Les éditorialistes contre la classe moyenne
13 mai 2009

Le front commun syndical fait beaucoup jaser la droite. On a encore une fois droit à toute la litanie de préjugés qui animent une partie du discours social face au syndicalisme depuis deux décennies. De nombreux éditorialistes, si enclins à se réclamer du vrai monde malgré leurs mirobolants salaires, deviennent soudainement d’intrépides propagandistes acharnés pourfendeurs du syndicalisme et de la classe moyenne qu’il représente.

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Préjugé 1: Les syndicats font de la démagogie

Cette opinion est véhiculée notamment par Luc Lavoie. L’ancien porte-parole de Quebecor et attaché politique de Brian Mulroney a écrit:

Il est à peu près temps que le gouvernement retire le droit de grève dans les secteurs publics et d’ici là, il serait grand temps que les chefs syndicaux cessent leur démagogie. Le mélodrame qu’ils sont en train d’enclencher aura encore une fois pour victimes, les citoyens du Québec.

Qu’est-ce que la démagogie? Selon Wikipedia, il s’agit de « l’art de mener le peuple en s’attirant ses faveurs, notamment en utilisant un discours simpliste, occultant les nuances, utilisant son charisme et dénaturant la vérité ». Concernant le Front Commun, le discours des dirigeants est clair et sans ambiguïté. Je dirais même honnête: le but est de simplifier la négociation et de pouvoir obtenir un meilleur rapport de force pour aller chercher un rattrapage salarial. Démagogie? Pas du tout.

Par contre, le texte de M. Lavoie est lui-même démagogique. En réclamant l’interdiction du droit de grève dans les secteurs publics (pourquoi pas le retour du fouet tant qu’à y être?), c’est précisément lui qui crée le mélodrame qu’il essaie maladroitement de dénoncer. C’est son discours qui cherche à s’attirer les faveurs du petit peuple en opposant ce dernier aux salariés qui profiteront de ce Front Commun. C’est lui, le démagogue.

Préjugé 2: Leurs demandes sont irresponsables à cause de la crise

Cette opinion est appuyée notamment par André Pratte dans son énième texte antisyndical.

On sait déjà que les finances du gouvernement du Québec seront dans le rouge pour au moins quatre ans. Comment les syndiqués du secteur public peuvent-ils espérer convaincre les contribuables d’augmenter le déficit (et la dette) de l’État québécois dans le seul but d’améliorer leurs conditions de vie? La revendication me paraît irresponsable.

Nous sommes dans une profonde récession, personne ne peut le nier. Et c’est précisément pour cette raison qu’il importe que l’État relance la demande en augmentant ses dépenses. Il ne s’agit pas de générosité ou d’altruisme, mais simplement d’une nécessité afin de permettre de se sortir de ce marasme. C’est en dépensant que les États-Unis se sont sortis de la grande crise des années 30, et la recette n’a pas changé depuis.

En effet, quand on augmente le salaire de quelqu’un, on l’incite à consommer davantage. Cette personne fait rouler l’économie et paie davantage d’impôts. Pourquoi accepte-t-on que nos gouvernements donnent des millions, voire des milliards de nos impôts à de grosses corporations alors qu’on pourrait contribuer à relancer l’économie sur le plan local?

Le Québec fait partie des régions les moins touchées par la crise en Amérique du Nord. C’est précisément grâce à son fort secteur public assurant une stabilité de la demande à un moment où beaucoup perdent leurs emplois. Augmenter le salaire de ces employés n’est donc qu’un moyen supplémentaire de contribuer à la relance de notre économie.

Préjugé 3: 11,25%, c’est trop

Il s’agit d’un autre préjugé assez répandu. Pourtant, ces demandes sont très raisonnables. Avec une inflation de 2% par année pendant trois ans, la véritable augmentation est plutôt de 5,25%. La dernière enquête sur la rémunération des salariés de l’Institut de la statistique du Québec montre que les salaires des employés représentés par le Front Commun sont de 15,6% inférieurs à leurs homologues syndiqués du privé. Si on désirait un vrai rattrapage, il faudrait plutôt exiger 21,4% d’augmentation. En ce sens, les demandes sont plus que raisonnables!

Les préjugés ont la peau dure. À lire certains chroniqueurs (Richard Martineau, Luc Lavoie, etc.) on a l’impression que ceux-ci sont restés figés dans les années 1980. S’il y a eu quelques abus par le passé de la part du mouvement syndical, les présentes revendications sont très honnêtes et permettraient non seulement de consolider notre classe moyenne mais également de relancer la demande, et donc notre économie.

La classe moyenne représente le coeur et l’âme d’une nation développée. Va-t-on laisser quelques éditorialistes grassement payés nous diviser et s’attaquer ainsi à ce que nous avons de plus précieux?

Classe moyenne et syndicalisme vont main dans la main. S’attaquer à un c’est s’en prendre à l’autre. Je l’avais déjà écrit dans mon texte Au sujet de la classe moyenne:

Aux États-Unis, par exemple, le taux de syndicalisation est passé de près de 35% il y a quelques décennies à seulement 13% aujourd’hui. Logiquement, si on suivait les arguments de la « drouate », on observerait une augmentation de la richesse de la classe moyenne et du pouvoir d’achat en général. Mais c’est exactement le contraire qui s’est produit.

En effet, les revenus réels nets du cinquième des foyers les plus pauvres a crû de seulement 5% entre 1979 et 2002, ceux de 20% des foyers a augmenté de 15% en moyenne sur la même période. Au contraire, pour le cinquième le plus riche, la croissance a été de 48% et pour le 1% des foyers les plus riches, l’augmentation moyenne des revenus a été de près 111%. Tout ceci au même moment où la productivité augmentait de près de 53% et que le salaire moyen global, en dollars constants de 2004, stagnait de 15,24$ en 1973 à 15,23$ en 2004.

Bref, on le constate, la baisse du niveau de la syndicalisation n’a pas profité à la classe moyenne, loin de là. Les écarts entre les riches et les pauvres – donc la dislocation de cette classe moyenne – se sont accentués et la hausse de la productivité n’a pas le moindrement profité aux travailleurs. On a plutôt assisté à une désintégration sociale caractérisée par un appauvrissement marqué des plus pauvres et un enrichissement très important des plus riches. Entre les deux, ce qui reste de la classe moyenne s’est déchiré entre la majorité vers le bas et une minorité vers le haut.

Il serait peut-être temps de comprendre et d’accepter que si les syndicats représentent avant tout leurs membres, c’est toute la société qui profite de chacune des avancées du mouvement syndical. C’est précisément parce que nous sommes en pleine crise économique qu’il s’agit de s’assurer d’une redistribution optimale de la richesse. Et le Front Commun et les 475 000 membres qu’ils représentent en constituent le parfait véhicule.

* * *

En complément de lecture, j’aimerais suggérer l’excellent texte de Noisette Sociale sur le même sujet.

La sale pute sociale
1 avril 2009

« On verra comment tu fais la belle avec une jambe cassée. On verra comment tu suces quand je te déboîterai la mâchoire. T’es juste une truie, tu mérites ta place à l’abattoir. » Ces mots de la chanson « Sale pute », du chanteur français Orelsan, ont choqué toute la France. Et moi aussi je suis choqué. Pas à cause des mots eux-mêmes, mais plutôt de la réalité hyper-violente qu’ils sous-tendent. Celle d’un monde brisé, divisé, fragmenté entre individus isolés et se croyant investis du droit de violer les lois ou de commettre des actes violents selon leurs désirs. L’anarchie. La loi de la jungle. Et ce phénomène n’est pas nouveau. Il y a dix ans déjà, Eminem fantasmait sur l’idée de tuer sa femme, de violer sa mère, de forcer des rappeurs rivaux à le sucer et de menacer d’un couteau des homosexuels.

Le hip-hop, comme toute forme de musique, est politique. Né dans les ghettos, se nourrissant de la pauvreté et d’un système les rejetant, les jeunes rappeurs aspirent à changer les choses et à s’épanouir dans un monde qui ne leur laisse pas de place. S’épanouissant à une époque de stagnation, voire de régression de la classe moyenne et où chacun voit son voisin soit s’élever soit descendre dans l’échelle sociale, il revendique les espoirs de toute une génération de laissés-pour-compte.

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Pourtant, comme l’explique le sociologue français Sylvain Desmilles, ce style musical tient du paradoxe, car ses protagonistes dénoncent la pauvreté de leur quartier tout en aspirant à la réussite sociale. ((L’Actualité, no. Vol: 25 No: 5, 1 avril 2000, p. 66, Société, Québec hip-hop, Defouni, Séverine)) Face à un système économique qui encourage les écarts sociaux et appauvrit une large partie de la population, plusieurs rappeurs ont simplement décidé de jouer les durs, de devenir les rois de leur ghetto plutôt que de chercher des moyens constructifs permettant de se sortir de la pauvreté (comme une meilleure redistribution de la richesse, par exemple).  Leurs paroles sont violentes parce qu’elles représentent une réalité violente: celle de quartiers où la pauvreté et le désespoir ont transformé la réussite personnelle en dogme absolu. Manteaux de fourrure, chaînes en or, « sales putes », rien n’est trop beau pour montrer qu’on s’est élevé au-dessus de cette crasseuse pauvreté.

Et la violence, dans ces quartiers? La normalité. Dans des secteurs où la police ose à peine intervenir et où le crime se substitue souvent à l’État pour payer l’épicerie, l’expression de la violence est perçue comme une forme de virilité gagnante. Je parle de putes, je cogne mes voisins, je taxe des jeunes, je suis un dur. Je suis un gagnant.

En fait, ce que représente cette forme de musique hyper-violente, c’est l’apothéose d’une culture qui se prétend rebelle mais qui a en fait adopté le discours politique dominant. Les mots sont crus parce que la réalité l’est aussi. Face à des politiciens qui ont adopté un ordre du monde où les moins forts se voient progressivement marginalisés et où la réussite personnelle se révèle la valeur ultime, le hip-hop joue franc-jeu et pousse cette réalité à l’extrême. Je suis un dur. Je suis un gagnant. Je suis un roi. J’ai tous les droits. Je réussis, donc je vis. Et je peux tout faire, y compris casser les jambes ou déboîter la mâchoire de qui je veux. Le surhomme de Nietzsche dans toute sa laideur.

Les apôtres de la culture hip-hop violente ne sont donc pas des rebelles, mais simplement des individus qui ont poussé la logique politique dominante jusqu’à sa finalité.  Dans le ghetto, pas de programmes sociaux, pas de « B.S. », pas de police, pas de justice.  L’anarchie.  Je te tue, tu me tues, on se tue.  Mon arme est ma force, mon or et mes putes mon prestige et je fais respecter ma propre loi.  Que ce soit réel ou non, ce sont là les paroles du hip-hop et celles-ci en représentent la culture, soit la représentation imaginaire de ce que devrait être la réalité.

Ainsi, au lieu de s’offenser bêtement et de lancer des hauts-cris parce qu’un rappeur écrit des paroles violentes, il conviendrait peut-être de se questionner sur les valeurs d’une société qui a engendré ce type de discours.   À force de survaloriser la réussite personnelle et de voir en son voisin un ennemi potentiel plutôt qu’un allié, ne sommes-nous pas nous-mêmes coupables de ces excès?

Harper à la défense du « consumateur »
28 septembre 2008

C’est la blague de la semaine: Stephen Harper qui prétend vouloir jouer le rôle de défenseur du consommateur. Mais où était-il depuis deux ans, alors que les prix de l’essence à la pompe augmentaient drastiquement pendant que les compagnies pétrolières canadiennes faisaient des profits records, quasi-indécents?

Voici le bénéfice net des principales compagnies pétrolières canadiennes pour 2007 (en millions de dollars).

EnCana Corp 4251
Husky Energy Inc 3214
Imperial Oil Ltd 3188
Suncor Energy Inc 2832
Petro-Canada 2733
Canadian Natural Resources Ltd 2608
Talisman Energy Inc 2078
TransCanada Corp 1223
Nexen Inc 1086
Enbridge Inc 707

Mais qu’a donc fait M. Harper, cet ex-employé de la Imperial Oil, pour soulager le consommateur et empêcher qu’une telle appropriation de la richesse collective par une minorité ne mine notre croissance économique et appauvrisse la classe moyenne? Rien. En fait, pire que rien.

En effet, lors de l’énoncé budgétaire de Jim Flaherty, le 31 octobre 2007, le Parti Conservateur a fait baisser le taux d’imposition des plus grosses compagnies de 22% à 15%, privant ainsi le gouvernement de plusieurs dizaines de milliards $ (jusqu’à 50 milliards, selon le NPD). Et ça, c’était moins d’un an et demi après avoir tenté de nommer Gwyn Morgan, ancien président de la société EnCana, à la tête de sa nouvelle commission des nominations (heureusement, cette nomination a été bloquée par les partis d’opposition… aurions-nous eu cette chance avec un gouvernement conservateur majoritaire?) Un mois et demi plus tard, Harper remettait ça, en faisant un cadeau de 150 millions $ à Encana, en lui remettant les frais de douanes pour sa nouvelle plate-forme pétrolière.

Il faudrait peut-être inventer un néologisme pour qualifier l’attitude de M. Harper. Pourquoi ne pas le qualifier de protecteur du « consumateur »? Les citoyens voient leur paie se consumer, partir en fumée à chaque visite à la pompe, mais heureusement, M. Harper est là pour protéger ceux qui sont responsables de cette escroquerie. Un peu comme si on appelait la police pour se plaindre d’un vol et que celle-ci se contentait de superviser les voleurs tout en leur disant « vous êtes méchants » au même moment où elle encaisse un petit brun dès qu’on a le dos tourné. La belle affaire…

En fait, au Parti Conservateur, on aime s’attaquer aux dangereux voleurs. Tiens, par exemple, ces artistes, dont le salaire moyen est de 23 500$ par année et qui osent réclamer des subventions pour contribuer à la vivacité culturelle et économique du pays. Ce sont eux les voleurs selon Harper. Pas Randall K. Eresman, président de Encana, qui gagne 3,8 millions par année. Ni même C. S. Lau, président de Husky Energy, qui se tape un 5,5 millions annuellement. Et encore moins Richard L. George, de Suncor Energy, qui reçoit 2,9 millions par an. Surtout pas Tim Hearn (Imperial Oil; 2,2 M), Ron A. Brenneman (Petro-Canada; 2,8 M), Steve W. Laut (Canadian Natural Resources; 1,1 M), Harold N. Kvisle (TransCanada Corp.; 2,7 M), Charlie Fischer (Nexen Inc.; 1,3 M) ou Patrick D. Daniel (Enbridge; 2,7 M). Non, non, non. Eux, ce sont des entrepreneurs. C’est à dire qu’ils crossent le monde mais qu’on doit récompenser leur ingéniosité à crosser le monde. On doit admirer leur talent à s’offrir un premier ministre clef-en-main qui les aide à augmenter leurs profits tout en s’assurant qu’ils pourront continuer à voler la population.

Pourtant, eux aussi ont reçu des subventions par le passé. Même si le Parti Conservateur est le pire, les précédents gouvernements (dont ceux du Parti Libéral, à peine moins à droite que le Parti Conservateur sur le plan économique) n’ont pas été en reste. En fait, c’est près de 66 milliards de dollars en aide directe que le gouvernement fédéral a donné en subventions à l’industrie pétrolière albertaine depuis une trentaine d’années.

Excusez ma naïveté, mais normalement, une subvention doit rapporter, à quelque part. Ça n’a pas besoin d’être immédiat ou facilement calculable, mais on doit en avoir pour son argent. Et ce n’est pas le cas. On a financé l’industrie des sables bitumineux avec nos impôts, et aujourd’hui celle-ci s’en met plein les poches et le gouvernement albertain en tire une des redevances les plus faibles du monde. Et quel rabais à la pompe? Zéro. Niet. Que le pétrole vienne du bout du monde ou de Saskatchewan, on n’y voit absolument aucune différence.

Mais pendant ce temps, on s’en prend aux artistes, eux qui créent quelque chose dont nous sommes fiers, ces hérauts modernes de notre culture et de notre langue. On s’en prend aux syndiqués, à la classe moyenne, aux plus pauvres, aux jeunes, aux homosexuels… C’est tellement plus facile de s’en prendre aux plus faibles, ceux qui n’ont pas de puissantes compagnies pour les protéger et qui n’ont pas les moyens « d’oublier » des enveloppes dans le bureau de responsables du Parti Conservateur…

Et vous voulez ce gouvernement-là majoritaire pour les prochains quatre ans?

Que j’en vois pas un se plaindre du prix de l’essence. Pas un!

Allo, toi!
1 juillet 2008

Le vouvoiement est un art qui se perd. Tout comme les coups de pied au cul.

Pourtant, je suis poli, moi. « Bonjour monsieur, comment allez-vous aujourd’hui, monsieur? » Ou encore: « Puis-je vous aider? » La plupart du temps on me répond avec la même amabilité et en me vouvoyant. Occasionnellement, par contre, on me sert du « allo, toi! » avec de grands yeux condescendants comme si j’étais une sorte de petit enfant portant une casquette multicolore avec une hélice sur le dessus et qu’on me connaissait depuis des décennies.

Ces adeptes du tutoiement sont inévitablement des baby-boomers. Des jeunes de dix-huit ans qui n’ont pas encore le nombril sec me vouvoient. Et nos ancêtres – nos braves ancêtres – le font également. Entre les deux, le plus souvent un trou noir qui me rappelle combien la société a changé.

En effet, le tutoiement a surtout gagné en popularité dans les années soixante, suivant le courant égalitarisme où tout le monde pouvait être ami avec tout le monde. Nous étions tous beaux, nous étions tous fins, nous étions tous Québécois, nous étions tous de la classe moyenne, et nous vivions la même réalité. Une très belle philosophie qui connu son apogée avec la série Passe-Partout, qui a eu le grand honneur de m’accompagner dans ma plus tendre enfance.

Sauf que ce temps-là est fini. La puissance du rêve s’est édulcorée, et nous ne sommes plus amis, nous ne sommes plus tous fins, nous ne sommes plus Québécois (du moins pas ces trillions d’immigrants-anglophones où je travaille), nous ne sommes plus de la classe moyenne (cette classe moyenne largement syndiquée à laquelle certains politiciens opportunistes de droite s’attaquent… au nom de la classe moyenne). Nous ne vivons plus dans le même monde.

Alors, SVP, quand je viens licher vos souliers et vous traiter comme des rois pour un salaire plus que moyen ne me permettant même pas d’aspirer à un minimum de liberté, ayez au moins l’obligeance de me vouvoyer et de ne pas ajouter l’hypocrisie à l’injure en me donnant l’impression que nous sommes dans la même gang.

Non, nous ne le sommes pas. « Toi », tu as vécu une belle période, les lendemains qui chantent. Et moi, je me fends le cul juste pour espérer garder la tête au-dessus de l’eau et pour m’accrocher à mes minces privilèges. Alors viens pas me casser avec ton langage égalisant pendant que tout, chez toi, trahit la distance qui nous sépare.

Le fusil sur la tempe
26 mai 2007

La fin de la grève dans le réseau de transport en commun de Montréal est certes une excellente nouvelle pour tous les utilisateurs du réseau. Mais de l’autre côté de la médaille, il s’agit d’un recul pour les travailleurs de l’entreprise, forcés de plier devant la menace d’une loi spéciale.

En effet, comment peut-on croire que ce règlement est « normal », puisque les travailleurs rentrent au travail sans que la direction de la STM n’ait eu à céder sur le moindre petit point? Ces derniers ont perdu sur toute la ligne, et c’est le fusil sur la tempe qu’ils renoncent à leur droit – tout à fait légitime et légal – d’être en grève.

Tant qu’à cela, pourquoi ne pas éliminer le droit de grève? Les conditions de travail aux employés des corporations seraient imposées directement par le gouvernement, ce qui porte un nom: corporatisme, ou fascisme. Tout le monde au salaire minimum, travaillant 40 heures par semaine pour un salaire à peine suffisant pour vivre dans un petit 3 1/2 et même pas assez pour dépenser dans les commerces du coin. C’est ça qu’on veut, s’acharner à détruire ce qui reste de la classe moyenne sous prétexte que c’est être trop bien payé que de pouvoir vivre décemment des fruits de son labeur?

Une grève, ce n’est jamais facile pour qui que ce soit. Mais dans une société évoluée et progressiste, c’est le seul moyen pour les travailleurs de faire face à une direction intransigeante qui se moque de ses employés en leur proposant des gels de salaire et en refusant la moindre concession.

Malheureusement, en menaçant d’imposer une loi spéciale, le gouvernement a littéralement mis un fusil sur la tempe du syndicat, et il a ainsi démontré que le Québec de 2007 a évolué: nous ne sommes plus cette société progressiste où un contrat de travail se négocie, mais désormais le monde politique se sent investi du droit de courrt-circuiter le processus démocratique de négociation collective afin d’y imposer sa vision idéologique.

Oui, la grève est terminée. Mais il n’y a rien à fêter, sinon un autre recul pour le monde syndical, pour la classe moyenne et pour le Québec en général.

Comme un coup de canon
25 mai 2007

La décision du Parti Québécois de voter contre le budget de Monique Jérôme-Forget est comme un coup de canon dans un ciel bleu; personne ne l’avait vu venir. L’ADQ avait déjà annoncé qu’elle s’opposerait au budget; elle espérait ainsi dépeindre les deux autres partis comme étant de vieux partis hostiles à ses propositions. Et le PLQ comptait sur la désorganisation du PQ pour s’assurer du soutien de celui-ci – ou de son abstention – afin de faire passer son budget. Mais c’était sans compter sur l’effet Marois.

En effet, depuis qu’il devient de plus en plus évident que Pauline Marois sera le prochain chef du Parti Québécois – et qu’un sondage ait donné 40% des intentions de vote au PQ avec elle à sa tête – le PQ se retrouve dans une situation beaucoup plus avantageuse qu’il y a quelques mois. Les Libéraux ont sans doute cru pouvoir prendre le PQ de vitesse, en proposant des élections trop rapides pour le parti puisse être prêt, mais même sans chef le Parti Québécois est un adversaire extrêmement coriace, qui peut toujours surprendre: il peut très bien accélérer le rythme de la course à la direction et même se lancer dans une campagne avec un chef intérimaire, et surfer sur la vague du renouveau inspiré par Pauline Marois.

Cependant, cette stratégie n’est pas sans risques.

D’abord, Le parti peut très bien avoir à porter le fardeau de la chute du gouvernement et du nouveau déclenchement d’élections. Le PLQ a alors beau jeu de dire qu’ils se sont fait battre à cause de baisses d’impôts « à la classe moyenne », et ce sera au PQ de répéter, contre une presse corporatiste largement acquise aux arguments néolibéraux, que ces baisses d’impôts profitent surtout aux plus riches, et non au citoyen lambda. Une grosse commande, s’il en est une!

Ensuite, le PQ n’a toujours pas de chef, et il y a le risque improbable mais possible que quelqu’un décide de se présenter contre Pauline Marois, ce qui empêcherait le couronnement hâtif permettant de se lancer en puissance dans la campagne électorale estivale. Le PQ pourrait certes régler le problème en resserrant (encore) ses règles pour les éventuels candidats, mais il donnerait l’impression de vouloir museler une éventuelle opposition à Marois. Et on ne se lance pas en campagne avec du grenouillage.

Puis, ne l’oublions pas, les finances du parti sont à sec. Le PQ a fait la dernière campagne à crédit, et avec les résultats décevants de celle-ci, il n’a presque plus d’argent, contrairement aux coffres bien garnis de l’ADQ et du PLQ.

Finalement, il y a le danger ultime: perdre les prochaines élections et se ramasser avec le problème insoluble de la reconsidération de l’option souverainiste, des éternels débats entre l’aile-gauche et l’aile-droite, et l’implosion potentielle du parti qui suivrait la défaite.

En ce sens, cette position du Parti Québécois est extrêmement courageuse, et même osée, mais si le calcul politique s’avère imprécis, ou si un nouveau pépin doit survenir en cours de route, le parti peut payer chèrement cette bravade.

Car sur le fond, le PQ a entièrement raison de voter contre ce budget qui utilise l’argent du déséquilibre fiscal pour donner des bonbons aux plus riches. Mais en politique comme dans la vie, parfois même le meilleur des principes peut se faire briser par la dure et plate réalité.

Au sujet de la classe moyenne
23 mai 2007

On a beaucoup entendu Mario Dumont parler au nom de la classe moyenne au cours de la dernière campagne électorale. Tellement, qu’on avait presque l’impression qu’il était le champion défenseur de celle-ci, ayant à coeur ses intérêts, et que sa seule mission au parlement serait de l’aider à prospérer.

Pourtant, depuis qu’il est à l’Assemblée nationale, Mario Dumont n’a rien fait pour la classe moyenne, bien au contraire. Dernière attaque en règle contre celle ci: il exige davantage de fermeté contre les travailleurs d’entretien de la STM qui se sont vus forcés de déclencher la grève devant l’intransigeance de la partie patronale.

Évidemment, il est normal de vouloir régler le conflit à la STM. Mais pourquoi prendre automatiquement le parti des patrons? Ceux-ci ont refusé toute forme de compromis depuis le début, rejetant du revers de la main les nouvelles propositions de la part du syndicat. À quelques heures de la grève ils auraient encore pu négocier, faire de nouvelles propositions, démontrer une ouverture. C’est précisément la fermeté et l’obstination de la direction de la STM qui ont mené à cette grève.

Mais derrière cette contradiction évidente de Mario Dumont, qui s’attaque à la classe moyenne au nom de la classe moyenne, il y a quelque chose de beaucoup plus dangereux: c’est toute l’idéologie néolibérale de la nouvelle droite qui s’oppose à toute forme de syndicalisation, soi-disant au nom de la classe moyenne. Tous ces gens au discours haineux, revanchard,malheureux de leur propre exploitation et de leur salaire insuffisant, qui s’attaquent à d’honnêtes travailleurs de la classe moyenne et aux syndicats, qu’ils accusent d’être responsables de tous les maux.

Puisque le Québec n’est pas un vase clos, regardons un peu ce qui se produit dans une société où le taux de syndicalisation diminue.

Aux États-Unis, par exemple, le taux de syndicalisation est passé de près de 35% il y a quelques décennies à seulement 13% aujourd’hui. Logiquement, si on suivait les arguments de la « drouate », on observerait une augmentation de la richesse de la classe moyenne et du pouvoir d’achat en général. Mais c’est exactement le contraire qui s’est produit.

En effet, les revenus réels nets du cinquième des foyers les plus pauvres a crû de seulement 5% entre 1979 et 2002, ceux de 20% des foyers a augmenté de 15% en moyenne sur la même période. Au contraire, pour le cinquième le plus riche, la croissance a été de 48% et pour le 1% des foyers les plus riches, l’augmentation moyenne des revenus a été de près 111%. Tout ceci au même moment où la productivité augmentait de près de 53% et que le salaire moyen global, en dollars constants de 2004, stagnait de 15,24$ en 1973 à 15,23$ en 2004.

Bref, on le constate, la baisse du niveau de la syndicalisation n’a pas profité à la classe moyenne, loin de là. Les écarts entre les riches et les pauvres – donc la dislocation de cette classe moyenne – se sont accentués et la hausse de la productivité n’a pas le moindrement profité aux travailleurs. On a plutôt assisté à une désintégration sociale caractérisée par un appauvrissement marqué des plus pauvres et un enrichissement très important des plus riches. Entre les deux, ce qui reste de la classe moyenne s’est déchiré entre la majorité vers le bas et une minorité vers le haut.

Devant ces résultats éloquents, on ne peut que constater et dénoncer le manque de vision et de cohérence du discours de Dumont et de ses fans de la droite. Au nom de la classe moyenne, ils s’attaquent à des travailleurs et à des syndicats qui représentent le progrès social et la survivance à long terme de cette même classe moyenne.

Voilà pourquoi le combat des travailleurs de la STM est aussi le nôtre. Car le jour où les syndicats auront été brisés – le rêve de la droite – sera aussi le jour où notre niveau de vie en général baissera et le jour où on pourra enterrer le concept même de classe moyenne. Puisque le taux de syndicalisation est un excellent indicateur de la richesse du tissu social d’une société, voilà pourquoi chaque victoire des travailleurs est à célébrer, et chaque défaite à craindre comme un nouveau recul non seulement pour la classe moyenne, mais pour l’ensemble de la société québécoise.

Au fond, c’est facile de s’attaquer à la classe moyenne et à d’honnêtes travailleurs qui ne demandent qu’à gagner honorablement leur vie. C’est beaucoup plus difficile et exigeant intellectuellement de s’attaquer aux vraies plaies sociétales que sont les profits astronomiques des pétrolières, des pharmaceutiques, des compagnies de télécommunications, des banques, des compagnies minières…

À l’abattoir!
30 avril 2007

100Le scénario est connu: une direction d’usine menace de fermer ses portes pour forcer ses travailleurs à réduire leur salaire et leurs avantages sociaux. Comme on l’a vu il y a quelques mois avec Olymel, c’est maintenant au tour de Exceldor qui, non satisfaite d’être le leader dans la coupe de volaille au pays, désire maintenant y aller du couteau sur ses employés.

Évidemment, la direction accepte de « négocier ». Entendez: on va faire semblant de négocier en public pour la caméra, on va peut-être engager Lucien Bouchard pour venir pleurer sur le sort des pauvres patrons d’entreprises, mais en privé c’est toujours le fusil sur la tempe. En privé, on va continuer de tenir un discours comme celui-ci: « Acceptez nos conditions ou sinon on ferme nos portes. »

C’est ce qui s’appelle avoir le gros bout du bâton.

Alors qu’il y a quelques années le mouvement syndical aurait eu le soutien massif de la population, désormais la paupérisation croissante d’une large partie de celle-ci incite à la jalousie et à l’égoïsme. Tous ces gens payés 8-10$ de l’heure, avec des conditions de travail minables, ne se demandent pas pourquoi ils sont incapables de vivre décemment en travaillant à temps plein. Non, non. C’est beaucoup plus facile de s’en prendre aux méchants syndicats qui offrent des salaires de riche à ses travailleurs!

Dans les faits, un salaire de 17-18$, c’est un salaire de classe moyenne. À Montréal, c’est à peine de quoi payer le loyer, entretenir une voiture, et faire quelques sorties. N’est-ce pas ironique de voir des gens qui votent pour un parti comme l’ADQ, supposément défenseur de la classe moyenne, ensuite réclamer la réduction des salaires de ces mêmes travailleurs?

On connaît la rengaine: mondialisation, concurrence, productivité, flexibilité. C’est un système économique qui, partout où il a été appliqué, a entraîné un appauvrissement d’une large partie de la population et une explosion des inégalités sociales.

Ne serait-il pas temps de faire passer l’humain devant la « logique » économique? Ne serait-il pas temps pour ces politiciens se faisant élire au nom de la classe moyenne de prendre leurs responsabilités et de protéger les emplois de cette classe moyenne ainsi envoyée à l’abattoir?