roi-nègre Obama
17 novembre 2008

J’ai beaucoup parlé depuis quelques mois du fait que Barack Obama ne tenait pas un discours progressiste et que son élection ne changerait strictement rien pour la majorité des États-Uniens. La vraie question, alors, c’est de savoir pourquoi il est devenu une telle icône de ce que certains appellent le « renouveau du Parti Démocrate ».

En fait, l’élection d’Obama d’abord à la tête de son parti puis à la présidence n’est que l’aboutissement d’une logique de dépolitisation et de fragmentation de la population telle que mise en oeuvre par le Parti Démocrate depuis un demi-siècle. On a l’impression d’avancer, mais dans les faits on recule: en misant sur le consensus, le Parti Démocrate a laissé tomber ses thèmes traditionnels de redistribution de la richesse et de lutte contre la corruption des élites.

Contrairement à ce que certains affirment, la société états-unienne a reculé, et substantiellement, depuis cette époque pas si lointaine où existait la ségrégation:

À bien des égards, elle est même encore moins ouverte et moins égalitaire aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque des ségrégationnistes dans le Sud, quand le racisme non seulement prédominait, mais pouvait se prévaloir de la caution des autorités. Un tel paradoxe ne devrait plus surprendre: une politique économique néolibérale s’accompagne souvent d’une exacerbation de l’intérêt porté aux différences identitaires (culturelles, ethniques, parfois religieuses) et d’un surcroît de tolérance envers les disparités de richesse et de revenu. Les indices relatifs aux inégalités économiques, tel le coefficient de Gini, qui va de 0 quand l’égalité de revenu est parfaite à 1 quand l’inégalité est totale, montrent que l’égalité a régressé aux États-Unis. En 1947 (à l’apogée des lois ségrégationnistes dites « Jim Crow », en vigueur dans le sud du pays), ce coefficient était de 0,376. En 2006, il atteignait 0,464. Il s’agit là d’une hausse tout à fait significative. En 1947, les États-Unis appartenaient à la même catégorie (bien qu’étant un peu plus inégalitaires) que les pays d’Europe occidentale; en 2006, ils sont tombés au rang du Mexique et de la Chine. ((« Toutes les inégalités n’offensent pas le candidat démocrate », Walter Benn Michaels, Manière de Voir, Octobre-novembre 2008, o.66))

En somme, toutes les luttes soi-disant de libérations, que ce soit des Noirs, des homosexuels, des femmes, ou tout autre particularisme contribuant à la fragmentation du la société, n’ont pas touché à la plus profonde inégalité, celle de l’économie, qui touche indépendamment à tout le monde.

Désormais, on peu très bien s’accomoder du néolibéralisme et des élites économiques au Parti Démocrate. Quand on sait que Hillary Clinton entendait baisser les impôts de la « classe moyenne » jusqu’à 250 000$ (et Obama jusqu’à 200 000$) alors que seulement 7% des ménages gagnent plus de 150 000$, 18% plus de 100 000$ mais 50% moins de 50 000$, on constate que la lutte contre les inégalités économiques n’est PAS une priorité pour le parti.

[…] Mme Clinton et M. Obama sont les emblèmes d’un progressisme américain dont l’éthique politique désapprouve et combat les inégalités qui découlent du racisme et du sexisme avec d’autant plus de vigueur que, simultanément, elle ignore les inégalités qui ne sont pas le fait de la discrimination mais de ce que nous avions l’habitude d’appeler l’exploitation ((Ibid., p. 67))

Obama est donc simplement l’aboutissement de ce processus; il incarne à lui seul l’accomplissement suprême de cette fragmentation: il représente l’absolue prise de pouvoir « du » Noir, mais non pas celle « des » Noirs, qui outre d’avoir la peau foncée ont en commun avec les Blancs de subir une société extrêmement inégalitaire.

On peut très bien imaginer un futur glorieux pour les Homosexuels en tant qu’homosexuels, pour les Femmes en tant que femmes ou pour les Noirs en tant que noirs tandis qu’au même moment toutes ces personnes qu’on a isolé les unes des autres partagent la même misère d’un pays en décrépitude et en guerre contre un peu n’importe qui et où la même petite élite obtient toujours tous les privilèges.

Tant que tu ne changes pas comment l’argent fonctionne, tu ne changes rien du tout.

C’est bien beau le progressisme sur les questions morales, mais tant que tu ne touches pas à l’économie et que tu ne remets pas en question les dogmes économique qui ont permis la catastrophe actuelle, tu n’accomplis rien du tout.  Voilà une leçon à méditer pour nos partis politiques de droite qui se croient à gauche parce qu’ils sont progressistes sur le plan moral, mais qui ne rejettent aucunement le néolibéralisme, malgré les échecs répétés et retentissants de ce dernier.

En ce sens, Obama est peut-être simplement le prolongement de la logique du roi-nègre: il est tout aussi corrompu que l’élite qui l’a mis en place, mais à tout le moins il ressemble au peuple et peut ainsi mieux faire passer les idées de la minorité qui contrôle ce pays auprès d’une population amorphe, désillusionnée et prête à croire à n’importe quelle fable en autant qu’on lui promette un Happy End à la fin.